‹ L'esprit de J. Barbey d'AurevillyChapitre 7 sur 12 · VII · texte numérisé non relu

VII

Gymnase (Théâtre du}.

Dans l'opinion inquiète des familles, le Gymnase est le théâtre sans inconvénients. C'est le théâtre des petits ménages, qui donne l'envie d'en faire un. Au Gymnase, la morale qu'on fait est égale à la littérature qu'on joue. C'est de la même sincérité et du

même bout des lèvres. On y parlote morale comme on y papote bonheur domestique. L'adultère, cet âpre et brûlant fond des mœurs, y est rarement consommé, mais on y badine avec... Côtoyer le vice moderne, mais ne pas y entrer ; sauver de la vilaine tache noire sa bottine de satin rose, mais l'approcher le plus qu'on peut de ce qui fait la tache; donner à l'innocence qui est dans la salle (quand elle y est) le frisson du danger, qui en est la friandise, — car quelle femme n'aime à frissonner?... C'est ce qu'on appelle la morale du Gymnase, c'est ce qui fait la force et tous les avantages de cet inestimable théâtre de Scribe, le Séraphin et non pas le Shakespeare des ombres chinoises, comme l'a dit M. Alexandre Dumas fils, et où la morale, comme la littérature, est chinoise, et, de toutes les ombres chinoises de l'établissement, la plus chinoise peut-être et la plus ombre ! — (XXXII-110.)

Hegel.

Ainsi que tous les derniers venus en philosophie, — et ni plus ni moins qu'eux, — le grand Hegel a cru nous apporter le dernier mot des choses. La grosseur d'un tel ridicule s'est augmentée de toute la grandeur de son esprit, et le ridicule n'en a été que plus gros.

Cet esprit puissant, mais dans un vide immense, s'est trompé de la plus petite erreur et de la plus commune sur le compte de la destinée humaine que Schelling, — un philosophe comme lui pourtant, — ne pouvait expliquer sans la chute. Perdu dans l'abs-

traction où ils se perdent tous, il a dédaigné de regarder cette tête de l'homme, qui s'est déformée en tombant et dont les facultés, devenues inaptes à saisir la vérité d'une prise souveraine, ne font plus pour la prendre que de gauches mouvements.

Il n'a vu ni le dehors ni le dedans de ce condamné politique de Dieu, en prison dans ses organes et en prison dans sa mappemonde, ce double pénitencier parfaitement construit, avec ses climats et ses langues, qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'Histoire, plus certaine que la Philosophie, ne nous la dirait pas ; et il a eu la prétention superbe, froide, mais naïve, de pénétrer les essences, de saisir Y absolu dans sa notion la plus précise et la plus profonde, de construire enfin ici-bas scientifiquement la vérité (je parle sa langue, non la mienne). C'était, en d'autres termes, la prétention de hausser un peu la voûte du ciel pour nous faire plus de jour ! Que voulez-vous? Si pédant, si triste, si Allemand qu'on soit, quand on fait le Titan, on est toujours burlesque.

L'atroce ennui qui s'échappe de sa logique, et sa logique est tout son système, ne servira pas de bouclier à Hegel contre les Heine de l'avenir, qui l'attendent, car comme Kant tué par un Allemand, il ne mourra pas d'une plaisanterie française. Ce serait trop ! Il est plus digne de l'esprit de la Providence, qu'il meure sous une plaisanterie de son pays. — (1-80.)

Heine (Henri).

Pour faire le génie de Henri Heine, combien a-t-on

broyé d'esprits ?... Il est Allemand et il est Français; il est ancien, renaissance et moderne surtout, et de la dernière heure du xixe siècle, — ayant passé à travers toutes les idées, tous ces cerceaux d'or qui n'ont que des fonds en papier-chiffe et qu'il a crevés, en les emportant.

C'est un fils de Rabelais et de Luther... C'est un Dante gai (cela s'était-il vu ?) ... C'est un Voltaire, mais qui a une âme, quand Voltaire n'a que de l'esprit. C'est un Goethe, sans l'ennui de Gœthe.. .C'est un Hoffmann sans fumée de pipe, un Hoffmann qui met son fantastique dans le bleu le plus pur, dans les clairs de lune les plus blancs et les plus veloutés... C'est un Schiller idéal, moins l'odieuse philanthropaillerie... Et c'est enfin un Rivarol de métaphysique pittoresque, mais bien plus complet et bien plus étonnant que Rivarol.

