IX
Courier (P.-L.)
Je n'ai jamais eu grand goût pour Paul- Louis Courier, ce canonnier qui n'aimait pas le canon, ce voltairien en veste rousse qui riait et qui mordait avec les grandes vilaines dents jaunes de l'envie. Mais, tout bas d'esprit qu'il fût, il s'était parfumé à respirer ce bouquet de la langue d'Hérodote et de la langue du xvie siècle; et l'odeur du thym virginal et du serpolet trempé de rosée n'en est pas moins l'odeur du thym et du serpolet, sur les galoches du paysan.
— (Vl-317).
Cousin (Victor).
... Cet homme sonore dont la plus grande qualité
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dans le talent fut de donner du son à des idées qui, par elles-mêmes, n'en avaient pas...
Il était né, je crois, pour être un excellent vulgarisateur. Il avait les qualités nécessaires à cette besogne ; il avait le degré qu'il faut de sagacité, d'érudition, d'enthousiasme et même de duperie, pour aller chercher des idées dans des livres profonds et obscurs comme des puits, où elles se tiennent peutêtre pour se faire croire la Vérité, et pour les verser dans les esprits qui les ignorent, après les avoir fait passer par cette langue française, qui est la langue universelle de la clarté, comme par un crible lumineux !
Malheureusement, Cousin ne suivit pas cette vocation de généralisateur qui était la sienne, et qu'il a mal remplie ; car il a souvent faussé ce qu'il a vulgarisé, par la faute d'une intelligence ambitieuse qui voulut avoir ses idées et ses systèmes à elle, et qui fut toujours radicalement impuissante à en produire qu'on dût respecter. — (XVII-274, 275).
Certainement, l'intelligence très vive de Cousin, qui a des promptitudes de moineau, s'est accouplée à beaucoup d'idées et de systèmes, mais elle n'en est pas moins restée stérile. Philosophiquement, elle est bréhaigne.
L'éclectisme, cette combinaison qui vivra dans l'histoire des vacuités humaines, l'éclectisme n'est pas un enfant vrai. C'est un enfant dérobé... et adopté' pour les besoins de l'impuissance aux abois ! — [xVII-276).
... M. Cousin, lequel a donné sa démission de philosophe entre les mains des dames et est entré dans les pages de Mm» de Longueville... — (I 44).
Après la mort de Descartes, toute la France du xvne siècle était cartésienne. Nous verrons ce que deviendra la France après la mort de Cousin. C'est lui qui disait, assez insolemment pour nous, catholiques, et pour ce que nous croyons la vérité: « Le Catholicisme en a encore pour trois cents ans dans le ventre. Je passe et je lui ôte mon chapeau... »Eh bien, nous renvoyons le compliment à Cousin, mais nous le lui ferons plus aimable ! L'éclectisme, qui n'a jamais eu rien dans le ventre d'ailleurs, n'en a pas pour vingt années, malgré la graine de professeurs que Cousin a semée. C'est lui qui passera, et nous, par exemple, nous ne lui ôterons pas notre chapeau ! — (XVII-287 — Septembre 1861).
Gréqui (Mme de).
Le regard, la pénétration, le bon sens dans son inflexible droiture, toutes les qualités aiguisées et affilées d'un esprit coupant et poli comme le verre, et ce n'est pas tout, l'habituelle pensée de l'éternité qui est en elle comme en Pascal, mais qui la trouble moins que ce poltron sublime et qui lui donne une intuition si supérieure des misères et des vanités de la vie, voilà ce qui fait l'originalité et le mérite de Mme de Créqui...
... Cette femme qui avait mis à tremper un esprit à la La Rochefoucauld dans les eaux attendrissantes
et vivifiantes des pensées chrétiennes, probablement pour qu'il ne se pétrifiât pas de douleur, de misanthropie et de mépris !— (XIII-61, 63).
Critique.
L'essayisme anglais est la plus libre et la plus noble des formes que la critique puisse revêtir. 11 consiste à prendre un livre quelconque et à exécuter sur ce livre autant de variations qu'on en peut avoir dans l'esprit, comme un instrumentiste habile en exécute sur un thème qu'il n'a pas créé. C'est un genre, sinon inventé par les Anglais, — car nous avons Diderot, qui fut quelquefois, à son insu, un essayistes! moins très illustré par les Anglais, et entre eux tous par Lord Macaulay.
...Demandez-vous ce qu'était la Critique du temps de Johnson, en Angleterre. Demandez-vous ce qu'elle était, en France, du temps de Boileau et même de Voltaire, critique dans son Commentaire sur Corneille. Vous rappelez-vous cette lourdeur et tout ensemble cette superfîcialité ? Vous la rappelez-vous, ce vieux has-bleu, qui invoquait sans cesse et sans foi Aristote, Longin, Ouintilien, et marquait les fautes contre les règles, et quelles règles ! et contre le goût, et quel goût S et qui croyait avoir tout fini de son intéressante besogne, quand elle avait poinçonné et plombé un livre ; car voilà ce qu'ils étaient tous, les critiques d'alors : des poinçonneurs et des plombiers !
... Qui se doutait que la Critique pût, comme la Poésie, avoir des ailes ?. .. Personne n'en avait la
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pensée. Aussi, quand les premiers articles de Macaulay parurent, vers 1823, dans cette Revue d'Edimbourg qui fit jaillir les Revues du sol, par toute l'Europe... on s'étonua, on fut charmé de ces articles substantiels et légers qui n'étaient plus de la critique par pieds, pouces et lignes, appliquée à plat sur un livre comme la mesure d'un tailleur sur le corps d'un homme, mais qui semblaient toute une atmosphère dilatée autour de ce livre et chargée de toutes les influences dans lesquelles on le retrouvait !.. Il avait désemmailloté la Critique de ses bandelettes de momie ; il l'avait conçue et réalisée aussi vivante et aussi animée que l'Art ! — (XII-276, 278, 288).
A mes yeux la Critique, en France, est morte depuis longtemps. Des comptes rendus de livres ou de théâtre, comme on en fait encore, ne prouvent rien. La Critique tient à un ensemble de mœurs littéraires qui a malheureusement cessé d'exister. Aussi, en fait de critique, n'en avons-nous plus guère que la comédie — une farce aristophanesque dont l'éternelle race des badauds peut toujours être dupe, mais qui dégoûte profondément tous ceux qui ont vécu dans les coulisses de la littérature et qui savent comment cela peut se jouer !
... Il y a toujours une nouvelle raison pour supprimer la vérité de ce monde et faire de la Critique, cette rude vierge, la cocotte du genre humain 1 — (Février 1867- XXXIX-3, 11).
Il y a des jours où la Critique, qui, le plus souvent,
savonne des nègres et frotte du ruolz avec sa manche pour bien s'attester que ce n'est pas de l'or, est, au contraire, obligée de dorer l'or vrai et de blanchir les lys ! Etce ne sont pas là les plus mauvais jours. — (XII-308).
Tout livre est l'homme qui l'a écrit, tête, cœur, foie et entrailles. La Critique doit donc traverser le livre pour arriver à l'homme, ou l'homme pour arriver au livre, et clouer toujours l'un sur l'autre... ou bien c'est., qu'elle manquerait de clous! — (1 — Préface).
Dandysme.
Le Dandysme introduit le calme antique au sein des agitations modernes. Mais le calme des Anciens venait de l'harmonie de leurs facultés et de la plénitude d'une vie librement développée, tandis que le calme du Dandysme est la pose d'un esprit qui doit avoir fait le tour de beaucoup d'idées, et qui est trop dégoûté pour s'animer. — (XXXVIII-39).
Ce qui fait le Dandy, c'est l'indépendance. Autrement, il y aurait une législation du Dandysme, et il n'y en a pas. S'il y en avait, on serait Dandy en observant la loi. Serait Dandy qui voudrait ..Malheureusement pour les petits jeunes gens, il n'en est pas tout à fait ainsi. 11 y a, sans doute, en matière de Dandysme, quelques principes et quelques tradi* tions; mais tout cela est dominé par la fantaisie, et la fantaisie n'est permise qu'à ceux à qui elle sied et qui la consacrent, en l'exerçant. Tout Dandy est
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un oseur, mais un oseur qui a du tact, qui s'arrête à temps et qui trouve, entre l'originalité et l'excentricité, le fameux point d'intersection de Pascal. — (XXXYIII-53).
... Porter ses vêtements sans y penser, comme s'ils étaient impondérables ! Un Dandy peut mettre, s'il veut, dix heures à sa toilette, mais une fois faite il l'oublie. Ce sont les autres qui doivent s'apercevoir qu'il est bien mis. — (XXXYIII-5S).
Dante.
L'enfer n'a pas eu son poète. Dante lui-même ne l'est pas. Non I Dante avec tout son génie, avec les influences divinisantes dont le Catholicisme avait pénétré sa pensée, n'est pas le poète de l'enfer chrétien. Ivre d'antiquité comme les autres, Dante nous a donné un enfer de Renaissance, un enfer de mythologie. Ce n'est pas sans dessein qu'il a pris Virgile pour conducteur et pour maître, dans ces ombres où YÉnêide se reflète comme un demi-jour. Il y a plus : l'enfer qu'il emplit de sa personnalité tourmentée et de ses implacables ressentiments, n'est qu'une forme sublime, découverte par le génie de la vengeance. Sans ses ennemis politiques, sans ces papes qu'il osait damner, ne croyant pas que ce fût assez de les insulter et de les maudire, Dante, ce Juvénal du moyen-âge, ce pamphlétaire plus grand que Tacite? auquel des critiques qui ressemblent un peu aux petits garçons de Florence ont voulu donner l'air inspiré d'un prophète revenant de l'autre monde,
tandis qu'il est un homme du temps, se possédant fort bien, au contraire, et tenant d'une main très froide son stylet de feu, Dante n'aurait jamais songé à enfoncer son profond regard, fait pour juger les hommes et leur commander, dans cette conception de l'enfer, dont la vision pour lui se mêle à d'autres rêves, et qu'il a faussée au profit de ses haines et sous le coup de ses douleurs. — (III-186).
