‹ L'esprit de J. Barbey d'AurevillyChapitre 9 sur 12 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

La Révolution descend toujours. Elle ressemble à ces escaliers de l'Enfer qu'on ne monte ni ne remonte jamais... — (XX-328.)

Révolution d'Angleterre.

Dans l'Angleterre au xvne siècle, qui s'était insurgé contre le pouvoir ? Oui ne se démentit jamais dans tout le cours de la Révolution ? Quelle idée resta dominante et respectée au milieu même des excès

dont elle était la cause ? L'idée religieuse. Dieu était au fond des cœurs anglais, au plus épais de leurs péchés et de leurs crimes... Or, on dira ce qu'on voudra du fanatisme religieux, il marque au moins que les âmes ont leur trempe, que les mœurs se tiennent droites encore, que les probités se surveillent sous le regard, toujours présent, de la justice éternelle. On en dira ce qu'on voudra, mais il y avait là, dans cette idée de Dieu, la faculté du respect, de l'obéissance, du sacrifice, du renoncement, c'est-à-dire tous les éléments sociaux, tout ce qui fait les peuples et les refait quand ils se sont défaits dans l'anarchie. En France, au contraire, dans la France du xvnr3 siècle, et même dans la France de ces derniers jours, l'homme s'est révolté contre Dieu même. L'échafaud de Louis XVI, il aurait voulu le retourner contre Dieih Dieu, c'est bien pis que le Roi : c'est le Roi des Rois... Voilà la France comme le mouvement révolutionnaire l'a livrée au socialisme, qui va la prendre et la ruiner, mais qui ne la corrompra pas davantage ! — (XX-75 —Avril 1851.)

Révolution française.

D'où qu'elle soit venue, cette Révolution, elle s'appuie sur toutes les forces révoltées du cœur humain, sur l'imbécillité de la raison, sur les monstruosités de l'orgueil, et voilà ce qui l'éternisé 1 Je sais bien que pour la grandir les fatalistes de notre âge l'ont sacrée, avec la sainte ampoule d'une inévitable nécessité. Mais je n'ai jamais cru, pour mon compte, à cette nécessité qu'on proclame. Contingente, comme Toc-

casion qui lui a donné naissance, la Révolution française, qu'on nomme un événement aux racines éternelles, et dont l'horrible fleur devait s'épanouir à l'heure dite et prévue, aurait très bien pu ne pas être... Oui ! Ce soi-disant Destin pour les nations modernes aurait pu périr, comme une chose humaine, sous une main forte qui l'eût saisi et étreint comme Hercule étreignit les serpents de son berceau. Malheureusement on laissa vivre le monstre. Et qui vécut jamais en vain?... Semblable à toutes les grandes corruptions qu'il est facile d'étouffer dans leur première molécule empoisonnée, la Révolution a semé la vie telle qu'elle l'a créée, et cette vie malade, souillée, folle, a levé de toutes parts ! Elle a soulevé tous les peuples contre leurs gouvernements, et depuis que ces gouvernements semblent avoir repris les rênes de leurs peuples, elle a condensé dans les cœurs cette haine de l'autorité q ri est une préparation à d'autres révoltes. Nous en sommes venus à ce point qu'il faut qu'elle disparaisse du monde, ou que le monde, tel qu'il est constitué, disparaisse. — (XX-33 — Août 1850.)

La Révolution française n'a pas un seul homme nettement supérieur qu'on puisse reprocher à sa bassesse. Elle n'a été faite que par la médiocrité et par l'envie, et elle regorge d'autant de bêtises que de crimes. Pour les esprits qui vont au fond, il n'y a en elle que deux choses ; il n'y en a pas trois. Il y a l'anarchie absolue, permanente et stupide,que Bonaparte n'étouffa même pas du premier coup sous son

pouce d'Hercule, et, tout aussi général que l'anarchie, un cannibalisme monstrueux, ce cannibalisme qui ne meurt jamais et qui est toujours prêt à se lever dans le cœur philanthropique des hommes, pour leur démontrer le néant de ce qu'ils appellent « des civilisations » ! — (X-190.)

Ce qui manque principalement à tous ces chefs de la Révolution française, à des degrés différents, il est vrai, mais ce qui manque profondément à tous, c'est le meilleur de la personnalité humaine: c'est le génie, c'est la foi, c'est le caractère... Il n'est pas un seul de ces imposteurs de vertu et de conviction républicaine (qui ont volé la gloire comme ils ont volé l'État)., qui n'atteste, par l'abaissement de ses facultés, la terrible puissance du mai que possèdent, à l'égal des hommes de génie, les êtres médiocres et même les natures ineptes. Effroyable égalité des êtres libres 1 II ne faut rien de plus que la main d'un enfant idiot ou pervers pour mettre le feu à une ville, rien déplus que la pensée d'un sophiste pour mettre le feu à une société. Seulement, le sophiste et l'enfant sont-ils plus grands, parce qu'on les voit à la lueur de la flamme qu'ils ont allumée ? — (XX-59).

Les fausses doctrines enfantent de faux grands hommes, et c'est même ce qu'elles font de mieux : car presque toujours ils tuent leurs mères !

Incorrigiblement dangereuses si elles restaient dans leur fascinante abstraction, elles cessent de l'être dès qu'elles sont incarnées dans des hommes

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qui leur font partager l'horreur ou le ridicule de leur renommée... Car la vérité seule ne meurt pas de Tindignité de ses prêtres. Ces souillures qui ont taché la France: Marat, Danton, Robespierre, et tant d'autres noms hideux ou bouffons... des mains dévouées, des mains habiles ont tenté et tenteront encore de les éponger et de les essuyer ; mais, tant qu'il restera une mémoire, l'indélébile tache de ces noms rongera, comme une lèpre, jusqu'à l'idée de République. — (XV-30S.)

Ce que la Révolution eut de terrible ne l'élève pas pour cela d'un degré de plus dans l'estime des hommes. L'estime des hommes est un sentiment pur de toute épouvante. La Révolution ne le mérite pas. Elle ne nous offre, quand elle n'est pas une hideuse tragédie, que le curieux et lamentable spectacle d'une nation qui se piquait d'être à la tête du monde, et que Dieu livrait aux principes du contrat social. Cette théorie, imitée des Grecs par un ignorant qui ne connaissait pas la Grèce, cette théorie imbécile, même comme hypothèse, donnait le pays non pas à tout le monde, comme il est de naïfs historiens qui le répètent encore, mais aux mineurs, qui sont nécessairement le plus grand nombre dans toute société. — (XXI-152.)

