‹ L'esprit de J. Barbey d'AurevillyChapitre 5 sur 12 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

Catholicisme.

Nous sommes arrivés à un point si avancé de l'histoire, qu'il n'y a plus rien de profond nulle part en dehors du Catholicisme. Les différentes civilisations successives ont si bien secoué l'âme humaine, que tout ce qui n'était qu'à la fleur de sa surface est tombé. Après Shakespeare, dont la religion est inconnue, — qui adorait peut-être Saturne, on ne sait,

— indifférent à tout comme Goethe ; après Shakespeare et Gœthe, ces aruspices qui ont fouillé les entrailles de la victime humaine aussiloin que le couteau pouvait aller, il n'y a plus réellement que le Catholicisme qui puisse nousapprendre quelque chose

sur le cœur de l'homme. En dehors du Catholicisme, il n'y a ni philosophie ni poésie. Il n'y a que des jouteurs contre le style, des lutteurs plus ou moins heureux contre la langue, des artistes à doigté et non pas à inspiration.

... En poésie, en moralité sensible, en cœur humain, il n'y a plus rien à attendre en dehors du Catholicisme, pas plus qu'en politique, en gouvernement, en science sociale. Avant lui, il n'y a que les balbuties et les mouvements rudimentaires et déjà corrompus de la nature humaine. Derrière lui, je ne vois que la Barbarie, et la Barbarie facilement victorieuse d'une civilisation qui ne vaudrait pas même assez pour se défendre. — XVII-166-167).

... Cet admirable et assainissant Catholicisme, qui guérirait le cerveau d'un fou, s'il y entrait 1 — (XXI-74).

Centralisation.

La centralisation ne doit pas être mise uniquement au bilan de la Révolution, qui a bien assez de ses autres charges sans celle-là. Le décret révolutionnaire qui changea nos provinces en départements ne tut — il est juste de le dire — que la consommation officielle d'un fait accompli depuis longtemps déjà. La prépondérance des politiques avec Henri IV, là dictature de Louis XIV et les mauvaises mœurs de sa cour proxénète, le système de Law et ses conséquences avaient été autant de causes de cette con-

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centration hypertrophique que la Révolution augmenta, n'y pouvant remédier. — (XXI-154.)

Cervantes.

Le Don Quichotte, malgré le génie de Cervantes et les épisodes qui sont la plus belle partie de son livre, est un livre monotone, d'une gaieté de muletiers, ayant toujours le même goût d'ail et de proverbe. — (IV-263.)

Ghambord (Le Comte de).

En ce temps de furieuse anarchie où tout le monde agissait contre tout le monde, Mgr le Comte de Chambord, qui porte le poids de tant d'actions immortelles accomplies par la race qui a peut-être le plus agi dans l'histoire, est resté immobile là-dessous, et n'a pas agi comme ses pères. Il a même cru que son inaction était son action la plus intelligente. Providentiel comme on est fataliste, il a trop compté sur Dieu, comme nous sur lui. Mais c'est la France qui a payé et qui paye toujours ce trop de confiance en Dieu seul, qui, par le chemin du mysticisme, mène droit à la fatalité.

... Il n'y aura dans la galerie de sa Maison, qui est le musée des gloires de la France, pour tout portrait de lui qu'une toile blanche, la toile du linceul de la Royauté ! trop blanc aussi, car il n'a pas l'éclaboussure de vermillon qu'on souhaiterait d'y voir, et qu'y aurait mise depuis longtemps le sang des royalistes, qui se seraient — s'il l'avait voulu ! — si volontiers fait tuer pour elle. — (VIII-486,487.)

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Charles Ier.

Cette tête tombée ne pesait guère. Toute la cervelle de Charles I3r était dans son cœur. Médiocre d'esprit et de caractère, cet homme avait la cordialité, la noblesse, la bravoure, toutes les qualités qui ne dépassent point la poitrine. Cet ami de Buckingham ressemblait beaucoup à Buckingham... Ce roi de représentation, ce beau Stuart enrubanné que nous a peint Van Dyck, ce chef des cavaliers, qui fut un dandy de la plus fière espèce le jour qu'il fouetta de mépris avec sa houssine la hache qui allait lui trancher la tête, n'avait que sa fierté de roi et son amour pour la reine qui ne fussent pas frivoles. Tout le reste l'était en lui. — (VIII-272.)

Chasles (Pbilarète).