Daumier.
La blague, c'est la manière de plaisanter de la démocratie. Daumier, qui fut un démocrate, la popularisa dans ses énormes et grimaçantes caricatures, et la démocratie l'en récompensa en l'appelant « le Michel-Ange du crayon », ce qui était, par parenthèse, une fière insulte à Michel-Ange ! — (XXXIV- 264).
Décadence.
Oui sait si avant de s'abîmer ou de disparaître les peuples ne restent pas quelque temps comme figés et conservés dans leur propre corruption? C'est leur fange même qui les soutient. L'amas produit la cohérence, et voilà pourquoi on les croit debout et solides quand ils ne sont plus que des cadavres rongés, n'ayant plus assez de poids pour tomber d'euxmêmes, et devant se répandre comme un liquide, au lieu de crouler comme une chose qui se tient encore, quand un peuple vivant — un peuple quelconque — les poussera de sa robuste main 1 — (XXI-80).
L'abbé Galiani disait : « Il y a des États qui ne son*' jolis que dans leur décadence.»
... Ce qui ne veut pas dire, du reste, que nous soyons le moins du monde « jolis » en tombant comme nous le faisons. Nous étions «jolis » peut-être du temps de Galiani, mais à présent nous sommes prosaïques et affreux. Ce qui fut la grâce française manque à notre chute. — (XXI-2).
Décorations.
Restreinte à des soldats, l'institution de la Légion d'honneur aurait créé une aristocratie militaire, sans laquelle les gouvernements monarchiques se trouvent toujours désarmés. Mais étendue à toute la France, sous la dénomination vague de services rendus, elle n'a plus été qu'une institution démocratique qui, par le nombre seul de ses légionnaires, trop multipliés chaque jour, se déconsidère et finira, dans le sentiment public, peut-être par mourir.
...Assurément Napoléon, cet homme de taille d'épopée, était capable de comprendre la grandeur et la force de ces ordres chrétiens qui s'appuyaient sur le glaive et la croix ; mais il avait affaire à la Révolution... Et voilà pourquoi il fit entrer dans une espèce de farandole universelle l'artiste, le prêtre, le soldat, le juge, l'industriel, tout le monde enfin, tout le monde... Mais, sans sortir de la Révolution, il aurait pu mieux s'inspirer.
Il y avait, dans ce temps-là, une sublime disposition législative qui disait que tout grenadier, pour entrer
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dans la Garde des Consuls, devait avoir reçu trois blessures à la poitrine.
Ce n'était pas vague, cela, c'était net ! et de quelle netteté ! C'était déjà la Légion d'honneur avant l'institution napoléonienne de la Légion d'honneur. Pour celle-là, il aurait été impossible à la République et à l'ambition, aux intrigues et à l'envie des républicains de jamais la déshonorer ! — (XLI-260 — Janvier 188 1).
J'ai lu bien des mémoires du temps, mais je ne me souviens pas d'avoir vu que sous Louis XIV et même Louis XV, où une actrice mettait par terre le cordon bleu du duc de la Vallière devant elle et lui disait : « Agenouille-toi là-dessus, vieille ducaille ! » il y eût des industriels, se donnant des tournures politiques, qui vendissent du cordon bleu ou du cordon noir aux Messieurs Jourdain de l'époque. Pour cela, il fallait les Jourdain de la démocratie, bien plus râblés que l'autre, et qui attendent leur Molière toujours. — (XXXIX- 113).
Deffand (Mme du).
Cette Sévigné du xviir9 siècle, qui ne prenait goût à presque rien, quand celle du xvne siècle trouvait un goût si vif à presque tout, est la réfutation la plus éloquente que je connaisse de la maxime proverbiale qui dit que « les gens les plus ennuyés sont aussi les plus ennuyeux ».
... L'ennui dont ses lettres ne sont que l'expression incroyablement profonde et, le croira-t-on ? incroyablement passionnée, ne fut point une pose ou
une chimère. Littéralement elle en fut dévorée.
... C'est que Mme du Deffand a aimé le monde et n'aime que le monde, et que le monde ne nous rend rien pour tout ce qu'il prend à nos âmes I L'ennui, un ennui prodigieux et d'autant plus grand qu'elle était plus spirituelle, voilà ce que le monde lui a donné.
... Horace Walpole nous raconte bien qu'elle aurait voulu être dévote... Mais, de son temps, la Grâce frappait moins, après souper, que l'apoplexie. Si, dans son scepticisme agité, elle ne put jamais se défaire de l'inquiétude de l'enfer, dont Pascal, qui la valait bien, avait la peur verte, elle ne prit pas contre cette effroyable perspective une seule de ces précautions que, du fond de son tonneau doublé de soie, Diogène délicate, elle prenait contre les vents coulis... Cette légère du xviii6 siècle ne se doutait pas que son ennui, c'était l'infini qui l'écrasait !
... Du moins la marquise du Deffand a la tête et le cœur plus haut que ce temps... Elle a beau être frivole comme tout ce siècle écervelé,où les hommes comme Montesquieu et Voltaire ont clans le génie quelque chose d'effroyablement étourdi qu'on n'avait jamais vu avant eux, le bon sens gaulois, carré, indéfectible, se retrouve à chaque instant en Mmî du Deffand; sous cette poussière parfumée de la frivolité qui la poudre. Elle ne se paye point des monnaies courantes.
L'Encyclopédie a tourné toutes les têtes de France; la sienne tient bon dans son tonneau. Ces encyclopédistes qui entraînaient l'opinion, elle les appelait
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la livrée de Voltaire. Elle les traitait comme des laquais... Ce fut le bon sens et sa charmante fille, la plaisanterie, qui l'empêchèrent de tomber là-dedans, puisque ce ne furent point la religion et ses bons anges... Eh bien, cela suffirait, je ne dis pas à la gloire, mais à l'excuse de sa vie ! — (XIII-100, 104, 111).
Démocratie.
Y a-t-il quelque chose de plus révoltant et de plus dégoûtant, pour des esprits fiers et de nobles hommes, que ces systèmes de gouvernement où personne n'est pris pour sa valeur propre, mais où chacun peut être choisi malgré la valeur qu'il n'a pas ? Oui 1 y a-t-il quelque chose de plus répugnant pour un homme qui se sent et qui a du sang généreux sous les ongles, qu'un état de choses où l'on met fastueusement sur le pavois le premier bonhomme à la Callot venu, comme le singe sur le dos du dauphin ?... Quand Louis XIV prit Ghamillard,ce n'était point parce qu'il jouait bien au billard, comme l'a dit Voltaire, ce jour-là rédacteur du Charivari: c'est qu'il le croyait un homme d'État, c'est qu'il se trompait comme le dauphin. Mais la Démocratie sait très bien que le grimacier qu'elle nous offre est un singe et qu'elle a affaire à un singe. Et elle ne se donne même pas la peine de mentir, la Démocratie. Elle dit cyniquement : « Prenez mon singe ! C'est plus com-» mode qu'un homme. Un homme nous gênerait. » Ah ! Ne vous y trompez pas ! telle est l'essence de la Démocratie ! Pour elle, les personnalités ne sont
rien, parce qu'un jour elles peuvent être tout 1 Un homme d'une grande personnalité est toujours odieux ou suspect à toute république. Ce qu'il lui faut, à ce gouvernement qui n'est que l'organisation de l'envie, ce sont des marionnettes qu'on puisse jeter au sac quand on en a cassé les fils, ce sont des fantoches, ce sont des Barodet. Le cardinal de Richelieu lui-même, à cet âge heureux du monde, ne balancerait pas Barodet.
Et ils se croient fiers, les républicains î Ils peuvent être plus ou moins habiles, mais je leur interdis la fierté! — (XLI-109).
La Démocratie, qui semble être la règle du monde moderne, et qui n'en est que la punition... — (VIII-
... Les démocraties, qui ne sont jamais que le gouvernement delà Vulgarité... (X-177).
... Féodalité... Démooratie.. . Ici ou là, c'est le pouvoir multiple, éparpillé, croulant en anarchie toujours. — (X-15i).
Desmoulins (Camille).
Armé, il Tétait comme personne ne le fut peut-être , par la nature de son esprit étincelant, acéré et rapide ; mais il ne l'était pas par le caractère, les principes, la conviction réfléchie et la dernière ressource de la vie, une profonde moralité.
Sybarite littéraire, élevé littérairement, il n'avait,
pour résister aux dures épreuves des révolutions, dans la tête et dans le cœur, que de la littérature • Vils chiffons de papier, quand il n'y a pas autre chose! Cela ne lui apprit ni à se diriger dans une vie orageuse et déshonorée, ni à mourir quand en vint l'heure et qu'il allait à reculons à la guillotine, les yeux tournés vers un berceau.
... Ah ! Sensible ! Oui ! Il l'était comme les nerveux, comme les voluptueux, comme tous les esprits égoïstes et superficiels, qui sont sensibles, mais qui peuvent être horribles, le tout par sensibilité...
Camille Desmoulins, qui ne fut jamais homme... que de lettres, n'avait pas, au fond, d'autre sensibilité que la sensibilité littéraire.
... L'homme, avec sa conscience droite et ferme, n'a jamais habité en cette pâle forme agitée qui, en répandant de l'encre éloquente, s'est trouvée répandre du sang.
... On ne sent pas pour lui, quand il paraît le plus coupable ou le plus pusillanime, l'âpre mépris qu'on a pourun homme. On éprouve celui qu'on aurait pour une femme, et qui change de nom quand il s'applique aux femmes; car alors, c'est de la pitié ! — (XV- 35, 38, 40, 43).
Dickens.
L'esprit de Dickens m'est odieux. C'est une espèce d'ironie qui vulgarise tout, une manière piate de regarder les choses. Ce n'est ni son genre d'observation, ni ses conceptions, ni son drame, ni ses personnages qui me déplaisent, c'est son esprit, à lui ;
96 l'esprit de j. barrey d'aurevilly
ce n'est pas l'ouvrage, c'est l'auteur... Eût-il du génie comme romancier, il ne m'en serait pas moins insupportable en son propre et son privé non. — (XXXVIII- 252).