Une des originalités les plus singulières de Henri Heine, qui en a plusieurs, c'est la compréhension philosophique. Poète, c'est-à-dire tout le contraire d'un philosophe, il se joue dans la philosophie comme le dauphin dans la mer. Quelquefois (il a été kantien* hégélien, spinosiste), quelquefois il a porté, d'admiration, un philosophe sur son dos, comme le dauphin» de méprise, y portait un singe. Mais, comme le dauphin, il l'a toujours replongé, en riant, dans la mer... Jamais personne n'a eu, comme Heine, de ces façons spirituelles, imagées, poétiques, cavalières et imper- * tinentes d'entrer dans la philosophie et... d'en sortir ! D'ordinaire, l'impertinence ne sait pas. La sienne sait. Il ne dit pas : Tarte à la crème ! comme le

140 l'esprit dî

marquis. Il dit comment la tarte est faite, et il la jette par la fenêtre... Jamais son intelligence n'est plus puissante que quand il enlève, à bout de bras, ces haltères philosophiques comme des plumes, et qu'il les casse, en les laissant retomber, comme des porcelaines qu'on ne recollera jamais plus.

... Et tellement poète qu'il emporte tout dans le tourbillon de sa création ou de son expression poétique. Je n'hésite pas à l'affirmer, Henri Heine est certainement le plus grand poète que l'Europe ait vu depuis la mort de lord Byron, Lamartine excepté.— (XI-117 et suiv.)

Héloïse.

...Un bas-bleu du xne siècle, froide de cœur comme toutes ces folles Ménades de la gloire... et qui s'est? comme on dit vulgairement, monté la têle, non pour l'homme tel qu'il soit, mais pour le professeur le plus renommé de son temps.

... Héloïse, elle, n'a pas besoin qu'on la mutile pour cesser d'être femme, Héloïse qui ne le fut jamais, tant elle est, de tempérament et d'âme, philosophe.

... Être célèbre I voilà le fond de cette bouteille d'encre de la petite vertu qu'on appelait Héloïse. Inspirer les angoisses de la jalousie aux autres femmes, voilà les paradis de sa pensée quand elle se souvient et quand elle rêve ! Voilà enfin le dernier mot de cette orgueilleuse empoisonnée par la science, et que la philosophie, qui se mêle d'ausculter les cœurs, nous donne pour le type le plus tendre et le plus élevé de l'amour ! — (XIII-24, 26.)

L'iZSPRIT DE J. BARBEY d'aUREVILLY 141

Hénault(Le président).

Ce vieillard qui avait tant vu, qui avait usé son égoïsme contre tant d'hommes, d'événements et de caractères, et qui élait devenu indulgent comme une pierre précieuse devient polie, — sous le frottement universel, — traça, mais non pour le jeter à la publicité de son temps, des souvenirs curieux où les autres devaient tenir bien plus de place que lui... Mémoires très agréables à lire, mais tracés plutôt au pastel qu'à l'huile, et qui ne changent point l'aspect général du xvin8 siècle. — (X1V-106.)

Ce Saiomon historique n'avait pas que de la gravité par trempe d'esprit ou par état, il avait aussi de la grâce. 11 était aimable... A une époque où la science historique n'était que broussailles, le président Hénault donnait une Chronologie raisonnée, et à souper il tenait gaiement son verre à patte et faisait sortir de sa mousse une chanson qui avait des ailes ! — (XIV- 104.)

Henri IV.

Si la Réforme est une destruction, et une destruction abominablement criminelle, surtout au point de vue des idées et de la conscience modernes, puisque cette destruction n'était pas seulement celle d'une certaine organisation, mais de l'organisation de la majorité d'un peuple brisée par la minorité, Henri IV, qui fut le plus près d'un tel événement et qui pouvait le mieux élever une digue contre le fleuve...

Henri IV a commis là bien évidemment une des plus grandes fautes que souverain pût commettre, même la question religieuse écartée, que l'histoire cependant n'écartera pas, car, je le dis en regardant bien en face les révolutions futures, ou du moins le chemin par lequel elles peuvent venir, les gouvernements doivent toujours venir à bout, quand ils le voudront, eux qui sont la force organisée, de la force qui ne l'est pas... — (XX-285.)

Histoire.