Philarète Chasles avait un dandysme de professeur qui sortait le professorat des cuistreries ordinaires dont il est bardé. On peut dire qu'il jouait avec sa robe, quoiqu'il ne la mît jamais, comme un chat joue avec sa queue. C'était le plus charmant Arlequin de professeur qui ait jamais existé. Il avait dans l'esprit les grâces d'une bayadère. Il aurait pu danser son cours au lieu de le parler, et c'eût été la danse... du Chasles l — (X-38.)

Chateaubriand.

Beau de la beauté de René, de cette beauté triste qui prend le plus les cœurs; il fut, toute sa vie, aimé des femmes, à ce point que sa femme elle-

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même disait de lui dans sa vieillesse : « Quand il ne pourra plus marcher que sur des béquilles, elles viendront les lui porter. » — Tel il fut, ce fortuné Chateaubriand, chez qui richesses, décorations,ambassades, ministères, versés sur sa tête, ne purent tuer le René, accablé de ces dons,, qui résista et resta imperturbablement mélancolique là-dessous comme dans le salon de son ambassade à Rome, où, un soir, la poitrine couverte de crachats, il regardait debout, appuyé contre une console, la fête qu'il donnait à ses hôtes, avec ses yeux noirs de René... Une jeune Anglaise qu'il ne connaissait pas, et peut-être ressemblait-elle à Lucile, se planta hardiment devant lui, et après l'avoir fixement regardé, lui dit avec la voix navrée de la Voyante : « Ah ! Monsieur de Chateaubriand, c'est vrai que vous êtes malheureux ! »... Elle voyait qu'il n'y avait toujours là que René! Mais voyait-elle comme nous que René, c'était aussi tout son génie ? — (XVI-146.)

Ghénier (André).

Supposez que cette tête rêveuse de pasteur grec n'eût pas été tranchée par l'un des derniers coups de la guillotine de Thermidor, et qu'André Chénier, mort à trente et un ans, eût échappé à l'échafaud et eût pu répandre dans des vers plus nombreux, dans des pièces de plus longue haleine, la masse d'indignation et d'horreur qui s'était entassée en lui, et qui aurait fait, en ces vers vengeurs, avalanche, la littérature n'aurait peut-être pas, en poésie, d'œuvre plus belle ! Seulement, et je parle à ceux qui sont

poètes en quelque degré, si l'œuvre avait été plus belle, le poète, privé de la poésie de sa mort sanglante; aurait assurément été moins beau. — (XI-47.)

Chine.

Dans ce long carnaval de Venise que le mystérieux et hiéroglyphique Orient joue depuis des siècles à l'Occident intrigué, la Chine, cachée sous ses éventails, tapie derrière ses écrans, roulée en boule sous ses ombrelles, est le masque le plus impénétrable et le plus impatientant à deviner. De tous, c'est celui qui tient le plus à son incognito et qui sait le mieux le défendre... La Chine est toujours un mystère... non pas un simple mystère à ténèbres dans lesquelles l'œil cherche sans voir, mais un mystère àéblouissements qui brise la lumière sous les feux luttants des contradictions. — (XXI-8.)

Christianisme.

Tous les révolutionnaires de ce temps qui ont déclaré une guerre implacable à cette religion du passé qui s'appelle le Christianisme, ne savent pas, ne sentent pas qu'ils sont plus chrétiens qu'ils ne pensent. S'il y a au fond de leurs doctrines déperdition un enthousiasme, une compassion, un je ne sais quoi qui puisse faire illusion encore aux âmes sur l'erreur radicale que respirent ces malheureuses doctrines, cet enthousiasme, cette compassion, ce je ne sais quoi qui fait illusion encore, c'est le Christianisme qui l'y a mis !... Le baptême couvre encore le révolté, la tête dure du révolté, et il n'aurait pas reçu le bap-

tême que sa tête n'en nagerait pas moins dans dixhuit cents ans de Christianisme, qui, eux aussi, sont un baptême, et qu'on n'efface pas avec les quelques gouttes d'encre de l'orgueil ! — (XIX-240).

Quelque grandeur qu'on ait en soi, on gagne toujours quelque chose à être chrétien... Le Christianisme ajoute au génie comme il ajoute à la vertu. Demandez-vous ce qu'est Charlotte Corday ellemême, la femme la plus héroïque d'un siècle incrédule, en comparaison de la moindre martyre chrétienne qui va à l'échafaud et à la mort, une croix à la main î Demandez-vous ce que serait Jeanne d'Arc, dont le Christianisme a fait une inspirée et une sainte, sans le Christianisme qui lui a mis son auréole ? Elle ne serait guère qu'une Jeanne Hachette, tout au plus I Si André Chénier, ce jeune poète mort sur l'échafaud, au lieu de regarder du côté des hommes avant de mourir, en leur montrant du doigt la tête dans laquelle il y avait quelque chose qu'ils allaient couper, avait regardé du côté du ciel, il y aurait autour de cette tête de martyr une autre auréole. Il n'y a que celle de ses vers ! — (X-286.)