Diplomatie.
Les diplomates ne sont que les commissionnaires qui font les commissions d'un gouvernement à uu autre, des commissionnaires avec plaque, — une plaque parfois d'émail ou de diamants ! Gela leur constitue une dignité, sans doute, parce que l'État relève et doit parer toutes les fonctions qui le servent, mais cela ne suppose pas, dans les hommes de ces fonctions, la nécessité d'une supériorité quelconque. L'histoire est pleine de favoritismes de tous les genres... On sait comment Alberoni s'y prit pour se concilier la faveur du duc de Vendôme, mais sans être immonde comme cet homme d'esprit, un sot, oui ! même un sot, dans un poste diplomatique, peut l'emporter, au point de vue du succès, sur un homme supérieur. Il n'y a pas que les peuples qui haïssent la supériorité au nom de l'insolente égalité humaine, et qui adorent la médiocrité parce qu'ils se reconnaissent en elle... Les chefs de gouvernement sont parfois peuple par ce côté-là ! — (XXI-284).
Directoire.
Le dernier produit de la Révolution française, c'est le Directoire. C'est là le î^icliculus mus de cette montagne en mal d'enfant dont la clameur a rempli le monde...
Ce temps, qui a enfoncé la corruption des monarchies, pourrait s'appeler sans emphase : la Régence de la Révolution.
... G3pendant, il faut bien l'avouer, l'avantage revient au Directoire. En fait de mœurs inouïes, de cupidités sans nom, de mépris de toutes les choses jusque-là respectées, de perversité et même de bêtise, ces roués canailles ont vaincu les roués grands seigneurs. — (XV-278, 280).
Divorce.
C'est la liberté, la fureur de liberté qui est la fureur de ce siècle, qui fait le fond même de cette question du divorce, sur laquelle les gens s'égosillent ! mais ce serait encore plus dans la logique de ce principe de liberté qui règne si despotiquement sur le monde, que de demander l'union libre... Dans un temps qu'il n'est pas difficile de prévoir, ce qu'on dit actuellement contre l'indissolubilité du mariage, des Naquet et des Alexandre Dumas, qui ne sont pas des phénomènes qu'on ne rencontrera jamais plus, le diront contre le divorce. La loi fait toujours une restriction. Le mot le dit, d'ailleurs ; c'est une loi, c'est-à-dire une chose qui lie. Or, les civilisations supérieures sont comme la comtesse de Pimbêche : elles « ne veulent pas être liées ». Après le divorce, nous aurons logiquement l'union libre. Ce sera, pour le coup, le dernier mot de la Révolution française, et nous pourrons aller nous coucher dans les bois ! — (IX-383).
Droit.
Plus je lis ce qu'ils appellent les principes du Droit public, plus je me convaincs de l'inanité des règles et des généralités sur cette matière. Les faits y sont tout. — C'est la morale des champs de bataille! — Je ne connais rien qui coupe mieux en deux l'absolu qu'un boulet de canon. Voilà pourquoi tous les professeurs, pédants, écrivailleurs de catéchismes politiques, noircissent en vain du papier. Ce sont des niais qui donnent pompeusement à des inutilités le nom de science. Du moins les poètes font du beau, ils amusent. Mais eux, que font-ils qu'ennuyer ? — (XXXVII-19).
Main désarmée, droit désarmé. Droit sans épée, droit abstrait, droit inutile ! C'est une loi. Le droit tombe dans l'eau quand il ne s'élève pas dans le sang. — (VI1I-268).
Les Romains avaient compris ceci: c'est qu'il importe peu qu'une législation quelconque ait une valeur philosophique et de raison. Les Allemands, et nos spiritualistes modernes avec leur allemanderie, ont voulu faire de la législation d'après les notions du juste et de l'injuste les plus éthérées, les plus platoniques. C'est une vertueuse niaiserie. — Le Droit politique, c'est la force assez intelligente pour se faire accepter; et rien de plus. — (XXXVI- 16).
Droit divin.
Si le droit existe, il est un : — deux droits seraient une tautologie, une absurdité. S'il y a un droit, il est absolu et divin, comme la vérité est absolue et divine. L'homme ne le crée pas plus que la vérité. Il la reconnaît, la constate ou la subit. Voilà tout. Les mots ne font rien à la chose. Droit des peuples, droit des assemblées, droit des aristocraties, c'est toujours le droit divin ; car autrement ce ne serait pas le droit, ce serait une convenance. Or les publicistes de la convenance sont des matérialistes en politique. Je n'ai rien à dire à ces gens-là. J'attendrai que Yâme leur vienne pour leur parler. — (VIII-13).
Duel.
Nation mûre, qui du moins devrait l'être, nous nous instituons orgueilleusement « une démocratie », et nous ne sommes guère qu'une cohue de démocrates inconséquents, prétendant tous — le croira-ton? — à l'aristocratie de l'épée, — d'une épée qu'on ne porte plusl Spectacle unique dans le démantibulement universel. Avec nos théories insensées, nous voulons briser en quarante morceaux la grande épée militaire et sociale de la France ; mais, blagueurs éternels, nous en voulons garder un bout pour nous, un petit bout qui brille et derrière lequel nous mettons notre chétive et morne personnalité.... Car un duel distingue. C'est une distinction. Un duel fait bien puisqu'il fait du bruit. Si, quand il s'en produit un quelque part, on s'en taisait ; s'il était défendu
aux journaux d'en parler ; si ce n'était les défis, les témoins, les rédactions, toutes les cérémonies de mamamouchi qu'on fait maintenant pour se donner un coup d'épée, qu'autrefois on se donnait très bien tout de suite, sous un réverbère ; si ce n'était pas là une pièce à plusieurs actes à laquelle tout le monde fait galerie, vous verriez le duel diminuer et bientôt disparaître. — (XL-279).
Dumas père.
L'explication de tous les succès de M. Dumas, non pas seulement à la scène, mais partout, c'est la vulgarité. Les gens vulgaires se reconnaissent en lui et jouissent... de s'y voir. Il a des manières à lui de tout descendre, de tout vulgariser, de tout mettre au niveau de ce qui est commun, qui charment les esprits communs... et vous le savez ! il y en a, en France, de quoi faire une belle gloire. Il est dans l'ordre littéraire, M. Alexandre Dumas, ce qu'est M. Thiers dans l'ordre politique... Les commis-voyageurs regardent M. Alexandre Dumas comme le plus délicieux des conteurs français. Les blanchisseuses citent les Mousquetaires. Pour bien avoir la mesure exacte du talent de M. Alexandre Dumas, il faut la prendre avec M. Ponson du Terrail comme mètre. L'un donne l'autre... M. Ponson du Terrail a le malheur d'être venu le second, dans une époque sans enthousiasme, et pour cette raison il n'a pas encore, malgré Rocambole, la gloire fixée deM. Alexandre Dumas, lepopulaire! M. Dumas, né dans une époque exaltée, a été acclamé par elle comme le plus amusant des écri-
vains français, et il faudra peut-être qu'il nous ennuie cinquante ans avant de nous faire comprendre qu'il n'amuse plus. — (XXXI-219).
Damas fils.
Dumas fils est à Monsieur son père ce que la recette est à la dépense, ce que Sully, par exemple, est au duc de Choiseul. Ce qui est drôle, renversant et renversé, c'est que Choiseul ait engendré Sully ! Dumas tous deux par l'absence de principes, de moralité littéraire, de philosophie supérieure, l'un, le père, fut l'Inspiration, — non pas la divine, non ! mais l'animale, la sensuelle, la physiologique, celle qui vient, comme la toison de nos poitrines, plus du tempérament que de la pensée, — mais, après tout, l'Inspiration spontanée et fougueuse, qui a fini, hélas ! par s'éteindre et se noyer dans la mer d'un verbiage immense, admiré des sots, qui s'imaginent que le génie est une prodigieuse facilité ! L'autre, le fils, est la Réflexion volontaire, le parti pris, la combinaison cherchée et recherchée et pas toujours trouvée... l'esprit enfin qui ne s'éteindra jamais dans rien, car pour s'éteindre il faut flamber, et on ne se noie pas dans la sécheresse. — (XXII-283).
Dupleix.
L'histoire de ce grand homme, — qui croyait travailler pour la France et qui, par une mystification de sa patrie, a travaillé pour l'Angleterre, — cette histoire, aussi cruelle dans ses résultats que dans son action elle est splendide, restera, quel que soit qui
récrive, une histoire isolée et unique dans les Annales générales du monde. Désormais, dans les choses humaines, rien ne lui ressemblera plus 1
. . . L'originalité de cette histoire de Dupleix, c'est que ce conquérant, ce potentat, ce grand diplomate, au plus fort des difficultés et des résistances de ses invasions et de ses conquêtes, n'a jamais abaissé d'une ligne la haute moralité de son caractère, et qu'homme d'État il ait gardé, inviolée et. immaculée, la fierté de l'honnête homme dans l'homme d'État !
Voilà vraiment l'originalité ! Voilà vraiment le phénomène ! Dupleix n'honora pas que son pays : il honore la nature humaine. Il est bien plus haut que la gloire ! Il est auguste comme la vertu. — (VIII- 359, 361).
Dupont (Pierre).
Sans cette inspiration révolutionnaire qui revient sans cesse en M. Pierre Dupont et qui le domine, il aurait conduit son talent jusqu'à devenir une bien charmante chose, originale de naturel et de simplicité. Mais, pour cela, il fallait surveiller cette eau suave, venue à travers les terrains vierges qui l'ont parfumée, prise dans une main de jeune pasteur, pour l'élever comme une coupe de reconnaissance vers le ciel bleu, et non pas la jeter, comme la poussière des Gracques, à la face usée des tyrans ! Les tyrans, l'avenir du monde, l'égal partage, l'homme se faisant Dieu un jour ou l'autre très prochainement, toutes ces vulgarités du xixe siècle ont saisi l'imagination de M. Dupont, et l'ont abaissée et enniaisée.