Le génie, en histoire, qui ne peut être de créer, est uniquement de découvrir. En histoire, où l'on ne crée rien, car alors ce ne serait plus l'histoire ; en histoire, où l'imagination n'a que le droit de peindre, mais non plus d'inventer comme dans les autres sphères de l'esprit humain, le génie ne peut être que la faculté supérieure de découvrir dans les choses et les hommes, tels qu'ils furent, des côtés réels que, jusque-là, on n'avait ni vus ni même supposés... et plus on en découvre, de ces côtés-là, plus on a de génie ! —(VIII -60.)

Malgré ses ambitions de vérité, l'histoire n'est, après tout, que de la parole humaine, soumise à la triste condition de la parole humaine, qui est de pouvoir tromper et de pouvoir être trompée. — (VIII-318.)

Comme ce travail de Pénélope qui se faisait et refaisait en attendant Ulysse, l'histoire se refait tous les jours en attendant la vérité. Que de fois déjà a

changé cette tapisserie sous des mains patientes et appliquées ! ~ (VII1-J64.)

La difficulté de l'histoire vient surtout de l'idée chimérique et impossible que l'on en a. Les rhétoriques l'exigent impartiale et impersonnelle, et, fûtce celle de Polichinelle ou d'Arlequin qu'il nous fallût écrire, nous ne pourrions l'écrire autrement qu'avec nos personnes, — avec le sang, avec la flamme, avec la lave ou avec la froide argile dont nous avons été pétris I L'histoire n'est jamais qu'un historien. (X4.)

L'ambitieuse forme oratoire, qui, comme toutes les ambitions, cache beaucoup de bassesse, ne peut pas aller au fond d'une histoire quelconque, puisqu'elle exclut la profondeur. Il n'y a pas d'exception à cela, même pour le génie. Le Discours sur l'Histoire universelle n'est pas la plus grande gloire de Bossuet. C'est, disons-le, du mauvais — comme Bossuet seul en pouvait faire : une chose imposante encore, du mauvais de Bossuet ! — (X-115.)

Dans tout état de cause et de littérature, les voyages préparent merveilleusement à l'histoire; mais dans l'état actuel de nos connaissances, ils sont presque de nécessité. Vieillir rend les hommes positifs. Avec les besoins de plus en plus marqués de précision et d'exactitude qui tendent à devenir le fond même de l'esprit moderne, l'historien, pour bien comprendre

144 l'esprit de j. babbey d'alrevilly

l'histoire et la ressusciter en la peignant, doit vivre là où elle a vécu et s'est faite. — (XXI-136.)

L'historien, dont le passé est le mort, ressemble à l'anatomiste. Il est bien souvent obligé de plonger sa main dans le sang et dans la pourriture, mais, comme l'anatomiste, il ne doit pas oublier que c'est sur une table de marbre qu'il opère, marbre luimême par l'impartialité ! — (XXI- 193.)

Ce qui vient le dernier aux grands hommes, c'est leur historien. Ils ont d'abord la gloire en masse, la gloire en paquet, qu'on leur jette à la figure avec ses confusions de toute espèce, qui empêchent les âmes élevées d'en être fières ; mais les hommes capables de déficeler ce paquet et de brasser ce qu'il contient sont rares. Voici un curieux résultat, près duquel tout le monde passe sans s'arrêter : comptez le nombre des grands hommes dans l'histoire et le nombre des grands historiens, et vous verrez s'il n'est pas beaucoup plus rare de juger la gloire que de la mériter ! — (VIII-470.)

Il y a, selon moi, une histoire encore plus difficile à écrire, et dont les historiens sont plus rares que les Thucydide, les Tacite, les Salluste et les Machiavel. C'est l'histoire faite par des historiens comme Shakespeare, dans ses Chroniques d'Angleterre mises au théâtre (mais la place n'y fait rien) et Montesquieu par exemple dans son Dialogue d'Eucrate et de Sylla. Ce sont des historiens non plus de derrière les faits,

mais du fond des faits ; des historiens qui osent faire penser et écrire l'histoire par ceux-mêmes qui l'ont faite ; qui, par une merveilleuse intuition rétrospective, la prennent à la source humaine dont elle est sortie, — dans la conscience révélée de ceux qui l'ont créée ; qui se mettent enfin, sans façon, sur les épaules, la tête de Sylla ou de Richard III, et parlent par leur bouche comme ils auraient parlé eux-mêmes. ... Ah I Ce qu'ils font là est autrement difficile que de décrire une action, quand même on la décrirait divinement, et d'appliquer sur elle et sur ceux qui la commirent le laurier de la gloire ou le fer rouge du châtiment. — (X-73.)