Il y a un Christianisme prétendu qui est la tolérance de tout 1 Sans cela, on ne le tolérerait pas 1 Ce Christianisme repousse formellement ce mot sublime : Le Christ aux bras étroits, de Bossuet. Il veut que son Christ, à lui, ait les bras ouverts d'une courtisane ! Je demande bien pardon de mettre de pareils

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mots l'un en face de l'autre, même par horreur des idées qu'ils expriment, mais j'en renvoie le sacrilège à la Philanthropie contemporaine qui, à force d'amour pour l'auguste liberté des hommes, est parvenue à faire de son Dieu la prostituée du genre humain ! — (1-62.)

Lu un article sur le livre du Dr Strauss, qui applique à l'existence de Jésus-Christ la critique historique de Niebuhr. Mais toutes les ruines qu'ils font, ces docteurs, sont encore plus chimériques que l'édifice, et pour croire à leur critique il faut encore plus de foi que pour croire à ce qu'ils osent critiquer. Piperie pour les niais que ces textes interprétés par l'imagination, ce Singe de l'intelligence, dit Schiller. - (XXXVII-197.)

Civilisation.

Rengaine du temps ! Chaque siècle a ses mots, qui sont des rengaines... Le xvin9 siècle avait celui de « sensibilité », et vous savez comme il fut sensible, ce siècle qui inventa la guillotine, par sensibilité ! Nous, plus mâles, nous avons : « civilisation », et nous sommes civilisés à peu près comme les gens du xvme siècle furent sensibles. Du reste, quand on va au fond de ce mot, dont le monde actuel est follement épris comme d une nouveauté, on y trouve une. chose assez vieille : c'est l'action très connue et très continue des siècles, en vertu de laquelle les mœurs se polissent. Voilà tout ! — (XX1-218.)

Clarté.

En France, on aime tant la clarté, qu'on aime même celle des verres vides ! — (IX-330.)

Cœur.

Dans les choses où le cœur n'est pas, la main n'est jamais puissante. — (XLI1-23.)

Golet (Mme Louise).

C'était le bas-bleu à outrance, fastueusement impie et jacobin, insulteur, vêsuvien (un mot de son temps), le bas-bleu rouge, hardiment écarlate parmi les basbleus! M^6 Golet commença, je crois, sa célébrité par des vers. Née à Marseille, elle avait reçu dans l'esprit cette espèce de coup de tampon que donnent le ciel et la mer du Midi aux imaginations même vulgaires. La sienne l'était, — comme sa beauté, qui ne manquait ni d'éclat tapageur ni d'opulence charnue, mais qui n'avait ni distinction idéale ni chasteté... C'était une beauté républicaine, taillée pour faire une déesse de la Liberté, aux puissantes mamelles, sur les autels de Notre-Dame, dans ces jours d'orgie révolutionnaire qui, pour elle, auraient été des jours heureux. Sous Louis-Philippe, elle devait avoir d'autres triomphes et une autre destinée. Le temps n'était pas héroïque.

L'Académie remplaça pour elle Notre-Dame. A l'Académie, elle fut trouvée belle comme elle y fut trouvée poète. Les vieillards de l'endroit se levèrent plusieurs fois devant cette Hélène et lui décernèrent également la couronne de myrte et la couronne de

laurier... Elle pécha toujours aux académiciens même quand elle ne pouvait pas les faire pécher... Son salon était le parc aux huîtres de l'Académie. Alfred de Vigny lui-même, ce cygne, s'abattit un instant sur cette mare.

... Mma Colet,ce bas-bleu pu lipharéen, cette femme du pays de la poésie facile, cette Phocéenne plus de Marseille que de Phocée, était, en poésie, à ses compatriotes Barthélémy et Méry, ce qu'un sureau vidé est à des flûtes... Elle jouait fougueusement de son sureau vidé... Caractère de tout, chez cette furibonde, que la fougue !... Organisation turbulente, imprécatoire et spumeuse qui a fait sur tout ce qui fut longtemps sacré parmi les hommes, la Religion, l'Église, la Papauté, les Rois, les anciennes Mœurs, ce qu'elle fit un soir sur la figure du capitaine d'Arpentigny... Depuis les Juifs de la Passion, qui souillèrent le visage divin du Sauveur; on n'avait jamais tant craché. — (V-239.)