Ce poète, aux plus savoureuses nuances bucoliques, finit par nous écœurer à force de philantrophie, de communisme bénin, de fraternité universelle, enfin de toutes ces sucreries hypocrites avec lesquelles on espère nous masquer le goût vrai et âpre de la révolution future. Et voilà comment et pourquoi M. Pierre Dupont, qui aurait dû rester paysan, un jour a passé prolétaire. Voilà comment il a préféré à la cornemuse de Robert Burns, qu'en français nous n'avions jamais entendue, une clarinette de barrière, et que, de poète sous les poutres enfumées de la ferme, à la veillée des filandières, il est devenu un artiste interlope de café chantant... Ah ! c'est là un meurtre, s'il en fut jamais ! — (IÏI-242).
Écoles.
Car nous en sommes à l'heure funèbre des Écoles ; nous en sommes à l'heure de ces essais de galvanisme impuissant qu'on pratique toujours sur les littératures épuisées. Excepté M. de Lamartine, M. de Vigny et cet Hégésippe Moreau, un André Chénier sans archaïsme, le myosotis qui a dit si divinement ne m'oubliez pas ! et qui sera obéi, tous trois personnels et sincères comme tout ce qui s'écoute soi-même, les poètes de notre temps se classent en Écoles, et, quel que soit leur talent d'ailleurs, ils ne sont, en définitive, que les attachés d'un système — des poètes de parti pris. Tous, ils ne font des vers que pour réaliser ou caresser telle ou telle forme poétique, non pour exprimer des sentiments vrais et se soulager de leurs émotions en les faisant partager.
Ces poètes, qui, du reste, se nomment eux-mêmes des artistes et qui ont réellement plus d'art dans leur manière que de génie et d'inspiration, travaillent leur langue comme un sculpteur travaille son vase, comme un peintre lèche son tableau, et nous donnent au xixe siècle une seconde édition affaiblie de la Renaissance.
...Une renaissance de la Renaissance, sera-ce donc l'œuvre du xixe siècle ? — (111-131).
Édit de Nantes.
La faute, la grande faute de Henri fut moins l'édit de Nantes que sa teneur, qui replaçait en vis-à-vis de guerre, dans la société et dans la loi, les anciens vainqueurs et les anciens vaincus du champ de bataille. Cette faute, Richelieu la paya pour Henri plus que Henri lui-même. Il reprit, il est vrai, La Rochelle aux protestants aidés de l'étranger, mais il ne put jamais refaire, comme elle Pavait été, l'unité française. Il y usa sa vie. Il y échoua sublimement. Il nous faut, la faute de Henri IV pour nous faire voir combien Richelieu est grand ! Quant à Louis XIV, qui exagéra Richelieu, il vint trop tard. L'heure était passée. Il y a une heure du berger qu'il ne faut pas plus manquer en politique qu'en amour ! — (XX-291).
Éducation.
La société ne fait tout au plus, avec ses éducations insensées, que de développer les médiocrités jusqu'à la plus splendide sottise. Allez, ce n'est pas seulement les femmes, c'est le siècle tout entier qui est bas bleu...
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Siècle pédant, dont la dernière invention a été 17nstruction gratuite et obligatoire. Siècle cuistre, et qui voudrait encuistrailler, comme lui, toute l'humanité! (XXXIX-Préface).
Égalité.
Rudement, mais nettement posé par la Révolution française, et toujours frémissant dans les limites entre lesquelles Napoléon, qui savait l'indomptabiiité du monstre, l'enferma, le principe de l'Égalité sautera, dans un temps donné, ses barrières. L'Egalité civile et politique n'est qu'une égalité relative, une part faite à qui veut tout prendre, car les principes sont absolus. En ce moment du siècle, il roule dans les esprits, qui en tressaillent, l'idée d'une égalité bien autrement profonde que cette égalité chétive. — (V-Introduction).
Église.
Dans leur ardente préoccupation contre l'Église, qu'il faut, disent-ils, effacer des institutions humaines, et d'autant plus qu'elle s'est vantée d'être immortelle et qu'il est bon de lui prouver qu'elle ne l'est pas, ni les gouvernements ni les peuples ne voient présentement l'horrible danger qui les menace. Ils ne voient pas qu'en frappant l'Église c'est eux qu'ils frappent, et que ce parricide est leur pro-. pre suicide, à euxl
... La fin du monde chrétien, c'est-à-dire du monde civilisé, qui disparaîtrait dans une incommensurable
anarchie, pire que la barbarie, car la barbarie était disciplinée, et l'anarchie c'est le chaos !
Un chrétien tremble toujours un peu devant ce grand mot : « la fin de l'Église ». Il se souvient que les portes de l'enfer ne prévaudront jamais contre elle, mais il pourrait se souvenir aussi, pour se rassurer, que l'Eglise n'est pas que terrestre, et qu'elle est l'Eglise dans l'éternité . Humainement, historiquement, pour ceux-là qui regardent toutes choses à travers l'histoire, l'Église peut être perdue dans le temps. Mais si elle l'est, elle est vengée!... — XX- 354, 357 — Octobre 1880).
S'il y a une idée qui chausse la médiocrité des bourgeois, c'est l'idée absurde que l'Eglise, établie de Dieu et constituée à grand renfort de Saints, de grands hommes et de siècles, doit pour sa plus grande gloire revenir à l'Église primitive, qui n'était pas constituée, et à la pauvreté des premiers temps. Raisonnement aussi bête que celui-là qui exigerait que l'enfant, devenu homme, rentrât dans le ventre de sa mère... Et pourtant raisonnement d'un effet certain sur les bourgeois, et même sur des bourgeois qui se croient chrétiens ! — (XI-104).
Égoïsme.
L'Égoïsme, ce gros ventru, cette citrouille qui prend toute la plate-bande... — (XXXIX-198).
Elisabeth d'Angleterre.
On n'est pas grande reine seulement parce qu'on
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dispose, par le fait de son peuple, d'un pouvoir absolu qu'on n'a pas créé, et qu'on a une hache au bout de toutes ses passions...
Prenez Elisabeth, et par ,1a pensée descendez-la de son théâtre royal et de ses tapisseries auliques, puis plongez-la dans la condition privée où l'on n'a plus sous les pieds que le vrai sol de la vie, et vous verrez ce qui vous restera I Vous verrez si vous obtenez autre chose que la plus affreuse des Mégères, qui le serait avec un manche à balai à la main, comme elle le fut avec son sceptre. Un sphinx ? Il y a des sphinx qui ne sont faits que par l'embarras des OEdipes !
Elisabeth est, au contraire, ce que je connais de plus clair... de plus clairement épouvantable dans l'ordre de son sexe et de son espèce. Il n'y a avec elle ni sphinx, ni hermaphrodite, ni monstre-prodige, cette invention des trembleurs ! mais tout ce qu'il y a au monde de plus femme, et, ce qu'il y a de pis, de plus femme anglaise ! Elle n'est pas plus femmehomme que Catherine II, qui la trouve si grande reine en s'y regardant.
...Elle était grande, miis raide, et parla elle était née vieille fille, malgré ses cheveux blond ardent rutilants et son teint d'Anglaise blanc et rose, qui, dans la colère, devenait vert... De l'amour, elle ne connut jamais la grande chose qui le justifie, même quand il est coupable : la fidélité.
...Atrocement personnelle dans ses intimités avec ' tous, coquette bourrelle qui se plaisait à désespérer, à égratigner en aimant, on sentait là qu'on avait
contre sa poitrine une tigresse, et cela tentait les cœurs audacieux... Mais ce dont elle ne se blasa jamais, ce fut la flatterie. Elle passa toute sa vie à la boire, comme son peuple d'ivrognes buvait la bière et le gin, montant en idolâtrie de sa personne jusqu'à la fureur des païens, tout en restant mince et frivole comme une moderne... Cette Poppée, qui eut des heures de Néron, s'occupait de son visage auguste comme d'une question d'Etat, décrétant son portrait officiel, ivre de modes comme une cocotte du xix6 siècle...
...Elisabeth tua Marie Stuart pour la grande raison des femmes, la jalousie de femme à femme, la vanité physique blessée au cœur par la vanité qui dit : « Je suis plus belle que toi ! »... Ici comme ailleurs, dans cette vie d'Elisabeth, il n'y a pas de sphinx, il n'y a pas le moindre monstre : il n'y a qu'une femme qui peut tout... excepté de se grandir le cœur. — (VI1I-242, 244, 246, 250).
Éloquence.
En France, quelle que soit l'opinion qu'on professe, on résiste peu à l'éloquence. Ces machines nerveuses — comme Napoléon disait des Français — aiment les orateurs comme elles aiment le son des trompettes, et, comme des machines et surtout quand elles sont nerveuses, elles aiment les orateurs indépendamment des idées qui tombent de leurs lèvres ou qui s'y allument.
11 faut bien le dire : l'art pour l'art, ce déplorable et faux système (l'art ne devant jamais être que le
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glorieux serviteur de la vérité), trouve une application trop fréquente dans notre pays quand il s'agit de l'éloquence.
Par une faiblesse commune aux plus mâles esprits, tous ou presque tous nous allons nous asseoir, avec l'espérance d'une grande sensation ou d'une puissante ivresse, devant l'homme qui ne représente souvent pour nous que l'erreur ou que le sophisme, et nous écoutons comme un bois mélodieux et sonore une créature vivante, qui abuse artistement de la parole, au lieu de l'écoutercomme un pur instrument de la vérité, qui devrait faire palpiter dans nos cœurs l'amour que nous avons pour elle. Triste chose, au fond, que cette fureur de la parole pour elle-même, que cette espèce de sensualisme intellectuel, qu'un tel asservissement à cette sirène ! C'est le propre des peuples qui tombent de l'éprouver. Prenez-les tous, et voyez si, dans l'histoire, un seul manqua jamais à cette loi organique de l'homme ! Quand on ne sait plus agir, on se met à parler, et on adore la parole. — (IX-313).