La révolution de Thermidor n'a guère été portée plus de neuf mois dans les flancs sanglants de cette Révolution française, qu'on peut bien appeler, sans lui manquer de respect, une prostituée, puisqu'elle a

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été violée successivement par tous les partis qui Font caressée. L'enfant né de ces horribles accointances, ce fut la Terreur, — la Terreur, plus laide que sa mère, et qui lui répercuta si violemment sa hideur agrandie, que la Révolution, affolée de ce qu'elle avait fait, mit les poings dans ses yeux pour ne pas la voir et lui cria : « Tu n'es pas ma fille ! » — Elle l'était cependant. Il n'y a que les sots qui ne le voient pas ou les hypocrites qui le contestent. Les révolutions engendrent toujours plus horrible qu'elles. — (X-295.)

... Le peuple s'est laissé apprendre la Révolution comme le mal s'apprend, mais il ne l'a point inventée... Au fond, elle ne fut qu'une révolte ; et si elle est devenue quelque chose, et quelque chose de monstrueux, c'est qu'elle a été grandie par les fautes et les magnanimités imprudentes d'une royauté trop généreuse. — (XX-42.)

... La Révolution française, et tous les systèmes et tous les gouvernements qui n'ont pas vécu et qu'elle a enfantés, cette mère Gigogne d'avortons ! — (IX- 55).

Revue des Deux Mondes.

... La Revue des Deux Mondes, comme on sait, est rédigée par une société de ménechmes...

... Il y faut la gravité pesante, grise et uniforme qui ne distingue personne, et ce gros style qu'on appellera dans cinquante ans style Revue des Deux

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Mondes, comme on dit le style réfugié ; ce style que chacun met sur sa pensée à cette Revue, et qui ressemble à une casaque pendue dans l'antichambre pour le service de tous les dos. — (1-57, 58.)

... La Revue des Deux Mondes, qui revoit, mais qui ne voit pas... — (IX-15.)

Rhéteurs.

Ce monde de l'Antiquité, traité de sublime, a péri moins parl'épée des Barbares que par les phrases et sous les phrases de la plus bavarde des civilisations. Ce n'est pas de l'action, ce sont des mots qui ont tué Rome et la Grèce ! Words ! Words! Words /comme dit Hamlet... Il faut connaître la toute-puissance magique des rhéteurs sur l'opinion, fanatisée jusqu'à la bêtise la plus incompréhensible, le pullulement innombrable de ces rhéteurs, la frénésie d'admiration qu'ils inspiraient, les sommes effroyables qu'ils gagnaient à débiter leurs discours, le vide immense ou la honteuse puérilité de ces discours artificiels, les mises en scène de toute espèce de ces trafiquants de paroles, qui péroraient à la minute et au commandement, et qu'écoutaient respectueusement les empereurs, drapés dans leur pourpre, quand ils n'en étaient pas jaloux 1

... Le rapprochement s'impose entre l'Antiquité et la France moderne, qui commence d'avoir le mal des Grecs et des Romains, et qui, si ce mal oratoire, sophistique et cabotin, dont elle est la proie, conti-

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nue, périra par les mots, comme l'Antiquité ! (XV- 271, 273.)

La Grèce, cette sophiste nation, s'est toujours mirée dans ses sophistes, avec l'adoration de Narcisse dans son ruisseau. Ils furent puissants à dégoûter du peuple chez lequel ils eurent cette puissance... Ils eurent l'influence et même parfois le pouvoir, et la plupart : Zenon, Mélissus, Antiphron, furent des hommes politiques ; d'autres, des amiraux et des ambassadeurs : Mélissus encore, Gorgias, Hippias et Prodicus... Et ce n'étaient, au fond, pourtant, que des avocats, des vendeurs de paroles, qui vivaient de leurs paroles, les faisant payer comme nous payons le chant de nos ténors... C'est toujours du son qu'on achète ! C'étaient des avocats et des conférenciers, qui n'étaient pas de beaucoup au-dessus des nôtres... Ils seraient à peu près les mêmes, si on les mettait nus, mais ils avaient de magnifiques robes de pourpre, et ils plaidaient leurs causes aux Champs-Olympiques, devant le tribunal de toute la Grèce. C'était imposant. Les Athéniens y comparèrent une fois les discours de Gorgias à des flambeaux allumés. Les formes que le génie artistique de la Grèce mettait à tout les grandissaient... Quand nous les regardons à distance, nous nous trouvons bien loin de nos minces claque-dents, avec leur guenille noire moderne sur leurs maigres jambes. Ils n'étaient pas ridicules, eux ! Drôles immenses par lesquels finit la Grèce, qui avait été héroïque, et par lesquels, cessant d'être immenses mais restant des drôles, doi-

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vent, un jour ou l'autre, périr les civilisations! — (IX- 411.)

Richepin (Jean).

Le dandysme de la gueuserie, cette affectation, a poussé M. Richepin aux outrances d'attitude et d'expression dont son livre {La Chanson des gueux) et son talent pouvaient se passer. Seulement, — voici quelque chose en faveur du poète que je blâme, — l'affectation, qui ordinairement éteint la verve^ n'éteint point la sienne. Elle est, chez lui, inextinguible. Qualité rare en tout temps que la verve, mais plus rare et plus précieuse que jamais dans une époque épuisée où personne ne vit fort ! La verve est une des qualités dominantes de l'auteur de la Chanson des gueux, et il fallait qu'elle fût de bonne trempe pour avoir résisté au besoin d'effet à tout prix qu'il poursuit avec tant d'acharnement dans tout le cours de son livre, et particulièrement dans la troisième partie intitulée : Nous autres gueux! — Partie inférieure de ses poésies, trop pantagruélique à mon gré, et dans laquelle non pas seulement l'ivresse, mais l'indigestion est glorifiée. — (XI-18L)

Alors que la morale religieuse n'est plus, quand la pauvre littérature, qui mourra aussi, un de ces jours, de son immoralité, existe encore, il n'y a plus que la question esthétique à poser devant un livre comme celui des Blasphèmes ; il n'y a plus qu'à savoir si nous avons, malgré l'horreur de son livre, un poète de plus dans M. Richepin.

Et bien, je dis que la critique littéraire peut prendre ce livre et l'écailler comme on écaille un poisson» et le racler du fil de son couteau et en retrancher, couche par couche, tout ce qui déshonore littérairement une telle œuvre, c'est-à-dire le gongorisme effréné, l'atroce mauvais goût, les bassesses ignobles et malheureusement volontaires d'expression, l'haleine des pires bouches, enfin tous les défauts dont l'auteur a fait comme à plaisir d'immondes vices, il restera et on trouvera, sous tout cela et malgré tout cela, un énorme noyau de poésie, résistant et indestructible, qui brillera de sa propre lueur dans l'histoire littéraire d'un siècle qui a des poètes commo Hugo, Vigny, Musset, Baudelaire et Lamartine, le plus grand de tous ! — (XI- 189.)