Comédie.

Disons-le une bonne fois. L'aphorisme des pédants: Ridendo castigat mores, n'est autre chose qu'une hypocrisie de rhétorique bête. La comédie, pour les esprits sans bégueulerie, n'a pas d'autre but que de nous donner la sensation du rire... ou du sourire, et c'est bien assez ! Ne rit et ne sourit pas qui veut. Elle nous donne la sensation du rire dans des farces de génie comme L'avocat Pathelin, Monsieur de Pourceaugnac, Le Légataire universel, ou la sensation du sourire dans des pièces plus idéales et d'une observa-

tion plus haule, comme Le Misanthrope, L'Avare et Tartuffe. Et de même que le sourire est le rire diminué et contenu, de même la comédie idéale et d'observation haute est la farce diminuée, contenue, et élevée dans une sphère supérieure. Mais qu'il produise de grandes comédies ou des farces, le génie comique reste partout indépendant de tout ce qui n'est pas lui-même. Certes, l'avocat Pathelin est un abominable escroc, qui a le cynisme le plus répugnant de ses escroqueries. Pourceaugnac est un lâche, qui, pour les soufflets qu'il reçoit, ne dit que leur fait à qui les lui donne; Pourceaugnac se laisse mystifier avec la plus indécente cruauté. Crispin (du Légataire universel) est un coquin digne des galères. Mais l'avocat Pathelin, Pourceaugnac et Crispin nous font rire, et quelquefois à ventre déboutonné, et l'immoralité des personnages et même de la pièce se perd alors et disparaît dans le rire qui désarme. — (XXXV-47.)

Soyons franc: les œuvres dramatiques les plus distinguées de notre époque peuvent être plus ou moins ingénieuses dans leur donnée première ou leurs combinaisons, plus ou moins piquantes et Unes dans leur observation ou leur dialogue, mais toutes, sans exception, elles manquent absolument de ces trois rayons qui, tordus ensemble, font la foudre joyeuse du comique : la gaieté bouillonnante et profonde comme une source, la bonhomie et la rondeur ! Nul de nos contemporains ne les a, ni séparées ni réunies... Quand on les a, on n'introduit point, on ne songe pas à in-

troduire dans ses comédies les sentimentalités qui les faussent et que nous voyons dans toutes aujourd'hui... Mais quand on manque de ces qualités suprêmes et nécessaires, on fait alors comme Sardou et comme M. Dumas fils, et comme tous les autres (excepté les vaudevillistes farceurs qui font rire la bête que nous avons tous, en nous, sous l'homme d'esprit), et on remplace le comique par le dramatique, au théâtre, et les larmes du rire, impossibles, par les larmes de l'attendrissement bien plus faciles à faire couler. — (XXXI-78.)

Gomte (Auguste).

M. Comte le philosophe, le grave, est aussi un escamoteur, et son système de philosophie n'est qu'une longue suite de tours d'escamotage. C'est très curieux. Ne vous récriez pas I M. Gomte le philosophe escamote littéralement, dans son système de philosophie positive, qui n'est que le vide positif, — d'abord Dieu et tout l'ordre surnaturel ; ensuite la métaphysique tout entière et le monde d'abstractions et d'explications qu'elle traîne à sa suite ; enfin les causes finales et les causes premières ! Terribles muscades sur lesquelles il souffle et qui disparaissent, comme des muscades de liège, mais avec ce désavantage que lui, l'escamoteur philosophique, il ne sait pas les retrouver... Ce déplorable escamoteur, qui ne sait rien faire revenir sous son gobelet de ce qu'il en ôte, a pour toute baguette magique une affirmation sans preuve, bête, en effet, eomme un

coup de baguette : mais, eu philosophie, ce qu'on écarte n'est pas supprimé.

On dit bien avec l'aplomb de l'escamoteur : ... « L'homme ne peut savoir le pourquoi de rien ; le comment est seul à sa portée.» Ce n'est pas sur cette hautaine parole de M. Comte, apostillée par M. Littré, que les lois qui régissent l'humanité seront changées, et qu'elle se déshabituera d'aller choquer sa noble tête contre les problèmes de sa destinée, insolubles dans ce monde-ci du moins, mais que son éternel honneur est d'incessamment agiter! — (1-300.)