Hoffmann.

Exagéré comme tout ce qui nous est venu de l'Allemagne depuis de longues années, Hoffmann passera, quoiqu'il soit un conteur et un fantastique, tout autant que s'il était un philosophe. Hoffmann, l'engouement d'une époque qui aime la fumée du cigare et qui s'est mise à grignoter du hachisch pour se donner des sensations, ne durera pas plus que ces fantastiques d'un autre genre, Fichte et Hegel !

... Hoffmann n'a pas cette puissance terrible qu'avait Edgar Poe, et que du fond de ses ivresses il pensait encore à exercer. Hoffmann, lui, perdait de vue son public comme on perd de vue les convives lorsque Ton glisse sous la table... Mais, en définitive, c'étaient les deux Chinois du même opium. Il fallait une société comme la nôtre pour que les hallucinations de deux hommes mourant de leurs excès, l'un

du delirium tremens, l'autre du tabès dorsal, devinssent des lueurs de génie, et pour que l'ivrognerie et ses songes prissent rang parmi les facultés et les produits de l'esprit humain. — (XII-184, 185.)

Horace.

Horace, le poète de tous les égoïstes qui veulent passer pour sages et de tous les pédants qui veulent qu'on les croie très forts en latin...

Tels ont été les faiseurs pour le compte d'Horace ; tels les singuliers sacristains de sa petite chapelle païenne ; tels les entreteneurs en huile de la petite lampe allumée sur son tombeau que le vent du Moyen-âge, cette tempête d'âmes et de choses fortes, a bien des fois failli souffler, mais que la robe de quelque abbé qui se trouvait là, païen littéraire ou de mœurs, sauva en se gonflant sur elle. C'est ainsi qu'elle a pu venir jusqu'à nous, cette petite lampe... et qu'elle a passé, sans s'éteindre, des abbés anonymes du Moyen-âge, friands grignoteurs d'un latin qui n'était pas latin de moines, jusqu'aux abbés scandaleux du xviii6 siècle, — l'abbé Galiani, par exemple, ce sapajou fanatique d'Horace, — jusqu'à Louis XVIII lui-même, qui n'était pas abbé, mais qui aurait pu l'être... à la manière de Galiani I Un homme seul, dans les temps modernes, faillit la renverser un jour... Et cet homme fut Byron, qui. de nature, devait peu se soucier d'Horace et de sa petite lampe, et de son petit atrium, et de sa petite salière de sel attique ; Byron, dont la gloire est une torche ! Byron, l'homme des longues galeries solitaires, et

qui a salé sa poésie de tout le sel de l'océan ! — (VI-172.)

Houssaye (Arsène).

C'est un sceptique de ce temps ; un sceptique, du moins, heureusement tempéré par un poète, et la corde religieuse dort toujours, dans les poètes, quand elle n'y vibre pas. Mais ce n'est nullement le peintre des boudoirs indécents, comme je l'ai entendu dire à des imbéciles. Il raconte des chutes, parce qu'il y en a, mais il ne dit pas que ce sont des assomptions. — (XIX-285.)

Hugo (Victor).

Je vais dire une chose scandaleuse et qui fera peut-être pousser un cri : ce grand poète de Victor Hugo est certainement plus érudit encore qu'il n'est poète... Il est aussi érudit qu'un vieux savant el son érudition n'est jamais officielle : elle est curieuse, elle est recherchée, elle est originale, moins historique que légendaire, téméraire, hasardeuse...

Il a l'imagination du mot plus que de la chose... Il l'a au point que, bien souvent, il s'enivre des mots jusqu'au vertige, et qu'il ressemble alors au Quasimodo de son invention, enfourchant la cloche de Xotre-Dame et devenant fou du mugissement d'airain qu'il a sous lui et qui lui remonte au cerveau !.. C'est cette imagination, devenue funeste, qui lui fait, . à toute page, entasser les mots sur les mots et sur les idées que les mots étouffent. C'est cette imagination qui lui fait allonger démesurément ces fatigantes et

brisantes énumérations sur la claie desquelles il nous traîne par tous les chemins dé ses Légendes, et qui est le caractère de ses poésies, excessives seulement dans les mots et toujours trop longues de moitié.

Je l'affirme donc avec sécurité, voilà le défaut de cette cuirasse d'or : l'imagination dans les choses ne s'équilibrant pas avec l'imagination dans les mots.