Richesse.

... La richesse, sans laquelle rien ne se peut dans ce monde voué au veau d'or, à l'âne d'or, à tous les animaux d'or et à leurs excréments... — (XVIII- i.)

Le mot d'ordre, l'éternelle redite des économistes, dans cette question de la misère qui épouvante les intelligences sans religion et sans courage, c'est : produire dans l'ordre matériel. En d'autres termes, faire de la richesse... Comme si la richesse se faisait, comme si elle ne se mesurait pas à la vertu de l'homme, aussi bien que la pauvreté à son désir ! — (XXII-22.)

Rire.

La blague, c'est le rire de l'envie, et on n'entend

plus partout que ce vilain rire-là. Il a succédé au rire spirituel de l'ancienne gaieté française, le rire piquant de l'observation, qui piquait si rapidement un ridicule et qui le montrait avec un si joli mouvement, piqué au bout de sa fourchette ! Ce rire-là a été tué par la Révolution, dont je ne me lasserai jamais de compter les massacres, et c'est la blague qui l'a remplacé. — (XXX1V-263.)

Rivarol.

... Un métaphysicien pittoresque, qui donnait du relief à l'abstrait. — (XI-119.)

Rivarol fut un dissipateur immense. Mais il était né riche comme tous les grands dissipateurs. Il avait les facultés les plus hautes, les plus profondes et les plus variées. Il aurait pu laisser après lui quelque monument immortel, mais la puissance nous ôte peut-être le désir. Voluptueux intellectuel, il se contenta de s'enivrer du plaisir qu'il donnait aux autres, et il le donnait sur place, à l'instant même, — avec l'idée, avec l'image, avec la parole, le geste, le regard, la voix, jouissant de son esprit comme les femmes de leur beauté ! — (VI 247.)

Robert Macaire.

...Robert Macaire, ce Talleyrand encanaillé.,. — (XXX1-21.)

Robert Macaire fut, il y a trente ans, une prodigieuse révélation, quand les auteurs le lancèrent sur

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la scène, ce type fait, non pas, comme la Vénus de Phidias, avec les plus belles femmes qui étaient en Grèce, mais avec les plus vilains hommes qui étaient en France, dans un temps où il commençait de terriblement en pousser... C'était, en effet, la première saison de cette chose qui porte un nom maintenant et s'appelle majestueusement : les affaires, — le monde des affaires ! C'était l'aurore des commandites, que tant de gens vertueux aimaient è. voir lever I L'Industrialisme moderne et la Politique, cet autre industrialisme, confondant leurs deux bagouts pour faire cette langue inouïe qui valut à Louis-Philippe l'épithète de « vieux blagueur » ; l'Industrialisme et la Politique, qui avaient des procédés si rapides pour changer les consciences en un excellent fumier, obtenaient leurs premiers champignons, et leurs premiers cornichons aussi. Car, à côté des inventeurs de commandite, il fallait bien des actionnaires ; à côté des faiseurs politiques ou industriels, il fallait bien des imbéciles qui se laissaient refaire !

Et Robert Macaire exprimait tout cela... Robert Macaire fut la statue en boue du Juste Milieu, pétrie par des mains en gaieté de justice. — (XXXIII-114.)

Robespierre.

Cette petite tête vaniteuse et vipérine, grosse et verdâtre comme un œuf de canard, n'avait qu'une pincée de cervelle... Cet homme, colossalisè par sescrimes et par les partis, cet homme — la terreur de la France ! — n'était rien qu'un lâche et qu'un sot.

... On a beau se rappeler le mot d'Oxenstiern sur

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la médiocrité de ceux qui gouvernent les hommes pour s'expliquer la toute-puissance et la popularité de Robespierre... On a peine à croire que le monde ait été — ne fût-ce qu'une heure ! — plus sot et plus lâche que ce lâche et ce sot... L'imagination grandit les êtres qui ont été des fléaux, et voilà ce qui a grandi ce petit bonhomme de Robespierre, même après sa chute... Comme son maître Rousseau, c'était une âme de laquais qui voulait devenir grand seigneur, et qui s'y prenait mal pour cela.

... Mme de Staël — elle aussi ! — l'a exagéré de contre-coup, quand elle appela notre sublime empereur : « Robespierre à cheval ! » C'était faux, dérisoire et petit comme la haine d'une femme, un pareil mot ! Napoléon n'était pas plus Robespierre à cheval que Robespierre, sur la colonne Vendôme, n'aurait été Napoléon. — (X-302, 303, 304.)

Rochefort (Henri).

Le vin de Champagne est meilleur quand il est glacé... Telle est la plaisanterie de Rochefort. On conviendra que si elle manque de chaleur et trop souvent de variété, elle ne manque point de puissance... Acéré d'ailleurs, et acéré avant tout, aiguisé sur les quatre côtés de sa lame, dès les premiers mots qu'écrivit le talent vibrant de Rochefort, quand il débuta dans la chronique, on reconnut le petit sifflement de l'acier ou de la cravache dans la main qui les prend et qui sait s'en servir. On sentit que ce chroniqueur qui débarquait dans le commérage n'était pas une commère, mais un compère, et qu'il pourrait bien

faire de la chronique une polémique, et pratiquer une bonne trouée dans les choses du temps... Il y a sous la pantomime, fort bien exécutée, de ces coups de cravache impitoyablement et froidement appliqués à toutes les vanités et les avidités ambiantes, par ce jeune chroniqueur qui ne se con'ente pas de raconter, mais qui châtie, un faire de moraliste en germe, de moraliste pour plus tard... La chronique le permettrat-elie ? La chronique, cette Armide du journalisme pour les jeunes esprits qu'elle amollit, retiendra-t-elle et dépensera-t-elle à son service stérile de poste aux lettres cette force vive que je vois en Rochefort?

... Henri Rochefort est un des plus beaux fils de cette chronique que j'accusais récemment d'être un genre mortel à la littérature et au talent, et qui, comme la Révolution française, comparée par Vergniaud à Saturne, doit dévorer tous ses enfants... La chronique ne coupera point la tête aux siens comme la Révolution française, mais elle leur videra le cerveau. — (XXII-269, 277, 278 — Mars 1866.)

Roman.