Concetti.

... Les concetti, ces batteries de mots qui sont de la passion encore, et que les pédants n'en croient plus. La passion, la pauvre passion humaine, qui n'a jamais assez de ce qu'elle désire, retord bien souvent son langage comme ses cheveux, pour se faire parure, pour être plus belle et plus aimée, et met des efforts de cœur insensés dans ces concetti trop condamnés, qui ne sont pas toujours, ainsi qu'on le dit, des affectations. — (XII-26).

Conférence.

La Conférence, ce genre abaissé de littérature, a des défauts nombreux et grands. D'abord, c'est l'absence de toute composition méthodique et sévère. Puis, c'est la suppression obligée de ces détails qui vont au fond des choses. Enfin, c'est la nécessité

d'être superficiel, pour être plus vite compris ; car les conférenciers sont à l'heure, comme les fiacres. Voilà la Conférence ! Invention moderne, mais qui n'est pas que moderne. La parole se substituant à l'écriture a, dans tous les temps, été le symptôme des littératures qui vont mourir.

C'est, en effet, dans le bavardage, que s'évapore le génie littéraire des nations en décadence. Alors, la Conférence pousse, fleurit et s'étale. Les Grecs l'eurent du temps de leurs sophistes. Et nous, qui en sommes aux noires, nous l'avons comme eux. Nous l'avons par le fait de cette loi physiologique et absolue, que tout ce qui est vieux a toujours bavardé.... La Conférence, ce ridicule ou ce vice du xixe siècle, la Conférence, qui doit tuer le livre dans un temps donné, — comme cette immonde invention des cafés chantants est en train de tuer le théâtre, — dispense un homme de faire un livre, ce terrible labeur qui demande parfois des années ! et dispense aussi de l'attention qu'il faudrait pour le lire et de la réflexion pour le comprendre... La pensée, qui n'a toute sa pureté et toute sa force que dans le recueillement et dans la solitude, ne gagne rien à son tête-à-tête avec la foule. Malgré elle, la tentation de l'applaudissement l'y saisit, et elle tombe promptement dans cette corruption, pire que l'esclavage sous un seul maître, et qu'on appelle la soif de cette popularité qui est l'esclavage sous plusieurs !

Telle la Conférence, qui, présentement, est en train de détrôner le livre et de noyer dans la salive humaine la littérature. — (X-100, 101).

Constant (Benjamin).

Il a passé pour le coq du libéralisme pendant trente ans. Mais le libéralisme n'était pas difficile en coqs. Tout lui était coq qui piaillait, n'importe avec quelle voix, contre le pouvoir... Benjamin Constant, un des plus faibles de ces piailleurs, un soprano de la chapelle Sixtine appliqué à la politique, fut certainement l'être le moins viril par la pensée, par les opinions, par le caractère, par le cœur et par le talent, d'un temps où il y avait des hommes comme de Maistre, de Bonald, Chateaubriand, Lamennais, Fiévée, contemporains terribles ! et une femme comme Mmo de Staël ! Benjamin Constant est sorti de dessous sa jupe.

...De tous les genres d'esprit, le plus interdit à la femme est le discernement critique. Elles nous entraînent, mais elles ne savent pas nous juger... Ce fut donc elle, Mm3 de Staël, qui mit cette étinceiante étiquette d'homme d'esprit sur le goulot de ce long Suisse efflanqué, qui ressemblait à la bouteille dans laquelle la cigogne enferme le dîner pour attraper le renard ; et elle attrapa tout le monde, sans malice, et en commençant par s'attraper elle-même I Depuis, la bouteille a protesté contre l'étiquette. Sentimental, fadasse et ennuyé, Benjamin Constant, ce Genevois mêlé d'Allemand, qui se fuma, comme un jambon allemand, à Weimar, pendant onze années, est, au contraire, tout ce qu'il y a de plus opposé à l'esprit, cette flamme de France ! — (XVI-281, 282).

Conversation.

A Paris, c'est trop facile que la vie de salon : c'est entrer et sortir. On pense trop à l'argent qu'on n'a pas et l'on se croit trop l'égal de tout le monde pour bien causer. On ne jette pas plus l'esprit par les fenêtres qu'autre chose. Les écrivains, les artistes, qui devraient ranimer les sensations dans les autres et du moins avoir toujours sur leur esprit la limaille d'or de leurs travaux, sont dans le monde aussi éteints que les gens médiocres. Fatigués de penser ou de faire semblant toute la journée, ils y viennent le soir se délasser à écouter de la musique qui les fait rêver comme des fakirs, ou à prendre du thé comme des Chinois. Je ne connais qu'une exception... — (XXXVIII- 86).