L'éloquence véritable, celle que les âges n'éteiguent point en passant sur elle, exprime toujours, je ne dis pas seulement une conviction... qu'est-ce que la conviction d'un homme ?... mais une vérité dans la conviction. L'illusion des heures ou des années, la palpitation d'une âme passionnée qui s'est inventé un langage, tout cela meurt, et même ne met pas longtemps à mourir. Voyez !en effet, excepté Démosthène, vrai comme l'amour de la patrie et l'intérêt
bien entendu de son État, que reste-t-il d'un peuple qui passait pour le plus éloquent de tous les peu" pies ? Les fragments qui nous sont venus des rhéteurs grecs sont illisibles. Ils ressemblent aux flûtes, maintenant brisées, dont on dit qu'ils aimaient à accompagner leurs discours, et le silence pèse sur tous ces débris d'un poids égal.
Il en sera de même, n'en doutons pas ! de toutes les œuvres que la vérité ne soutient pas de sa pure et forte substance. Même les grandes passions d'une époque n'éterniseront point ce qu'on appelle quelques jours l'éloquence, et ne feront pas comprendre que c'en était.
... La vérité donc, la vérité i Telle est la vie qu'il faut couler dans ce beau moule de l'art oratoire, si l'on ne veut pas qu'à la longue il se brise comme un plâtre creux. — (IX-316,318).
C'est tout l'homme qui est éloquent. Le regard de l'homme fait partie de sa voix. — (XLII-33).
... Bêtement et éloquemment (car la bêtise et l'éloquence peuvent parfois aller ensemble, cela s'est vu !). — X-140).
Enfance.
Lesenfants sont plus beaux que les hommes. Jamais un homme, si beau qu'il puisse être, n'est beau comme un enfant est beau. Né depuis moins de temps et sorti fraîchement des mains de Dieu, il semble radieusement imprégné des baisers que Dieu lui don-
riait encore, ce matin... Il semble qu'il y ait sur les roses de son front un reflet des portes du ciel, et de la première aurore de la création. — (V-286).
... Ces premières impressions, qui entrent dans la pensée d'un homme profondément organisé comme le goût du thym dans le miel de l'abeille et la saveur des serpolets vierges dans la chair sauvage des chevreuils. — (XII-118).
Ennui.
Nos fébriles activités, nos mœurs bruyantes, l'assommante nécessité de gagner pour vivre sa misérable pièce de cent sous, ne nous ont pas préservés de l'ennui. 11 s'est étendu sur nous tous, peu à peu et silencieusement, à travers ce que nous faisions, comme une inondation nocturne. Nous sommes tous couverts. Nous avions l'égalité civile et politique. Nous avons aussi, par-dessus oupar-dessous(comme on voudra, as you likè), l'égalité dans l'ennui. Or, l'ennui n'est pas difficile. Il manque profondément de fierté. Ce qu'il lui faut, c'est à tout prix se débarrasser de lui-même, et pour cela il n'y a pour lui ni bassesses d'âme, ni bassesses de goût. Tout est bon. Le bison se roule dans la fange pour se guérir de ses blessures, voilà une image de l'ennui!— (XXXIX- 210).
Si on dressait pour notre instruction la statistique des qualités qu'il faut au talent, cet empêche-tout, pour réussir contre la médiocrité, toujours si aisé-
ment triomphante, on trouverait peut-être que l'ennui est une force et un avantage. Nous respectons ce qui nous écrase. Dans une société aussi légère que la nôtre l'était autrefois, et qui est devenue philanthropique et humanitaire, l'ennui, un ennui sérieux, distribué sur toute la ligne, avec ampleur, est peutêtre une chose excellente pour faire les affaires d'un homme... — (III-279).
Envie.
Python énorme d'un temps qu'il dévore, et qui, malheureusement, hélas ! pour le tuer n'a plus de dieu, l'Envie, qui n'existait que dans quelques âmes, comme la vipère dans son trou, est devenue le vice universel. Ce n'est pas — comme elle le dit — la fille de l'Orgueil parce quelle en est sortie. Elle n'en est sortie que parce qu'elle est son excrément. Mais venue d'en bas, elle a, grâce à nos mœurs modernes, exaltatrices de toutes nos vanités, contracté l'intensité d'un fanatisme dans nos âmes appauvries de tout, mais puissantes encore par là — scélératement puissantes !
Principe des révolutions dernières de notre histoire, l'Envie a pris des proportions tellement incommensurables qu'on peut la comprimer... peut-être, mais l'étouffer, impossible ! Elle a grandi comme les chiens de la lice. Elle est devenue menaçante et plus que menaçante, puisqu'elle a commencé de mordre... Elle tuera les nobles et les riches, elle tuera les beaux, elle tuera les heureux, elle tuera les spirituels, elle tuera enfin tout ce qui a une supériorité quel-
L'ESPRIT 1>E J. BARBEY d'aUREVILLY lî3
conque dans la vie î Elle a dit un jour, par la plume de Proud'hon, qu'un savetier est plus qu'un Homère, et par la bouche d'un communard, incendiaire de Paris, à qui moi-même je l'ai entendu dire : « Que l'incendie du Louvre n'était qu'un coup manqué, mais qu'on recommencerait », parce que la gloire des faiseurs de chefs-d'œuvre, comme Raphaël et Michel- Ange, n'avait pas le droit d'exister dans la société égalitaire que ces fanatiques de l'Envie promettent à l'avenir ! - (XLI-342).
Épinay (Mme d').
... l'ingénue de la corruption... — (X1V-86).
Érudition.
Être au-dessus de ce qu'on sait, chose rare 1 L'érudition par-dessus, c'est le fardeau ; par-dessous, c'est le piédestal. — (XLII-40).
Esprit.
... L'esprit, qui est au talent comme la mousse est au vin, qui le rend plus piquant et qui le couronne... — (XXI-2).
Esquisse.
Je suis de ceux qui aiment les esquisses, qui les aiment pour d'autres raisons, mais presque autant que les tableaux. L'esquisse, le premier jet d'une œuvre qui sort de la pensée, est dans les créations de l'esprit ce qu'est l'enfance dans l'organisation humaine. Or, l'enfant, cet homme ébauché, a des grâ-
1 1 i L'ESPRIT DE J. BARBEY d' AUREVILLY
ces que l'homme perd toujours, quand il deviendrait beau comme un dieu... — (VIII-379).
Évangile.
Nous sommes arrivés à une époque où les discussions tombent d'elles-mêmes, où ce qu'on appelle la logique en a tant fait qu'elle est déshonorée, et où les épouvantables fatigues de l'anarchie nous guériront peut-être de l'anarchie ..
Depuis que le xvnr3 siècle a achevé dans les âmes modernes le travail putréfiant qu'y avait commencé la Renaissance, nous sommes tellement pourris de paganisme que ce qui fut, il y a dix-huit cents ans, ia bonne nouvelle pour le monde, serait encore aujourd'hui la bonne nouvelle, comme au lendemain de la Rédemption. — (XVII-115).
Expérience.
...L'expérience, ce fruit tardif, — le seul fruit qui mûrisse sans devenir doux. — (IX-325.)
Famille.
Siècle bâtard que nous sommes nous-mêmes, qui avons voulu l'être, puisqu'en détruisant la famille chrétienne telle qu'elle était constituée autrefois, nous essayons d'en refaire une autre, mais en vain ! C'est un travail qui fond sous nos mains, un cassetête chinois dont nous ne sortirons jamais nos fronts fatigués. Nous avons, un matin, d'un seul coup de plume, supprimé nos ascendants en établissant l'égalité de tous devant la loi ; nous avons arraché le
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ciment et gardé et compté seulement les grains de poussière, et nous avons cru pouvoir faire une autre famille après cela ! Avec nos étroites et sentimentales idées de justice individuelle, nous nous sommes pris de pitié pour le bâtard, ce grand malheureux solidaire contre lequel sont encore les mœurs, les mœurs plus fortes que les lois, et qui durent, anciennes et obstinées, même sous les lois nouvelles. — (XXXI1I-58).
Fanatisme.
Oui ! le fanatisme religieux, cet horrible fanatisme religieux... comme ils disent ! Il n'y avait plus que cela qui valût réellement au xvi6 siècle. Il n'y avait plus que cela qui vécût, pour l'honneur de l'âme humaine pervertie. C'est tout ce qui restait de l'antique foi chrétienne, de l'enthousiaste amour de Dieu, épousé par le cœur ardent du Moyen-âge, demeuré fidèle jusqu'au grand adultère de la Renaissance, dont le xvi9 siècle fut un des bâtards ! Oui ! Le fanatisme religieux, le charbon fumant d'une flamme d'amour, inextinguible encore, pour une religion enfoncée par le marteau de quinze siècles dans le cœur, les mœurs et les institutions politiques des peuples, et même de ceux-là qui s'étaient révoltés contre elle... Il ne faut pas s'y tromper ! Le Protestantisme, malgré sa rupture et son hérésie, eut, au xvie siècle, tout autant que le Catholicisme, le fanatisme religieux. Le Protestantisme combattit pour Dieu, contre Dieu... Aux supplices atroces de Philippe II, les atroces supplices d'Elisabeth d'Angle-
terre répliquaient... Catholiques ou protestants, tout l'ensemble de ce monde-là est effroyable. Ils sont toujours prêts à se dégrader à l'envi, dans une cause que les hommes ne peuvent jamais dégrader, même en se dégradant : la cause de Dieu ! — (XXI- 342, 343.)
Autrefois, il n'y a pas bien longtemps, il y avait encore de l'étoffe à fanatisme en France, une étoffe qu'aucune âme maintenant ne serait assez riche pour porter ! — (XXXIX-190.)
Fantaisie.