Le roman, tel que nous le concevons, nous autres modernes, devait être nécessairement le fruit tardif des civilisations excessives. N'est-ce pas l'épopée dernière des peuples chez lesquels l'individualité reprend la place qu'elle avait à l'origine des sociétés, et lutte par les mœurs avec ce qu'on appelle d'un air suprêmement pédantesque : des institutions. \]n roman comme Daphnis et Chloê n'est qu'une bucolique dont un génie chrétien peut faire, au bout de quinze cents

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ans, une autre bucolique intitulée Paul et Virginie' Mais une telle composition — : pas plus que ces récits naïfs du Moyen-Age... — peut-elle rappeler, en quoi que ce puisse être, ces créations de l'imagination et de l'observation tout ensemble, qui commencent à la Princesse de Clèves et qui finissent aux Parents pauvres et aux Paysans?

... Le roman, dans lequel il peut très bien entrer de la fantaisie (Voir le Tristram Shkndy de Sterne), doit toujours prendre sa base dans la réalité, qu'il idéalise ou qu'il n'idéalise pas, mais qu'il ne peut jamais fausser. Gela étant, on comprend très bien que le roman ne peut pousser qu'assez tard sur l'arbre des littératures. L'imagination tout d'abord n'est pas réfléchie. Elle ne tient pas à être savante, — et quand elle sent la nécessité de le devenir, soit qu'il s'agisse de l'esprit général d'un peuple ou du génie particulier d'un homme, c'est que ce peuple ou cet homme ont déjà largement vécu. — (lV-Préface.)

Il n'existe point et il n'existera jamais de Cuvier pour recomposer les nuances sociales perdues, qui ne laissent pas d'os après elles, comme les animaux engloutis. Il faut donc les décrire tant qu'elles durent. Il faut les arrêter au passage, et c'est là le fait des romanciers, ces historiens des mœurs, bien plus profonds et bien plus éclairants, croyez-le, que les historiens de l'Histoire ! — (1V-176.)

Le roman est l'épopée moderne. Que cela plaise ou non aux esprits incapables d'en produire un seul,

le roman est le livre des sociétés qui périssent en proie aux extrêmes civilisations. Mais, justement à cause de cette destinée, justement à cause du grand nombre de romans que nous avons déjà, et qui chaque jour vont se multipliant davantage, la forme du roman, sur laquelle on se blase, devient d'une prodigieuse difficulté. — (XIX-180.)

Mettre des théories quelconques dans un roman est une des manies de notre siècle... Reste de doctrinarisme qui nous domine encore, et dont nos enfants auront la piété de seulement sourire, en pensant au scepticisme de leurs pères, quand ils trouveront de ces discussions pédantesques au milieu de nos romanesques inventions. — (IV- 139.)

Rome antique.

La bêtise moderne est de croire à la liberté chez les Anciens. Rome, en particulier, nous a valu les imbécillités féroces, sous prétexte de liberté, de la Révolution française. Rien de ce qu'on en dit n'exista. Rome, qui a mérité, avant le Christianisme, d'être la maîtresse du genre humain, ne l'a été que parce qu'elle fat le pouvoir le plus fort qu'il y ait eu parmi les hommes. Lespiailleurs contre le despotisme n'ont pas su voir combien, au fond, elle était despote, et bien moins encore dans ses hommes d'Etat que dans ses institutions...

... Ces institutions puissantes, dans lesquelles tenaient tant de place la naissance, la richesse, l'aris-

tocratie, les ciassifïcat:ons, les hiérarchies, tou'c ce que la démocratie abhorre. — (X-21.)

Ronsard.

Quand on lit ces vers d'un caractère si vivement, si surabondamment plastique, on est tenté de voir dans Ronsard un Rubens littéraire... Ronsard n'est nullement un poète concentré, comme, par exemple, le fut Dante. Il n'aurait jamais su enfermer, comme Dante, tout un monde dansun seul mot, dans la facette de bague d'une épithète, reluisant, comme un grenat sombre, à ]a fin d'un vers... Ronsard, au contraire, est un diffus et un bouillonnant de lumière, répandant autour de lui le son et la peinture : spargens sonum et picturam, et c'est par là, c'est par ce genre de génie et par l'abus de ce génie qu'il règne encore sur nous, sur l'imagination débordée, décadente et désespérée d'une époque qui a lâché tous les freins et toutes les ceintures. — (XI-11 et 12.)

L'incroyable magie de Ronsard est précisément que sa poésie est d'autant plus charmante, et quelquefois plus belle, que sa langue n'est pas encore une langue venue, à contours pleins, arrêtés et purs.

...Victor Hugo, c'est Ronsard, en effet, mais après Ronsard, dans une langue toute faite ; — tandis que Ronsard était, dans une langue qui n'était pas faite, un Victor Hugo avant Victor Hugo. — (XI 13 et 15).

Rousseau (J.-J.).

Il n'y a que les blasés du xvme siècle, les écœurés

de plaisir de ce temps libertin, qui aient pu donner du génie à Rousseau, à ce déclamateur qui parlait parmi eux de vertu comme Diogène ou Antisthène chez Laïs, et par reconnaissance d'une sensation nouvelle qui leur paraissait piquante. La condition première, la condition impérieusement exigible du génie, c'est la sincérité; et Rousseau, en rien, ne fut sincère. Il ne l'était pas plus dans l'idée que dans l'expression ; il avait la faculté de se monter la tête, comme un acteur qu il était. C'était un souteneur de thèses, comme on est un souteneur de filles. — (IX- 53.)

... Rousseau, ignorant et novateur, — deux choses qui s'enchaînent: car savoir beaucoup empêche d'inventer. — (XVI-68.)

Rousseau... une de ces âmes coquinement honnêtes, qui se passionnent d'esprit pour le bien et de volonté pour le mal. — (XII1-24.)

Rousseau (Théodore).

Le trait unique qui peut donner tout dans la physionomie d'un homme, ce trait caractéristique chez Théodore Rousseau, et sur lequel il faudrait être très fort pour, comme il le faudrait, appuyer, c'est, si je ne me trompe, l'absorption de l'être tout entier par le despotisme absolu de l'art. Rousseau n'était pas seulement un grand peintre : il était la peinture... Il était le génie non abstrait, mais concret, de la peinture elle-même dans son attention éternelle, dans son

infatigable ouverture d'yeux, ajustés sur les choses visibles comme l'œil du canonnier qui pointe... Il garda toute sa vie cette attitude inouïe qui suppose une force I... Cette attitude sans distraction, sans remuement de paupières, même quand sa main faisait des chefs-d'œuvre, cette main, la plus acharnée main de peintre, et qui n'allait pourtant jamais aussi loin que l'acharnement de son regard !

... 11 n'était vent de flamme au désert Qui lui fît baisser la paupière !

a dit le poète, du sphinx. Mais à Rousseau non plus. . Le vent des flammes de la vie n'a point fait baisser ce regard, attaché sur la nature pour la saisir et la peindre dans ses beautés mystérieuses... Cette grande déesse, la : My Goddess ! de Shakespeare, n'a jamais été surprise et regardée par personne comme par Rousseau. Seulement, moins bégueule et plus généreuse que Diane, elle ne lui a pas, pour sa peine, fait pousser deux cornes sur la tête comme à Actéon, mais deux rayons ! — VII-98.)