Victor Hugo n'est certes pas, comme le lui disent les terrassiers de son génie, les travailleurs au chemin de fer de sa gloire et de son immortalité, le plus grand poète du xixe siècle et de la planète ; mais c'est un grand poète, après tout !... C'est un poète génialement bon, quand il est bon, mais génialement mauvais aussi, quand il est mauvais. On l'aime tout à la fois et on le déteste. On voudrait toujours l'aimer, mais tout à coup, après une beauté incontestable qui vous a ravi et qu'on lui doit, il vous replonge dans la haine et dans la colère par des choses exécrables ou ridicules d'inspiration et même de forme, et on tombe, plein de ressentiment, de l'hippogriffe aux longues ailes bleues ouvertes en plein ciel, sur le dos du plus affreux casse-cou ! — (XI-74 et suiv.)

Huysmans (J.-K.).

A Rebours est l'histoire d'une âme en peine qui raconte ses impuissances de vivre, même à rebours ! ... Le héros de M. Huysmans — et les héros des romans que nous écrivons sont toujours un peu nousmêmes — est un malade comme tous les héros de roman de cette époque malade. Il est en proie à la névrose du siècle. Il est de l'hôpital Charcot.

LESPRIT DE J. BARBEY d'aUREVILLY li9

. . . Maintenant, avant d'être passionné, on est malade. De toutes les libertés auxquelles on fait mine de croire, c'est la liberté de Pâme à laquelle on croit le moins.

... Des Esseintes n'est plus un être organisé à la manière dJOhermann, de René, à'Adolphe, ces héros de romans humains, passionnés et coupables. Ces une mécanique détraquée. Rien de plus. L'intérêt de ce détraquement serait médiocre si cette mécanique n'en souffrait pas, si cette singulière horloge, qui ne s'est pas faite toute seule et qui essaie de se remonter et de se régler, n'avait pas en elle quelque chose de plus fort qu'elle qui l'en empêche et qui la torture. .. Mais cette torture, cette irrémédiable torture, nous venge de sa perversité... Le Des Esseintes de M.Huysmans, qui fait le Titan contre la vie, ne se montre qu'un imbécile Tom Pouce quand il s'agit de la changer !

.... Un jour, je défiai l'originalité de Baudelaire de recommencer les Fleurs du Mal et de faire un pas de plus dans le sens épuisé du blasphème. Je serais bien capable de porter à l'auteur d'A Rebours le même défi : « Après les Fleurs du Mal, — dis-je à Baudelaire; — il ne vous reste plus, logiquement, que la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix. » Baudelaire choisit les pieds de la croix.

Mais l'auteur d'A Rebours les choisira-t-il ? — (XVIII-273,275, 277, 281, — Juillet 1884.)

Hypocrisie.

Nous en sommes arrivés à ce point de superficia-

lité jusque dans notre hypocrisie, que tout n'est plus que dans l'expression, et que le talent le mieux intentionné est trouvé coupable, quand il flambe ! La peinture du vice, si indignée qu'elle soit, c'est le vice, pour les vicieux qui la regardent. Ils jouissent de la peinture que nous en faisons, les misérables ! et ils nous en paient en nous accusant. — (IX-79.)

Imagination.

On est plus poète en découvrant et en peignant ce qui est dans la société ou dans la nature qu'en inventant des événements et leurs tintamarres de complications. Ajouter des faits à des faits, ce n'est pas plus de l'imagination que d'ajouter des zéros à des zéros. Le premier venu est taillé pour cette besogne-là. — (IV-222.)

Impertinence.

Génie toujours à moitié voilé, l'Impertinence n'a pas besoin du secours des mots pour apparaître ; sans appuyer, elle a une force bien autrement pénétrante que l'épigramme la plus savamment rédigée. Quand elle existe, elle est le plus grand porte-respect qu'on puisse avoir contre la vanité des autres, si souvent hostile, comme elle est aussi le plus élégant manteau qui puisse cacher les infirmités qu'on sent en soi. A ceux qui l'ont, qu'est-il besoin d'autre chose? N'at-elle pas plusfait pourla réputation d'esprit du prince de Talleyrand que cet esprit même ? Fille de la Légèreté et de l'Aplomb, — deux qualités qui semblent s'exclure, — elle est aussi la sœur de la Grâce, avec

L'ESPRIT DE J. BARBEY d'aUREYILLY loi

laquelle elle doit rester unie. En effet, sans l'Impertinence, la Grâce ne ressemblerait-elle pas à une blonde trop fade, et sans la Grâce, l'Impertinence ne serait-elle pas une brune trop piquante? Pour qu'elles soient bien ce qu'elles sont chacune, il convient de les entremêler. — (XXXVIII-63.)