Une vérité qu'il faut redire sans cesse aux hommes de la règle : c'est que si l'on coupe les ailes à la Fantaisie, elles repoussent plus longues de moitié. — (XXXVI1I-28.)
Farce.
La farce, ce gaminage social, cette obscénité de l'esprit, qui, dans l'ordre de la plaisanterie, montre son derrière comme l'autre obscénité, on la rencontre partout avant de monter vers les hauteurs intellectuelles et raffinées de la vraie comédie, ou bien quand on en dégringole. Seulement, la farce non plus n'est pas éternelle. Le rire aussi, grossier, bruyant, à gueule ouverte et à ventre déboutonné, se fige, comme le rire discret et profond delà grande comédie, sur nos lèvres décolorées, et nous sommes arrivés peut-être à ce lamentable moment où notre âme ennuyée de vieux peuple n'est plus capable
même d'une bonne farce, et où elle va s'exhaler dans quelque bâillement définitif ! Cette première gaieté, qui fit d'abord des théâtres de la foire, et qui, devenue la dernière gaieté, a bâti des Variétés, des Vaudevilles, des Palais-Roy al, finit par entièrement tarir... C'est qu'il n'y a plus, dans cette société sans relief, que des vices tristes et des ridicules effacés, et que tout espoir de rire, de n'importe quel rire, est perdu. — (XXXV-355.)
Fatuité.
Oui se vante des femmes qu'il a eues fait une bassesse, et qui fait une bassesse en peut faire deux et peut mentir. —(XIV- 111).
Favre (Jules).
Voici où gît le phénomène chez Jules Favre : c'est qu'il est aussi fade que venimeux !
On n'a guère vu que le poison, mais la fadeur, chez cet homme douceâtre, est aussi grande que le poison est dangereux. C'est un poison d'un autre genre. Chamfort aurait dit de lui : « C'est de l'arsenic sur du sucre.» Parla il ressemble à Robespierre, un sentimental aussi à venin ! — (XVI-272.)
Féminisme.
Tomber n'est pas toujours tragique. Il y a pour les nations comme pour les hommes des chutes grotesques... Il y a de petites décadences, disait Galiani. Mais je ne crois pas, que dans l'histoire, il y en ait une plus petite que celle qui nous menace. Je ne crois
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pas qu'il y en ait de plus honteuse que celle d'un peuple qui fut mâle, etquiva mourir en proie aux femelles de son espèce... Rome raourutenproie aux gladiateurs, la Grèce aux sophistes, Byzance aux eunuques. Mais les eunuques sont encore des débris d'hommes; il peut rester à ces mutilés une tête virile, comme celle de Narsès; tandis que nous, nous mourons en proie aux femmes, et émasculés par elles, pour être mieux en égalité avec elles... L'orgueil, ce vice des hommes, est descendu jusque dans le cœur de la femme, qui s'est mise debout pour montrer qu'elle nous atteignait, et nous ne l'avons pas rassise à sa place, comme un enfant révolté qui mérite le fouet 1 Alors, impunies, elles ont débordé... C'a été une invasion de pédantes au lieu d'une invasion de Barbares. Du moins les Barbares apportaient un sang neuf et pur au sang corrompu du vieux monde ; mais les pédantes qui, dans la décrépitude de ce monde, ont remplacé les Barbares, ne sont pas capables, ces bréhaignes ! de le féconder ! — (V-343.)
En Amérique où l'homme est tout muscle et tout calcul, l'influence exagérée ou prépondérante de la femme ne peut avoir la même portée que chez un peuple d'imagination et de nerfs. Nous, depuis que nous existons, nous avons toujours été un peuple à femmes, et nous ne nous arracherons que bien difficilement la fibre sur laquelle la femme a tant joué ! Ajoutez à ce tempérament delà race, développé pendant des siècles par toutes les habitudes sociales, le sentimentalisme imbécile de la vieillesse dans lequel
s'effondrent les peuples autant que les individus. Le phénomène de la servante-maîtresse, si commun chez les vieux galants, chez les dons Juans les plus superbes, les plus durs à la femme dans leur jeunesse, lorsque l'âge les a suffisamment attendris, peut se produire aussi chez les nations ; et il semble que nous y touchions, à ce phénomène. — (V-Introduction.)
Il est, dans l'histoire de l'humanité, des époques de véritable hermaphrodisme social, où l'homme s'effémine et la femme s'hommasse, et quand ces fusions contre nature se produisent, c'est toujours, pour que l'ordre soit troublé davantage, la femelle qui absorbe le mâle jusqu'à ce qu'il n'y ait plus là ni mâle ni femelle, mais on ne sait plus quelle substance neutre, pâtée à vainqueur pour le premier peuple qui voudra se l'assimiler. — (V-Introduction).
Femmes.
La femme, hypocrite et despote, a toujours été, chez toutes les nations, un danger pour l'homme, la morale et la société; mais, en ces derniers temps, elle l'est devenue plus que jamais. Depuis la chute d'Eve — plus spirituelle qu'Adam, si joliment roulé par elle — la femme a passé à l'état de révolte, et c'est même pour cela que les sociétés anciennes furent si dures pour elle, et que l'Asie, encore tout à l'heure, continue cette dureté.
...Le Christianisme seul, dans le cours des siècles, a répondu aux épouvantes des législations en don-
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nant à la femme sa place juste dans l'organisation du monde. Et cette place a été tellement bien faite, que partout où la femme l'a acceptée et gardée les sociétés ont été aussi morales qu'elles puissent être, et qu'elles doivent devenir d'autant plus immorales dans l'avenir que les femmes voudront sortir de cette place et se croiront le droit de la répudier.
...Et nous sommes à ce moment suprême de renversement dans les idées qui précède de bien peu la fin des civilisations. . Tout peuple a sa corruption, qui crève les yeux à qui veut la voir. Mais le mal n'est pas mortel quand, des mœurs, elle ne passe pas dans les idées. Le vice est éternel, qui l'ignore ? 11 est inhérent à la nature humaine. Mais c'est bien moins la corruption qui est terrible, que le dogmatisme de la corruption.
...Nous sommes arrivés à celte dernière descente dans les mœurs où la femme vicieuse sophistique son vice. J'en atteste les romans de Mme Sand ! Le sophisme dans le vice, c'est le caractère de la femme au xixe siècle. Au xixe siècle, la femme fait entrer la pensée dans son vice, ce qui ne s'était pas encore vu. - (IX-74, 77).
Les Dalilas, qui tondent même les hommes sans cheveux, n'ont jamais mis entre leurs genoux une tête de génie pour y faire, avec leurs ciseaux, la tonsure qu'on faisait jadis aux rois dégradés, et que la sœur du duc de Guise voulait faire à cet hermaphrodite d'Henri 111. Nulle part on ne trouvera, dansl'histoire de l'esprit humain, un seul homme de
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génie tondu par une femme, comme Samson 1 Samson était un homme de guerre. Les hommes de guerre et d'action peuvent passer sous les ciseaux des coupeuses de crinières. Les artistes, non !... Michel-Ange adora toute sa vie la marquise de Pescaire, qu'il ne posséda pas... et il laboura dans ses marbres pendant quatre-vingts ans ! Raphaël mourut, dit-on, de la Fornarina, mais il en mourut heureux, placide, dans la sérénité du travail continu, tenant en ses défaillantes mains ses pinceaux trempés de lumière! Il n'y a jamais eu que de faux artistes qui aient été arrachés par des femmes au travail, à leur art, à la gloire, et qui aient eu, à cause d'elles, de ces désespoirs d'étalons. — (XXXIII-248).
Après la blessure, ce que les femmes font le mieux, c'est la charpie. — (XLII-81).
Je ne crois pas à l'amitié des femmes. La loi qu régit l'humanité est salique: nous n'avons point de pairesses. L'amitié d'une femme, c'est de l'amour vierge ou de l'amour veuf. C'est avant ou après. — (XLII-65).
Les femmes ne sont pas mises dans le monde pour couronner messieurs les rosiers de la modestie, s'il y en a. Elles couronnent des vainqueurs, des confiants et des fats. — (XLII-63).
Feuillet (Octave).
C'est Yinappuyé qui est le défaut de la littérature
d'Octave Feuillet et son caractère, si on peut appeler caractère précisément de n'en pas avoir ; mais c'est, d'ailleurs, peut-être ce défaut de Vinappuyè qui lui a valu ses succès rapides, à peine contestés, jamais interrompus... Tous ces livres de Feuillet, manques aux yeux de la critique exigeante, ne sont que des effleurements d'observations ou d'idées, mais ils ne choquent personne et paraissent charmants à la majorité des esprits, qui ne veulent pas qu'on les remue trop fort. Le génie est comme l'Océan. Sa houle donne aux natures médiocres le mal de cœur que la mer donne aux estomacs faibles. Mais Octave Feuillet n'a point de houle. — (XVIII-24, 27.)
En supposant que la grâce pût être commune et rester la grâce, je dirais qu'Octave Feuillet en a souvent. Un jour, quelqu'un l'appela spirituellement un cueilleur de muguet, et c'était un mot doux et juste... — (XVIII-1.)
Feuilleton.
Le Sage a créé, sans le vouloir, quelque chose de plus mince et de plus odieux que ses œuvres. Il a créé cette chose moderne, le roman d'aventures, — qui va des Trois mousquetaires à Bocamhole, — cette chose qui n'est pas littéraire, qui file, s'interrompt et refile, au bas des journaux, sans autre raison que de toucher, comme un postillon, ses quelques sous à chaque relais... On pond toujours plus bas que soi. Le Sage a pondu le roman-feuilleton... On ne se doute pas des bâtards qu'on va mettre au monde pendant
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qu'on les fait. Le Sage ne se doutait pas qu'il sortirait de lui quelque chose comme Ponson du Terrail, qui est aux excréments actuels du feuilleton ce que lui-même, Le Sage, pouvait être à Ponson du Terrail .