Russie.

Analysez donc cet empire singulier, inachevé et' vieux déjà, vous ne trouverez en bas que les hordes des Ivans dont les tentes, fichées dans la terre, ne se lèvent plus et sont des villes, et en haut des indivis dualités européennes qui, parle cerveau de Pierre Ier ou de Catherine II, ont pensé un gouvernement comme l'aurait pensé Montesquieu. Entre ces esprits

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européens, ces fabricaleurs de peuple à la main, et ces hordes qui sont le matras sur lequel ils ont opéré avec une si grande énergie, on chercherait en vain un peuple. Le creuset est prêt, la matière chauffe ; il viendra sans doute, mais il n'est pas venu. Malgré le commandement, malgré l'obéissance, malgré ce fouet d'or avec lequel on bat la mer et qui n'a jamais quitté la main des races asiatiques depuis Xerxès jusqu'à Pierre-le-Grand, un peuple à sculpter en pleine barbarie ne se coule pas aussi vite que la statue de Falconet. — (XXI-29 — Novembre 1852.)

Saint-Barthélémy .

La Saint-Barthélémy n'est nullement un fait qu'on puisse détacher et isoler des autres faits contemporains. Elle n'est pas un événement sans racines, une fille sans mère,- une monstruosité née, un soir, de la combinaison spontanée et perverse de quelques âmes scélérates. Elle peut être cela aussi, mais elle est cer. tainement plus que cela. Qui ne la voit que sur le cadran de l'hôtel du Louvre, le 24 août 1572, ne la voit pas toute, dans cet étranglement de quelques heures. Ce massacre de protestants par des catholiques, qui s'appelle la Saint-Barthélémy, n'était que la réplique à d'autres massacres de catholiques par des protestants, qu'on a appelés un jour des Michelades, à Nantes, parce qu'ils avaient eu lieu le jour de la Saint-Michel ; tueries sans cesse renouvelées et qui auraient pu se timbrer du nom de tous les saints du calendrier. La France, alors aussi malheureuse qu'Ugolin qui dévorait ses enfants, était dévo-

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rée par les siens. Elle était mangée par deux terribles bouches ! Mais de ces deux bouches matricides, la plus coupable était certainement celle qui avait mis la première dent et la première morsure dans la chair maternelle. — (VIII-94.)

...Cette Saint-Barthélémy inévitable et nécessaire, et que les catholiques firent une nuit contre les protestants, parce que le lendemain, s'ils ne l'avaient pas faite, les protestants allaient en faire une contre eux I La Saint-Barthélémy, qui, par parenthèse, attend toujours son historien, fut un fait de guerre bien plus qu'un fait de politique...

A la guerre, on s'embusque pour écraser l'ennemi. On tombe de nuit sur le camp de l'ennemi pour le tailler en pièces ; et, par toute terre, dans tout pays et en toute langue, cela s'appelle une surprise et non une perfidie. Il n'y a rien là de déshonorant.

Le déshonorant, c'est la guerre elle-même, si elle est injuste ou impie, et la responsabilité de la guerre est bien à ceux qui la commencent... Or la France, catholique depuis des siècles, n'avait pas de raison pour se faire la guerre à elle-même. Il fallait que le protestantisme la rompît en deux, pour que des deux côtés on lui arrachât ses entrailles.

...La guerre, ceux-là qui, en France, la commencèrent, furent les protestants. — (XXXIII-349.)

Saint-Cyr.

En France, qui tient les femmes tient le fond même de la société, le secret de la civilisation. Or,

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l'élève de Saint-Cyr, de 1688 à 1715, était la civilisation française dans une de ses plus adorables incarnations. Les idées et les sentiments de ce siècle, si splendidement civilisé, se réfléchissaient et se raffinaient en ces jeunes personnes chez qui l'éducation s'ajoutait à la race, de même que les choses les plus grandes qui nous environnent peuvent se réfléchir dans une des facettes de la pierre précieuse qu'on porte au doigt, tout en s'y opalisant des propres cou. leurs de la pierre. Assurément, aux yeux de qui sait discerner et sait conclure, l'histoire de la maison de Saint-Cyr est une vue prise sur l'esprit et les mœurs du grand siècle, saisis, comme au plus frais et au plus pur de leur source, dans l'âme des jeunes iiiles qui y étaient élevées et dans l'éducation qu'on leur donnait. Si la science a quelquefois recherché les formes de l'arbre dans son germe, il semble qu'on puisse s'expliquer, par cette organisation de Saint- Cyr, la destinée et l'influence de toutes ces femmes qui allaient devenir la tige en fleurs de la société de leur pays et de l'Europe. — (XX1I-30.)

Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve est une personnalité très rare dans la littérature de ce temps. C'est à la fois un homme d'étude et un homme du monde.

Bénédictin libre de sa petite maison de la rue du Montparnasse, il ne s'y cloître qu'à ses heures... On le rencontre assez souvent lisant dans la rue quelque Elzévir à tranche dorée, et c'est une image de sa vie... Il étudie toujours, mais il va... Et les personnes qu'il

rencontre, il les voit, les salue et leur parle, causeur éolien dont vous qui passez êtes la brise et tirez de délicieux accords, aimable sans distraction, suffisant à tout, plein de présence d'esprit et d'alacrité, une moitié de lui à sa lecture, l'autre moitié à vous, son doigt faisant signet au livre qu'il rouvre et reprend quand vous l'avez quitté. Voilà, en tout et en deux traits, Sainte-Beuve ! Abeille de livres acharnée à celte fleur qu'il aime, plus abeille encore de relation, et faisant miel de tout pour le compte de la littérature.

... Sainte-Beuve, parmi tant de gens dont l'art pénible tourne au métier, aime vraiment la littérature. Elle a été pour lui une brillante maîtresse, et la maîtresse s'idéalisant est devenue sa meilleure amie. Toutes les fidélités de l'esprit, il les lui a gardées, et pour des poètes et des artistes, l'esprit, c'est bien plus profond que le cœur ! — (XVI-180.)