Institutions.

La grande erreur universelle qui a faussé l'esprit moderne jusqu'à la plus incroyable profondeur, c'est de croire qu'on peut remplacer l'individualité compétente ou le génie par des institutions ou des combinaisons quelconques. — « Les institutions ne sont que l'intérim de l'homme de génie », disait le vieux Bonald ; et elles gâtent presque toujours la besogne qu'elles font, en l'attendant. Il faut un connaisseur suprême et spécial, et cela ne s'invente pas plus que cela ne se remplace. Quand cela est, tant mieux ! Quand cela n'est pas, tant pis ! et irrémédiablement tant pis ! Toutes vos petites manigances n'y peuvent rien. Orviétans politiques, allez vous faire avaler par d'autres que par nous ! — (XXXII-123.)

11 n'y a pas d'autres créateurs de prospérités publiques que quelques grandes âmes isolées, et jamais ce que l'orgueil humain appelle « des institutions » n'a été autre chose que la petite monnaie de ces grands hommes nécessaires, disparus ! — (VI-280.)

Instruction obligatoire.

... L'instruction obligatoire, cette instruction qui

n'exalte que l'orgueil, et jette l'homme aux livres comme l'enfant à l'eau ! — (XLI-37.)

Ironie.

L'Ironie est un génie qui dispense de tous les autres et même de ce dont tous les autres ne sont pas dispensés, c'est-à dire de cœur et de bon sens. — (XXXVI-259.)

Italie.

L'Italie, qui fut grande autrefois, mais à qui on peut demander ce qui resterait d'elle si elle n'avait pas d'aïeux, veut toujours avoir de grands hommes, et quand elle n'en a pas, elle en fabrique en carton verni. C'est le pays du masque. Elle confectionne des masques de héros, de poètes, de ministres, de grands hommes en tout genre. Elle en campe un sur le nez de son Garibaldi et deux autres sur les nez de Manzoni et de Ratazzi, et la mascarade est complète ! Ce pays de la mascarade, ce pays des carnavals de Venise et de Rome est toujours le même, dans le chagrin ou dans la joie.

... Faute de grives, on tue des merles en France. En Italie, quand on n'a pas d'aigles, on prend des butors. Seulement, on les proclame trop aigles: c'est à faire honte aux vieilles aigles romaines. — (XLI-188 Juin 1873.)

Jacobins.

Tout le temps que les principes révolutionnaires tiendront dans la tête de la France contemporaine la

i/ESPRIT DE J. BARBEY D* AUREVILLY 153

place qu'ils y tiennent, il y aura des Jacobins... et ce que M. Taine appelle leur conspiration recommencera. Ils seront prêts , à la première occasion, à se montrer ce qu'ils furent en 1793. Et ils ne copieront pas? ils se reproduiront. On verra quelque chose comme ce qu'on a déjà vu... Comme en 1793, il y aura, parce que cela est dans la nature des choses et dans la logique de l'esprit humain, une France de trente à quarante millions d'hommes honnêtes, religieux, intelligents, cultivés, civilisés, la fleur de la civilisation, qui seront la proie de quelques misérables, la lie d'un peuple, imbéciles et féroces. Ce n'est pas ces quarante millions, ce n'est pas cette accablante majorité, ce n'est pas ce peuple, enfin, qui gouverneront la France d'alors, pas plus qu'ils ne l'ont gouvernée pendant la Révolution, quoique des historiens nous aient fait ce conte, qu'ils nous ont donné et que nous avons pris pour de l'histoire... Lion émasculé par des goujats bons pour couper des chiens, et qui ont coupé les têtes les plus nobles du plus noble pays de l'Europe, ce peuple ne bougea même pas sous ces infâmes ciseaux hongreurs. Il se laissa stupidement faire... Il n'eut pas la force de réagir contre la poignée d'abjects scélérats qui furent ses maîtres comme jamais il n'avait eu de maîtres... Et si un jour ils périrent, ce ne fut pas lui qui les tua, ce furent eux qui s'entre-détruisirent. — (X-344,346.)

Jalousie.