... Le feuilleton, c'est le fait-Paris qui vient souffleter l'idée, le sentiment, l'observation, au nom de l'amusement des imbéciles qui ne comprennent ni l'observation, ni le sentiment, ni l'idée, et qui ne se passionnent puérilement que pour l'inattendu des circonstances et le hasard bête des événements. — (XIX-316,317.)
...Ces feuilletons qui ne durent qu'un jour, et qui sont toujours un peu la fenêtre par laquelle on jette l'argent de son esprit à cette bête de foule, qui ne le ramasse même pas ! — (VI-221.)
Flatterie.
23 novembre 1838. — Rentré. Trouvé un billet en robe montante de la vicomtesse de Saint M.... et ses deux volumes de Nouvelles. — Me prie d'en rendre compte et d'en dire le bien, non qu'ils méritent, mais qu'elle désire. — Tout cela dépendra de la digestion, du moment, et de mille autres influences qui soufflent et font tourner ce majestueux esprit et cette immuable conscience dont les marionnettes humaines sont si fières !
11 janvier 1839. — Ai reçu un doux billet, et non pas un billet doux, de Mme de Saint M..., qui me
remercie de mon feuilleton. Me dit dans ce billet avec une défiance câline : Pensez-vous seulement un quart du bien que vous avez dit de moi ? — Mot diablement femme! Les voilà bien ! Elles veulent qu'on les flatte et elles veulent que la flatterie soit une vérité ! — Curieuses ! — (XXXVII-179, 225.)
Flaubert (Gustave).
C'est un livre (Madame Bovary) sans tendresse, sans idéalité, sans poésie, et nous oserions presque dire sans âme, si l'intelligence ne faisait pas partie de l'âme humaine et n'en constituait pas la plus fière moitié ...Pour écrire de pareils romans, l'intelligence suffît quand elle est robuste.
...Si l'on forgeait à Birmingham ou à Manchester des machines à raconter ou à analyser en bon acier anglais, qui fonctionneraient toutes seules par des procédés inconnus de dynamique, elles fonctionneraient absolument comme M. Flaubert. On sentirait dans ces machines autant de vie, d'âme, d'entrailles humaines que dans l'homme de marbre qui a écrit Madame Bovary avec une plume de pierre, comme le couteau des sauvages.
A coup sûr, M. Gustave Flaubert est trop intelligent pour n'avoir pas en lui les notions affermies du bien et du mal ; mais il les invoque si peu qu'on est tenté de croire qu'il ne les a pas, et voilà pourquoi, à la première lecture de son livre, a retenti si haut ce grand cri d'immoralité qui, au fond, était une calomnie. Non, l'auteur de Madame Bovary n'était point immoral. 11 n'était qu'insensible...
...Jeune encore pour tant de froideur, il débute comme le vieux Goethe finissait. — (IV-62, 63.)
Fréron.
... Il avait combattu contre l'erreur, et Terreur avait triomphé. Après sa victoire, elle le jeta à Vinpace de l'oubli. On ne le connut guère que par les outrages immortels de Voltaire, mais la gloire, qu'il méritait, resta comme prise sous les deux cents volumes qu'il a écrits. L'en dégagera-t-on?...
Pour ma part, j'en doute, et du reste à quoi bon? La vérité se moque bien de la gloire ! C'est une loi supérieure de la Providence, qu'il doive y avoir en ce monde des gloires perdues, pour qu'il y ait des dévouements plus beaux. — (VI-372).
Fronde.
... La Fronde, cette bataille de dames, cette guerre où les femmes tiraient le canon comme on l'a vu tirer à des serins et à des colombes... guerre enrubannée et galante où les villes se prenaient pour les beaux yeux des belles, comme disait le maréchal d'Hocquincourt. — (XXII-202).
Gaieté.
La gaieté... Ce don charmant, cette faculté ailée, aérienne, l'alouette de l'esprit, qui tournoie, babille, rit et s'envole, dans toute époque, à la portée de toutes les âmes, mais qui, dans la nôtre, vieille et ennuyée, est le besoin le plus vivement senti de tous les esprits. — (XII-107).
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Gautier (Théophile).
... Ce lapidaire d'Emaux et Camées qui, pour nous avoir jeté, si l'on veut, des diamants à la 'tête, ne nous en a pas moins lapidés!... Gautier, c'est le symbole de Pygmalion renversé. Pygmalion faisait sortir la femme de la pierre, et Gautier l'y fait rentrer. Galatée, pour Gautier, c'est le marbre et sa ligne ; ce n'est pas la femme, ce n'est pas le cœur qui est là- dedans, et que le génie doit en arracher! — (XXIII-313).
Gavarni.
Malgré tout ce qui le masque en gai aux yeux superficiels et souvent même aux siens, Gavarni est misanthrope... Il l'est sans colère, preuve de profondeur !.... Et sa misanthropie n'est si profonde que parce qu'elle est moderne. Historiquement, rien ne lui ressemble. Elle n'est pas la misanthropie bourrue et comique d'Alceste, cet honnête amoureux d'une humanité déshonnête qui le trompe comme sa maîtresse, qu'il voudrait sans défaut comme sa maîtresse et qui les a tous comme sa maîtresse ! Elle n'est pas davantage celle de Rousseau, l'orgueilleux, l'envieux et le morbide Rousseau ; ni celle de Chamfort, le bâtard Chamfort, qui souffrait de sa bâtardise jusque dans les bras de ses duchesses, qu'il méprisait pour leur peine de déroger en se donnant à lui. Toutes ces misanthropies sont des ressentiments d'homme à homme, ou des révoltes contre les choses sociales ; mais la misanthropie moderne va plus avant que cela. Elle plonge jusqu'à la nature humaine.
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Aussi est-ce contre la nature humaine que Gavarni est misanthrope. Il l'est comme l'était Pascal; mais avec une différence qui le rend bien plus misanthrope que Pascal, ce loup-cervier du jansénisme. Pascal haïssait et méprisait la nature humaine parce qu'elle était en chute, parce qu'elle s'était volontairement souillée dans son premier péché d'origine, tandis que Gavarni, qui est athée, qui n'a rien à reprocher à la nature humaine et pour qui tout est mécanique et chimie, est gratuitement misanthrope. Il l'est parce qu'il l'est. — (VIM26, 127).
Misanthropie et aristocratie ! Voilà avec quoi vous pouvez expliquer tout le talent de ce Gavarni, qui fut un jour (le jour de Thomas Vireloque) un homme de génie.
... Misanthrope et aristocrate, — les deux êtres les plus antipathiques à ce benêt de temps, qui est philanthrope et égalitaire, et qui aurait depuis longtemps lapidé Gavarni, s'il n'avait pas eu, ce misanthrope cruel et froid, la force subjuguante de sa misanthropie, et, cet aristocrate, le charme de sa distinction ! — (VII-136, 137).
Génie.
Ce qui m'intéresse, moi et l'humanité tout entière, et ce qui me charme, c'est, dans l'homme de génie, ce qui se trouve précisément d'inexplicable, de résistant à toute violence de théorie et à toute impertinence d'absolu ! Ce qui me prend et ce qui m'attire, avec la force du mystère, — car tout est crépusculaire
ici-bas et doit rester tel jusqu'au dernier jour, — c'est justement cette nature cachée et dépaysante, éternellement dépaysante du génie ! Et surtout cette circonstance qui lui est habituelle et qui le fait se détacher, violemment parfois, d'autres fois avec le calme de la puissance, du monde ambiant qui pèse si fort sur le vulgaire, — qui fait le destin du vulgaire ! — dont les sots ne s'affranchissent pas. — (XVI-81.)
On n'adore bien le génie qu'en le comprenant, et c'est le seul amour, l'amour du génie, qui ne doive pas porter de bandeau. — (X1I-37.)
Le génie, c'est l'opposé de cette affreuse petite bourgeoise du xvm° siècle, cette Geoffrin qui montrait son cœur et qui disait : « Il n'y a là que de la cervelle.» Le génie, lui, dit au contraire en montrant sa tête : « Ce que j'ai là-haut, c'est encore du cœur! » — (VI-205.)
Genlis (Mm0 de).
Elle était née gouvernante, elle était née vieille, cette femme qui fut une jolie femme, mais qui le fut sans agrément. Elle n'eut pas l'auréole de la jeunesse ; elle n'eut guère qu'un vilain bonnet, même quand elle le jeta par-dessus les moulins, et il ne fut pas plus beau quand elle l'eut rattrapé ; car elle le rattrapa et le savonna fort et ferme, mais il resta gris obstinément, gris déteint, gris poussière, poi-
vre et sel, comme les cheveux et le genre d'esprit qu'il coiffait.
... Mais, nous devons le reconnaître, Mme de Genlis... cette Danaïde de Pécritoire qui a versé tant de flots d'encre inutile dans le tonneau sans fond de la publicité... possédait ce que son siècle n'avait pas et ce que n'a guère le nôtre : elle avait un bon sens très ferme, et, puisque toute femme qui écrit affecte d'être homme, elle avait au cerveau de la virilité. Elle observa toujours les grandes consignes de l'éducation et se maintint dans les lignes de l'Ordre. En un mot, elle eut une tenue...
Les Emancipées littéraires, les Blumeristes, les blouses sans ceinture, les petites redingotes de velours, ont régalé de leurs dédains cette vieille corneille déplumée et bavarde du xviii9 siècle, penchée et croassant sur les jeunes pousses du xixe. Elles lui ont cinglé à bras raccourcisle reproche d'hypocrisie ; car la convenance, c'est l'hypocrisie pour les inconvenants. A une époque où ce n'est plus dans les mœurs l'enlèvement des Sabines par les Romains, mais des Romains par les Sabines, cette Genlis qui eut ses faiblesses, mais qui du moins n'en fit pas la loi de l'avenir dans ses livres, recueillit le mépris, et parmi les scandaleuses fit scandale. Mais son ton littéraire resta la plus vengeresse critique de celles qui se permirent de la mépriser. — (XIV- 127, 129.)
Gloire.
La gloire est faite de toutes pièces avec les opi-
nions des hommes; il entre autant d'erreurs que de vérités dans la composition de ce bronze sonore. — (XII-236.)