Sainte-Beuve a toujours repris ses idées en sousoeuvre pour y ajouter ou en retrancher, tant elles lui semblaient incertaines ! refaisant, raturant, savetant, ajoutant de nouvelles impressions aux anciennes, à ses notes d'autres notes, fourmi de travail entassant fétus sur fétus, grains de poussière sur grains de poussière... Cela peut être intéressant à voir faire, mais assurément ce n'est pas là de la critique, cette grande chose de mesure et de poids, de principe et de certitude. Les derniers Portraits qu'il ait retouchés sont presque des contradictions avec ce qu'ils étaient d'abord. Il aurait vieilli vingt ans encore

qu'il les eût retouchés à nouveau. Son œuvre critique me fait l'effet d'un interminable obélisque de notes sur notules et de notules sur notes, sur la pointe duquel il y aura toujours de la place pour d'autres notules qui viendront... Sûr de rien et curieux de tout, comment voulez-vous qu'un homme puisse être jamais un critique, — un juge intellectuel de ce qui fait la beauté ou la laideur des œuvres humaines ? Comment voulez-vous que ce regardeur de près les englobe d'un regard et les voie de haut ? Comment voulez-vous que ce qui n'est pas la Force soit la Justice? Il faut du biceps pour tenir droite cette balance. Les plus fines mains n'y suffiraient pas. — (VI-60.)

Comment M. Sainte-Beuve a-t-il perdu ce don d'originalité inestimable qu'il avait à vingt ans, c'est-àdire à l'âge où l'on n'a guère, môme avec du talent et de l'avenir, que la folie de l'imitation, quand on n'en a pas la niaiserie ?... Comment lui, dont les premiers chants furent des cris étouffés si poignants, et les peintures d'une réalité qui saisissait le cœur comme la vie même, comment ce Rembrandt du clairobscur poétique qui s'annonçait alors, est-il devenu, la vie aidant, avec ses expériences, ses blessures et les ombres sinistres qu'elle finit par jeter sur toutes choses, moins pénétrant, moins mordant, moins noir et or (la pointe d'or dans un fond noir) qu'en ces jeu. nés années où l'on est épris de roses lumières? Pourquoi enfin le Rembrandt annoncé, le Rembrandt n'est-il pas venu ?...

Question instructive et intéressante ! J'en ai cru

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trouver le mot, et je le dirai, dus9é-je insurger contre moi les esprits amoureux de littérature ! M. Sainte- Beuve, le lettré, le littérateur, le professeur (ces trois choses n'en font qu'une) a rongé le Sainte-Beuve poète. Joseph Delorme n'aurait pas professé. L'originalité première s'en est allée au contact de tant de livres, sous le frottement de tant d'esprits ; elle s'est dérobée sous le poids de tant de connaissances, inutiles à qui a vraiment génie de poète.

M. Sainte-Beuve a écouté les livres plus que la vie. Il a pris pour elle les ornements de la pensée, et toute la poésie qui était en lui à un degré supérieur d'énergie, tout le temps qu'il savait moins, et par conséquent qu'il était plus sincère, la poésie est morte, indigérée de littérature 1 — (III-101.)

Sainteté.

La simplicité du saint vaut mieux que la sagacité du génie. Être saint, c'est être plus que tout : c'est un déclassement sublime de l'humanité. — (IX-327.)

...Un saint, c'est-à-dire un de ces phénomènes auxquels on ne doit croire qu'à la dernière extrémité. — (IX-346.)

Saint-Simon.

Malgré la hauteur de ses formes, voilà cet homme populaire ! Mon Dieu, oui 1 Saint-Simon, l'aristocrate violent et inflexible, l'homme de la race, de la tradition, de la distinction, de l'étiquette, de la politesse, de ces mille nuances sociales que nous, les

déclassés, les pressés de vivre, les locomotives humaines, nous n'avons guère que le temps de mépriser; Saint-Simon a trouvé des admirateurs là où il les aurait le moins cherchés, s'il avait pu nous deviner, ce qui l'eût tué d'apoplexie Si démocrates,

en effet, que nous soyons sortis du ventre de nos mères, les révolutions, nous avons des passions qui donnent la main à celles de cet aristocrate, et c'est par là qu'il nous entraîne !... Nos raisons d'abaisser ou de diminuer Louis XIV, le Roi absolu, ressemblent plus qu'on ne croit à celles du duc de Saint- Simon ; car des aristocrates comme lui sont des démocrates par en haut et entre eux, comme nous sommes, nous, des aristocrates par en bas. — (XIV- 3,5.)

La probité d'un historien se compose de l'amour du vrai le plus pur et de la plus scrupuleuse surveillance de soi-même. Or, franchement, il faut bien en convenir : cet homme à la bile incendiée, cet ambitieux et ce glorieux Saint-Simon, qui ne fut rien quand il aspirait à être tout, et qui se retirait de la cour et de l'indifférence de Louis XIV dans la solitude de ses mémoires, son refuge et sa consolation, ne se surveille pas infiniment et ne se préoccupe pas beaucoup de la grande question d'être juste.

... Il est évident que les mémoires devenaient pour . lui ce que le poème de Y Enfer fut pour Dante, qui, dit-on, y mit ses ennemis. Mais ce que Ton passe à un poète, à un faiseur de fictions, on ne peut pas

le passer à un homme dont le métier sublime est de faire de la vérité. Dante peut impunément être injuste. Il a l'âme d'un poète. Nous connaissons ces sensitives violentes ! On sait ce que c'est que le poids de l'âme d'un poète 1 Mais Saint-Simon est historien. — (XIV-22,23.)

Sand (George).

Elle a cette chance, pour son bonheur littéraire du moment, de n'avoir pas d'originalité. Ah ! Elle est bien heureuse ! Elle ne choque personne par ce grand côté de l'esprit que les forts seuls savent aimer, et que les moyennes intellectuelles qui lisent, détestent. — A la place, elle a ce qui plaît, avant tout, aux moyennes : l'abondance et la facilité. Comme son style est coulant ! disent les bourgeois. C'est leur éloge suprême. Ils ne se soucient guère de ce qu'il charrie de limon, pourvu qu'il coule ; car Mme Sand, qui a l'abondance, n'a pas la correction... Mais le bourgeois est comme les anguilles, il ne hait pas la vase ; il est mieux là-dedans. — (V-56.)

Il est quelque chose de primitivement comme il faut en Mme Sand, dans cette femme comme il ne faut pas. Elle a fait tout ce qu'elle a pu pour chasser de ses veines la goutte de sang aristocratique qui y coulait. Mais cette goutte de sang, qui y est restée, faisait, aux yeux des démocrates, des purs, des absolus, des vrais citoyens, qui l'y voient toujours, tache dans son rubis, à cette Rouge ! Chez Mœe Sand, la femme a beau descendre, on voit bien

qu'elle descend, ce qui implique qu'on vient de plus haut que ceux à qui on se donne. Quoique la malheureuse ait volontairement dérogé, quoiqu'elle se soit prostituée aux idées de son siècle, elle n'est cependant pas pour rien la petite-fille du maréchal de Saxe, fût-ce, comme dirait Saint-Simon, par le mauvais côté de la courte-pointe. L'élément résistant en elle, c'est la race, — la race qu'on dégrade, mais qu'on n'abolit pas, quand même on coucherait .avec tous les valets de Mm9 de Warrens, les uns après les autres ! — (V-268.)