Pour faire reprendre feu à un cœur éteint, il ne s'agit que de frotter sa maîtresse contre quelque autre

homme. L'effet est certain : l'amour et la vanité, c'est aussi malpropre que cela. Chose ignoble, mais très vraie. — (XXXI-181.)

Janin (Jules).

Il y a des styles qui sortent de la pensée comme l'enfant du ventre de la mère, avec des douleurs et du sang. Il y en a qui, comme un bois rugueux et dur, ne deviennent brillants et polis que sous les coups de hachette de la rature. D'autres qui sortent d'une incubation longue et pesante... Le style de Janin jaillissait à toute heure, et, comme dit Sterne, sans lui coûter un sou de réflexion et d'effort. Ses plus belles, ses plus souples, ses plus éclatantes phrases, il les écrivait : Va comme je te pousse ^aurait-il dit) et il n'avait même pas besoin de pousser beaucoup pour qu'elles allassent. Elles éclosaient, et s'envolaient et se succédaient, sous sa plume, comme les bulles de savon, opalisées et lumineuses, du bout du fuseau dans lequel souffle une bouche d'enfant ! Je l'ai vu souvent les écrire joyeusement, sans se prendre le front une seule fois, sans se replier sur lui-même, sans cesser de causer avec nous, qui nous abattions sur lui comme des abeilles sur une grappe de raisin, qui bourdonnions autour de lui ; car il travaillait sa chambre pleine d'amis et... d'actrices — ses sujettes de feuilleton, — qui, certes, ne l'induisaient pas au recueillement ! Il les écrivait à travers toutes les distractions, à travers les cris perçants de ce fameux ara jaune et bleu que tout Paris a connu, ce tigre à plumes (disait Saint- Victor), qui

L'ESPRIT DE .1. BARBEY d'aUREVILLV 155

criait comme s'il avait été l'ara du diable ; et il faisait gaiement sa partie de cris avec ce monstre, qui aurait déchiré les tympans des plus sourds, et il la faisait sans lâcher la phrase qu'il écrivait et dans laquelle il berçait si voluptueusement sa pensée ! Il les écrivait jusque dans les douleurs de la goutte... et il les étendait même sur ses douleurs comme un baume, persuadé qu'un cataplasme de phrases bien faites devait soulager un pauvre homme ! Ainsi, positivement, en maladie comme en santé, il ne vivait que par le style et pour le style. — (VI-146.)

Jeanne d'Arc.

... La surnaturelle Jeanne d'Arc, qui n'est pas une femme, mais un Séraphin armé de l'épée du Seigneur. — (XX-322.)

Jeu.

Le jeu est une bonne chose dans le monde de province. C'est un rempart. Il est moins intéressant pour soi que préservant des autres. — (XLII-29.)

Joubert.

Certes, ce n'est pas pour le bruit, qu'il évita toujours, mais c'est pour la gloire comme il Ta souhaitée, s'il a jamais souhaité quelque chose, c'est pour la gloire épurée, réduite, concentrée, rectifiée, essence d'une tonne de feuilles de roses dans un flacon d'un pouce, qu'il a été créé et mis au monde, cet homme d'idées, cet adorable concentrateur ! Personne plus que lui n'a été fait pour conquérir et captiver les

délicats de i'avenir, s'il y a encore des délicats dans l'avenir, si nous ne sommes pas arrivés à l'époque du gros, du grossier, de l'opaque en tout, et s'il est permis de dire que nous comprenions encore quelque chose à l'idéal, au transparent et à l'exquis ! Car telles sont éminemment les qualités de Joubert: idéal, transparent, exquis ! J'ai dit tout ce qu'il est avec ces trois mots. Ce littérateur amateur, qui ne fit point de littérature comme nous autres les faiseurs de livres, ce paresseux occupé, ce penseur pour la volupté pare de penser, cet écrivain qui, comme il l'a dit, et même comme il en a fait un précepte, attendait, pour écrire un mot, que la goutte d'encre qui devait tomber de sa plume se changeât en goutte de lumière... fut une rareté dans la littérature française en ne voulant rien être du tout... Et même il eut la qualité anti-française qu'estimait le plus Henri Beyie, son antipode : quand il faisait ou écrivait quelque chose, il ne pensait pas au voisin. — (Vl-187.)

Journalisme.