Goethe.
Gœthe, ce grand critique, ce grand esprit lymphatique, ce Talleyrand littéraire qui fait illusion par la majesté de l'attitude sur la force de sa pensée, cet homme que l'on a cru un marbre parce qu'il en a la froideur, Gœthe, ce blank dead, comme l'appelleraient les Anglais, ce système sans émotion et dont le talent fut à froid une combinaison perpétuelle... — (XII-123.)
Malgré plusieurs détails naturels et primesautiers de ce roman, qui sont comme les points pourpres de la rose future, la fleur d'un génie en bouton encore, Werther est un livre faux et platement bourgeois. L'effet qu'il produisit quand il parut tint beaucoup aux abominables, malsaines et interminables déclamations de VHéloïse de Rousseau, qui avaient fourbu tous les esprits. On était si las de la rhétorique de ce lâche menteur trop admiré, qu'on trouva d'une sensation délicieuse un livre rapide, de courte haleine, où la passion, la bavarde passion savait en finir... — (XII-203.)
Excepté Mignon, il n'y a dans Gœthe qu'une femme unique, et c'est la femme allemande... Ce n'est jamais que l'éternelle candeur allemande, — cette candeur qui nous plaît, à nous autres Français, parce qu'elle
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nous change et contraste avec nos faiseuses d'addition et de soustraction en amour! — la femme allemande dans sa simplicité, dans son éternelle facilité à croire? la femme allemande, née plus séduite que les autres femmes... — (XII-213.)
Goncourt (Jules et Edmond de).
Ils sont des flâneurs qui regardent et s'enchantent par les yeux. Ils ne sont pas observateurs. Voir n'est pas regarder.
... Qu'ils me permettent un conseil. Ils ne sont écrivains que pour le seul plaisir d'écrire et de décrire, pour la seule volupté de mettre une phrase qui brille, n'importe sur quoi... Eh bien! à cause de cela, qu'ils respectent l'expression en eux. Qu'ils n'en abusent pas! C'est leur seule richesse. Qu'ils la ménagent et la choississent. Qu'ils ne la forcent pas! Qu'ils ne la surmènent pas. Qu'ils ne soient pas ses casse-cou. Ils se casseraient le leur, tout en lui cassant les reins, à elle. — (IV-200.)
Goût.
La science n'est qu'une juxtaposition dans notre pensée, tandis que le goût est la fleur de l'organisation même et sort du plus intime de l'homme : du mystère de son tempérament. — (XVI- 128.)
Il y a deux faux goûts, et non un seul : il y a l'exagéré et le timide. Une exagération en deçà aussi bien qu'au delà... et, que ce soit en avant ou en arrière que l'on tombe, c'est toujours tomber. — (XVI-127.)
Gozlan (Léon).
A une époque où la vie privée tend à devenir monstrueusement une vie publique et où la vanité de chacun fait crier le plus fort qu'il peut sa crécelle, Léon Gozlan, un des esprits les plus brillants du siècle, de la race en ligne droite et courte des Chamfort et des Rivarol, ne faisait nul tapage de ses facultés. C'était un délicat et un discret. Comme tant d'autres qu'on pourrait nommer, il n'était ni le bateleur, ni le montreur des curiosités de son esprit. Il ne tirait pas de feux d'artifices dans un salon. Il ne faisait pas pendant des heures l'improvisateur le dos à la cheminée... Toutes exécutions qui plaisent à ce siècle fou d'histrionisme et essentiellement comédien. Non! lui était spirituel comme on l'est dans le monde, seulement avec la différence de la force, de la finesse et de l'éclat de son esprit. Et c'était de l'esprit par traits, par aperçus, par monosyllabes... Il avait la simplicité de l'homme du monde, de l'homme qui sait vivre, de V honnête homme, comme on disait du temps de Pascal... 11 avait la grâce de savoir écouter longtemps, jusqu'au moment où, du fond de son silence attentif, partait le mot, l'éclair électrique, la balle d'argent de Robin des Bois ! Et c'était alors Léon Gozlan qui se révélait.
... Maintenant qu'il n'est plus, on voudrait retrouver ces cristallisations éblouissantes de l'esprit, et on se livre à cette recherche ; mais les hommes qui ont ce génie de l'expression instantanée sont moins heureux que Polycrate. Ce n'est pas une seule émeraude
qu'ils jettent à la mer, comme le tyran de Samos ! C'est, pendant toute leur vie, des écrins d'émeraudes; mais nul poisson ne les rapporte, môme le jour de leur mort, pour le besoin des chroniqueurs. — (XIX-215, 216, 217.)
Grâce.
La grâce, la grâce, qu'on aime peut-être mieux dans la laideur que dans la beauté, parce qu'étant toute seule, on l'y voit mieux... — (III— 1 11.)
Grèce.
En Grèce, dans les diverses républiques que nous voyons se mouvoir sous les faces multiples de leur vie intérieure, plusieurs se sont vaincues alternativement les unes les autres ; mais le trait commun est que, pour elles, la victoire n'est jamais le commencement du gouvernement. On légifère beaucoup en Grèce ; on y fait des constitutions comme des tragédies ; on y fait des discours comme des statues ; on agite les places publiques, et on y commande des armées qui réalisent de magnifiques œuvres d'art militaire à Marathon et à Salamine ; mais on n'y gouverne pas. L'art de gouverner, la politique, manque à la Grèce.
... Aristote, il est vrai, est un Grec ; mais... quelle influence exerça-t-il sur l'esprit et les affaires de la Grèce ? A quoi lui servirent et sa pénétration inouïe de la destinée des peuples, et sa toute puissante analyse du mécanisme des constitutions ?... Platon, qui,
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comme tête politique, est bien au-dessous d'Aristcte, l'utopiste Platon, qui avait la beauté symbolique du langage si cher à ces Grecs, avait pour leur démocratie la répugnance des esprits délicats... Et si des esprits comme Montesquieu, par exemple, l'inventeur de la vertu des républiques, se sont trompés d'une si lourde façon sur la Grèce, c'est qu'ils l'ont jugée à travers les théories politiques des hommes qu'elle n'écouta jamais. — (XX-88, 89.)
Guérin (Eugénie de).
Vu Mlle Eugénie de Guérin, et voici ma première impression. — N'est pas jolie de traits et même pourrait passer pour laide, si on peut l'être avec une physionomie comme la sienne. Figure tuée par l'âme, — yeux tirés par les combats intérieurs, — un coup d'œil jeté de temps en temps au ciel avec une aspiration infinie ; air et maigreur de martyre, — lueur purifiée, mais ardente encore, d'un brasier de passions éteintes seulement parce qu'elles ne flambent plus. — Ne ressemble point à ces femmes qui ont ou se donnent l'air vulgaire d'une victime. Elle, c'est plus beau, c'est un holocauste...
Avec cette physionomie entièrement inconnue à Paris, elle a les manières simples, la voix, l'accent, la phrase brisée, la politesse relevée et pourtant familière de la femme essentiellement comme il faut, qualités morales de la noblesse de sang et de race, et qui font se ressembler en tout point la femme la plus répandue dans le monde le plus élégant et la pauvre fille qui n'a jamais quitté la petite tourelle de son
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château de province ; — propres aux mêmes choses toutes les deux, etcela d'emblée et sans noviciat pour la dernière. — Donnez cent mille livres de rente à M"e Eugénie de Guérin, comme maîtresse de maison : quelle différence y aura-t-il entre elle et la duchesse de Valombrose?... Que M1113 de Guérin fasse faire une robe chez Palmyre, et l'on jurera qu'elle n'a jamais quitté le faubourg Saint- Germain.
Sa voix n'a pas le plus léger accent et tranche par sa fraîcheur avec la fatigue et l'épuisement de toute sa personne. On est doucement étonné d'entendre cette voix suave et molle sortir de cette gorge maigre et ascète comme l'imagination en prête à Marie d'Egypte et aux saintes femmes du désert, dans la légende. Et cependant n'a pas du tout, avec cela, l'air béat et dévot, et même de dévotion touchante que ne manquerait pas d'avoir une bourgeoise qui aurait son âme. — La patricienne est encore plus forte que la chrétienne, et tout le ciel descendu dans le cœur d'une femme n'efface pas l'aristocratie puisée aux mamelles de sa mère et les traditions de son berceau ! — (XXXVII-151.)
Guerre.
La guerre, c'est la vie, malgré la mort qu'elle sème autour d'elle ; c'est la vie morale, qui importe bien plus que la vie physiologique !aLes peuples mourant de mollesse, de paix, d'abjection diplomatique, ressuscitent par la guerre. Ils lavent leurs pourritures dans le sang qu'ils versent et ils les guérissent. — (111-251.)
Gustave-Adolphe.
Le protestant!... Ne serait-ce pas l'explication de ce manque d'histoire, en France, sur un homme si tentant pour l'Histoire?... Et, en effet, il n'y a pas dans Gustave-Adolphe que cet élan à la Condé, qui lui faisait perdre son chapeau dans les carrés qu'il chargeait et qui entraînait tout ; il n'y a pas que la spontanéité héroïque, que le calcul foudroyant, précurseur de celui de Napoléon. Il y a aussi le pli et le repli protestant, ridant tout à coup cette fougueuse physionomie, qui n'était vraiment belle qu'au feu ! Il y a, sous ce front et ces cheveux d'or d'Achille, la grimace puritaine qui jouait entre les verrues de Gromwell, et dans le poétique démon suédois, — comme on l'appelait, cette salamandre de bataille,
— quelque chose du vieux diable, de ïold Nick qui tenait dans sa griffe l'Angleterre. Il prêchait et psalmodiait aussi, Gustave-Adolphe, la cuirasse et le pourpoint de cuir au dos. Or, en France, — du moins dans l'ancienne France, qui eût pu écrire son histoire et qui ne l'a pas écrite, — on ne passait (et même les philosophes) la prêcherie qu'à un capucin.