Sandeau (Jules).

La moralité de M. Jules Sandeau, dont on parle beaucoup et à laquelle les œuvres immorales des romanciers contemporains ont fait un repoussoir superbe, sa moralité n'a pas plus de caractère et de vigueur que son talent. C'est la moralité d'un sceptique bien élevé, qui prend les idées reçues et les sentiments naturels, et qui s'en sert dans l'intérêt de ses petites combinaisons romanesques... M. Sandeau appartient à cette moralité bourgeoise qui n'a pas de croyances solides et profondes, mais qui ne veut pas qu'on lui vole ses chemises ou qu'on les lui chiffonne, et qui, comme Voltaire, trouve que, si Dieu n'existait pas, il faudrait V inventer... pour les domestiques. — (1V-79.)

Schopenhauer.

Dans leur inanité laborieuse, les métaphysiciens ressemblent à ces prisonniers chez les Scythes, aux-

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quels on crevait les yeux pour leur faire battre le lait dans les ténèbres. Seulement, pour eux, les métaphysiciens, c'est le vide qu'ils battent, — le vide qui défie leurs pilons ! Schopenhauer fut un de ces puissants pïleurs de vide, et il aurait le même sort que les autres, s'il n'avait été qu'un métaphysicien. Mais s'il engouffra la force de son cerveau, fait pour mieux que cela, dans le creux d'un système, il eut, du moins, la mousse des mots et le sel de l'esprit... Il était spirituel, quoique Allemand. Cela n'est pas, impossible. On a vu Jean-Paul et Henri Heine, Henri Heine surtout, qui eût peloté avec Voltaire, et qui vaut, à lui seul, toute une génération de gens d'esprit ! M. Ribot, le vulgarisateur de Schopenhauer, prétend qu'il y avait, en cet Allemand, du Français, de l'Anglais et de l'Indou, et il est heureux que, dans cette complexité de natures, ce soit le Français qui ait dominé. En effet, Schopenhauer, cconme tous les spirituels, vivra par les détails de son œuvre, les aperçus, les paradoxes mêlés à son système ou qui en sont sortis. Son système, véritable effort d'esclave qui fait de la métaphysique comme le noir fait de la canne à sucre, ira rejoindre les autres systèmes de métaphysique qu'a vu passer le monde, dans ce vaste cimetière d'éléphants où ils gisent tous, oubliés ; mais on en rapportera les choses d'esprit comme des ivoires. Et c'est ainsi que, pour la place de Schopenhauer dans la mémoire des hommes, il lui aura certainement plus servi d'avoir lu Chamfort que d'avoir médité sur Kant. — (IX-284.)

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Sens commun.

Ce sens commun et moral qu'on appelle : la philosophie de tout le monde... n'est la philosophie de tout le monde que quand nulle autre philosophie ne l'a dépravé. Or c'est là, aujourd'hui, la question! Les philosophies matérialistes surgissent de toutes parts. Quoique sans génie, sans talent, sans esprit, sans homme d'intelligence première, elles s'emparent de l'esprit moderne avec un effroyable ascendant, et elles rencontrent précisément dans le « sens commun » d'un temps matérialisé de mœurs par une corruption de deux siècles, le plus redoutable auxiliaire. — (IX 444.)

Sentiment.

L'homme n'est jamais assez intellectuel pour pouvoir se passer de sentiments, et les plus forts sont les sentiments blessés. Les plus beaux génies, ces fleurs pourpres qui s'épanouissent dans le cerveau, ont leurs racines dans le sang de nos cœurs, et ce que les Livres saints appellent : « le sel de la sagesse » n'est probablement que le sel des pleurs que nous avons répandus I (XII-288.)

Sentimentalité.

Il n'est pas besoin d'être un observateur ou un penseur, ou un esprit politique de premier ordre/ pour savoir qu'en France il y a une sentimentalité niaise, dans laquelle flotte la majorité des esprits comme dans son atmosphère naturelle. C'est l'air de

ce pays bénévole, qui sans cela serait Irop spirituel ! Beaumarchais a menti : nous ne nous tempérons pas par des chansons, mais par des romances. — (XI-100.)

Sévigné (Madame de).

... La Célimène de la maternité... — (XXII-42.)

Elle fut sage, mais elle ne fut pas pure... Elle fut sage comme le poisson est frais lorsqu'on le met dans la glace. Naturellement elle y était. Elle a dit quelque part, avec cette expression hardie qu'elle avait, comme un page, dans cette société qui montrait sa gorge comme on ne la montre plus, mais qui était collet-monté dans le langage ; elle a dit, de je ne sais plus quelle froideur de son temps : « C'était de la citrouille fricassée dans de la neige. »

Elle n'était pas de la citrouille, elle, mais elle était de l'ananas I De l'ananas daus de la neige, c'est un sorbet exquis, et c'est Mme de Sévigné ! Allez, ses yeux n'étaient qu'une gelée bleue. On les trouvait jolis, scintillants, dardants, agaçants ; ils plaisaient à l'esprit, mais ils ne disaient rien à l'âme ! Prude, en somme, sous ses airs de page, honnête toute sa vie sans que cela lui coûtât un sou d'effort pour le rester, coquette d'esprit, de coiffure, de corsage, de bras nus abandonnés, qui se donnaient à tous et qui n'ont jamais étreint personne, coquette même de maternité, Mme de Sévigné résume en elle deux figures de Molière qui, dédoublées, font la femme française: Elmire et Célimène. Elle est Elmire par le fond, et Célimène par

la forme ; Elmire au centre, Célimène par les extrémités. C'est une Française accomplie. Esprit français, tempérament français, gaieté française, génie de style, — intraduisible, tant il est français ! — (XXII- 250.)

Les lettres de Mme de Sévigné étaient lues dans quelques salons, et cela seul en faisait un livre ; car dès qu'on est trois, il y a un public, le problème de Beaumarchais est résolu et la sottise littéraire se met à pousser. — (VII-169.)

Shakespeare.

Pour mon compte, je n'ai jamais cru aux traductions en vers de Shakespeare. La gloire de tout poète est de n'être pas traduisible, mais Shakespeare surtout ! Shakespeare, le noir génie de l'Angleterre, que vous ne pourriez pas, même quand vous en auriez la puissance, mettre en vers français — dans cette langue claire de France — sans diminuer la profondeur de sa nuit !