On parle plusieurs langues, mais on ne cause que dans une seule. — (XXXVIII-85).

Dire des riens... Mais avec les esprits qui nous plaisent, les riens ne sont plus rien. — (XXXVI-32).

On cause toujours mal après les absences. Les pensées tourbillonnent, comme le sable dans un ruisseau. Un peu plus tard, le sable reste au fond et fait un lit charmant à l'eau purifiée. — (XXXVI-130).

22 janvier 1839. — Allé chez Gaud... — Resté à causer mollement sur des fauteuils très bas, au coin

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du feu (volupté du Nord qui fait la nique aux voluptés de l'Orient), jusqu'à huit heures et demie, — ironisant comme deux vieux hommes d'Etat qui se moquent de cette plate chose qu'on appelle vivre. — (XXXVII-241).

27 décembre 1838. — Après le dîner, allé me chauffer chez Ap... en tiers avec elle et Lucien. Surpris tout à coup par une singulière verve. Parlé, parlé, parlé, mais non par traits détachés, mais en nappe pour ainsi dire, — pittoresque, dramatique, éloquent jusqu'à faire pleurer Ap..., puis à faire naître le rire de gorge déployée au beau milieu de ses grosses larmes. — Longtemps plongé dans l'enivrante exécution de cette sonate de conversation, jouée par moi seul, et enfin sorti vers minuit. — (XXXVII-206).

Corneille.

La vie de Corneille n'est guère pour nous qu'un clair-obscur, — une espèce de tableau de Rembrandt au fond duquel, comme l'alchimiste qui fait de l'or, Corneille travaille à ses chefs-d'œuvre... Les fonds noirs vont bien aux têtes de génie, et leur plus belle atmosphère, c'est le mystère à travers lequel on les entrevoit... Corneille, ce génie dans l'obscurité, entrevu, presque caché, — non pas seulement dans une petite maison noire d'une rue noire de Rouen, mais dans la silencieuse fierté de son cœur, — une autre ombre ! — mais aussi dans cette vie étouffante, bourgeoise et pauvre, qui en est une troisième, — paraît plus idéal et plus grand. Et quand on y réfléchit,

tant mieux peut-être, après tout, que le vieux portrait ait gardé sa fumée ! — (XI-220).

Corneille, réfugié et monté dans la gloire et qui semblait inaccessible et invulnérable, reçut en plein cœur ce coup d\me pale amour dédaignée et n'en put guérir... Il avait cependant en lui de vigoureux dictâmes. Lui, l'homme des héros et d'un Idéal trop haut pour n'être pas étroit, l'homme à qui on a reproché de pousser la nature humaine jusqu'à l'abstraction, à la plus impossible des abstractions, sentit sur le tard de sa vie combien cette malheureuse nature humaine est concrète. Il souffrit... Et quoique l'amour des vieillards soit comique dans les comédies et dans la vie, dont elles sont l'image, le sien se marqua du tragique de son génie et de sa fierté.

... Je sais bien qu'il reprit son cœur aux pieds sous lesquels il l'avait mis, mais en le reprenant il emporta sa blessure, — la blessure dernière qui ne se ferme plus que quand le cercueil se ferme sur nous.

Cette calotte noire de Corneille qui couvre tout dans son siècle, a dit Chateaubriand, couvrit encore cela ! — (XI-225).

Correspondance .

Pour les curieux de nature humaine, pour les moralistes, pour ceux que la vie et son impatientant mystère préoccupent plus que les babioles menteuses de l'art d'écrire, les correspondances sont les

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vrais livres et le style qu'elles ont est vraiment l'homme, comme le disait Buffon un peu trop du style en général. — (XIII-81).

Courage littéraire.

Il n'y a de vraiment beau que les livres braves. Ils ont une netteté de conception, un aplomb d'attitude, une intrépidité de mots, un si fier abordage de toutes choses, que c'est là le plus magnifique de leur beauté. Tel est le livre de Hello (Physionomies de Saints). L'auteur a eu l'héroïsme de son sujet à trente endroits où les écrivains de ce temps auraient pris la fuite comme des pleutres, devant ce moulin à vent du ridicule contre lequel ils ne se battent pas !

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