C'est une question d'atmosphère... Chaque poète de génie en a une qui sort de son génie et qui l'enveloppe, et c'est cela — c'est cette partie impondérable de son génie — qui résiste à tout transbordement qu'on en veut faire dans une traduction. — (XXXV-226.)

Les critiques de Shakespeare ! Tous, plus ou moins, ont attaché leurs rêves à cette immense réalité de Shakespeare. Ils ont vu en lui ce qu'on voit dans les

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nuages du ciel, les flots de la mer et le regard de la femme aimée : c'est-à-dire tout ce qu'on veut y voir. - (XII-44.)

... Hamlet... Roméo... L'un, c'est la pensée assez intense pour arriver à la folie ; — l'autre, la sensation assez passionnée pour arriver à la souffrance ; — car Dieu ne veut pas plus qu'on s'enivre avec sa pensée qu'il ne veut qu'on s'enivre avec son bonheur! — (XI1-23.)

Roméo et Juliette... Cette œuvre dont le coloris n'a pas plus vieilli que l'aurore... — (XII-17.)

XVIIIe siècle.

Un siècle sédentaire comme le xviue siècle, qui vivait dans des salons ou dans des cafés, dut naturellement raffoler de Gil Blas, de ce gentilhomme de grande route, l'idéal impossible d'un bonhomme parfaitement cul-de-jatte enfait d'aventures, qui passa sa vie en habit gorge de pigeon à jouer au domino au café Procope, entre sa tabatière et sa bavaroise, dans la plus grasse et la plus bourgeoise des tranquillités ! Trop philosophe et trop libertin pour avoir le génie delà passion, cette source inépuisable du roman de grande nature humaine, le xvin8 siècle, le siècle de l'abstraction littéraire comme de l'abstraction philosophique, qui n'eut ni la couleur locale ni aucune autre couleur, — qui ne peignit jamais rien en littérature, car Rousseau, dans ses Promenades, n'est qu'un lavis, et Buffon, dans ses plus belles pages,

qu'un dessin grandiose, — ce siècle, qui ne comprenait pas qu'on pût être Persan, dut trouver, le fin connaisseur qu'il était en mœurs étrangères ! le roman de Gil Blas une œuvre diablement espagnole, sur le simple vu de quelques résilles et de quelques guitares, et surtout de quelques sandales d'inquisiteur laissées à la porte de la chambre des femmes pour empêcher ces polissons de maris d'entrer. — (XIX- 114.)

Le xvm9 a préparé et il a fini par accomplir la Révolution française. Et quand nous n'aurions pas d'autre raison que ce beau chef-d'œuvre, cette raison suffirait pour nous faire mépriser ce siècle vil, malgré l'éclat de ses talents et de ses vices, et dont on peut demander s'il fut plus criminel que lâche, ou plus lâche encore que criminel. — (X-207.)

... Cet édifice de colifichets, — le xvm6 siècle, — qui allait s'écrouler dans un incendie, — (XXI-67.)

XIXe siècle.

Le xixe siècle, que j'aurai l'insolence réfléchie d'appeler, malgré les positivismes qu'il invente et les prétentions qu'il affecte, le siècle du scepticisme absolu, du touche-à-tout philosophique, et de l'écroulement de tout sous ses mains toucheuses... — (XI- 114.)

... Ce temps où l'âme se retire de toutes choses

devant la sensation et la matière envahissantes. — (XXIII-259.)

... Les hâtes et les distractions de ce malheureux siècle, qui ne peut ni ne veut s'asseoir... — (XVII- 118.)

... Ennuyé, nerveux et morose comme le siècle qui commençait (le xixe) et qui fut le siècle de l'ennui, — d'un ennui inconnu jusque-là et qui date, en France, de Mme du Deffand, la célèbre ennuyée, qui semble avoir fait pénitence, par l'ennui de ses dernières années, pour le Régent dont elle avait été la maîtresse, pour ce diable d'homme qui s'était si prodigieusement amusé ! C'était le siècle d'Obermann, de cet impuissant d'Obermann, qui bâillait dans le bleu au sommet des Alpes; de René, « ce dégoûté sans avoir joui»; de Werther et de Jacopo Ortis, ces héros du suicide. Adolphe, qui ne se tue pas, complète, par un ennui plus lâche, l'ennui lâche de ces fameux ennuyés. — (XVI-285.)

Simon (Jules).

Arrivé à cet âge de la vie où l'on paquette son bagage pour la postérité, M. Jules Simon s'est fait moraliste et presque théologien ! Singulière morale, il est vrai, et théologie plus étrange encore ! Il a écrit un livre du Devoir sans sanction et un autre livre de la Religion naturelle, qui n'est qu'un catéchisme à l'usage de ceux qui n'ont pas la tête faite

pour la philosophie et de ceux qui n'ont pas le cœur fait pour la religion ! — (1-70.)

Socialisme.

Il n'y a que le diamant qui puisse couper le diamant. Il n'y a qu'avec des débris d'idées chrétiennes qu'on peut attaquer la religion chrétienne... Leur socialisme, dont ils font tant les fiers, n'est que du christianisme renversé, et c'est la seule chose qu'il nous faille leur dire quand nous voulons nous moquer d'eux: Vous n'inventez pas dans l'erreur. Vous êtes stériles, et sans nous que vous insultez, sans nous, chrétiens, vous n'auriez pas même d'injures à nous dire. Vous ne seriez pas ! — (XIX-241.)

Il faut avouer que l'Église avait vu plus juste et plus loin que toutes les sciences écloses hors de son sein. Depuis qu'elle est établie, elle avait préparé la solution du problème social dans le fond du cœur de chaque homme. C'est là qu'il est, en effet, et non ailleurs. Mère à qui la tendresse avait appris la vraie science, l'Église savait mieux que l'économie politique de nos jours le mystère de la douleur humaine, et ses diverses complexités.

...En inspirant la résignation aux classes dénuées et opprimées, en appuyant à de sublimes espérances la moralité défaillant sous toutes les croix de ses épreuves, elle avait plus fait pour diminuer l'oppression et la misère, et, disons davantage, doubler la richesse sociale, par la modération ou les renoncements de la vertu, que l'économie politique qui re-

prend à son tour le problème résolu par l'Église depuis tant de siècles, et qui prétend le résoudre aujourd'hui, avec toutes les convoitises excitées de la nature humaine, aussi aisément et plus complètement que l'Eglise avec toutes ses abnégations. — (XXII- 17, 18.)

... Les systèmes actuels, qui tendent à refaire un monde sans modèle, ces systèmes insulteurs du passé et que j'appellerais parricides, car ils mordent au sein la tradition dont nous sommes tous les fils... —

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