Avant la Révolution française, le journalisme politique, à proprement parler, n'existait pas. Grâce à Fréron et à Grimm, l'un dans son Année littéraire, l'autre dans sa Correspondance, le journalisme était né en littérature ; mais pour qu'il devînt le journalisme politique, le journalisme tel que le conçoit et l'a réalisé l'esprit moderne, il fallait que la Révolution éclatât... Les journalistes jaillirent du sol volcanisé par la Révolution. Ils furent comme la semaille

L'ESPRIT DE J. BARBEY d\\UREVILLY 157

des dents de ce nouveau dragon de Cadmus... Il y eut, dans des camps d'opinions différentes : Suleau, Loustalot, Camille Desmoulins, Mallet-Dupan, Rivaroi, Chajnpcenetz, Mirabeau lui-même qui s'en mêla, et iMirabeau Tonneau, son frère, et, parmi eux, le plus noblement désintéressé des partis qui souillaient tout alors, le plus pur, le plus probe et le plus sublimement énergique, André Chénier, qui mourut pour l'avoir été... Tels furent les premiers clairons de cette légion de trompettes qui sonnèrent la diane de la Révolution, et qui continueront, je le crains bien, de sonner l'anarchie, jusqu'à la trompette, qui les fera taire enfin, du jugement dernier ! — (X-279.)

Qu'est-ce qu'une bulle de savon à laquelle manquerait la lumière? Dans ces journaux, qui prennent aux événements leur contour, leur passion, leur être, il n'y a plus rien qui se voie quand le soleil de la circonstance est couché !

Et peu d'exceptions à cette règle. Qui se donne exclusivement au journalisme y perd son [talent, s'il en a, et mange en herbe le blé de sa gloire, s'il était vraiment fait pour recueillir cette noble moisson. — (XV-17.)

Journaliste... Homme de lettres... On est prié de ne pas confondre ces deux espèces d'écrivains. Parce qu'ils se servent tous les deux d'une plume et d'un écritoire, ils ne sont ni égaux ni semblables. Le premier venu qui a de l'audace et un chiffon de papier met ce qui lui vient dessus, et le voilà jour-

naliste, tandis que pour être homme de lettres il faut évidemment un peu plus... Le journaliste n'est pas plus tenu, par l'essence de sa fonction, d'être littéraire, que l'avocat et le médecin. — (XV-46 )

Quant à la plaisante magistrature du journalisme, qu'on nous permette d'en sourire ! Nous pourrions faire pis. Ce n'est qu'un mot à la Prudhomme. Une magistrature implique une hiérarchie, — un chancelier ou du moins un garde des sceaux. Il n'y a pas de magistrats amateurs ou volontaires. On ne se fait pas magistrat parce qu'on a une plume entre les doigts et qu'on parle de tout, — même quand on serait un honnête homme et qu'on aurait du talent. - (XV-5.)

... Misère du journalisme qui se croit tout permis, et qui écrit l'histoire de la minute qui passe ; et misère, plus profonde encore, d'une pareille histoire! Car le tous-les jours de la vie des peuples est aussi bête que le tous-les-jours de la vie des hommes, et le Génie lui-même se morfondrait à le raconter. — (VI-131.)

... Le journalisme, cette fonction toute moderne, qui aurait pu être si grande et qui sera si petite devant la postérité !

... Cependant il faut reconnaître que dans la somme des acquisitions littéraires de ce temps, — le journalisme, pernicieux d'ailleurs, n'aura pas été entièrement stérile, puisqu'il a introduit dans la littérature

une forme de plus — une forme svelte, rapide, retroussée, presque militaire, et que cette traîneuse de robe à longs plis, dans les livres, ne connaissait pas. — (I- Préface )

Rappelez-vous seulement le journalisme d'il y a vingt-cinq ans ! Se doutait-on, il y a viogt-cinq ans, même M. de Girardin, qui avait mis la Presse à quarante francs avec une magnanimité commerciale et démocratique que j'admire, se doutait-on qu'un jour, dans l'avenir, il y aurait des journaux à deux sous, des journaux à un sou, et qu'on les achèterait avec furie, et non pas simplement les cochers et les femmes de chambre, mais les maîtres... devenus les rivaux de la lecture de leurs femmes de chambre et de leurs cochers ? Pouvait-on prévoir que le salon et la cuisine seraient un jour égaux devant le journal ?

... Genre inattendu de littérature ! C'est le fait- Paris passant sur le ventre aux idées, à la discussion, à la critique, à toutes les choses intellectuelles qui composaient une hiérarchie d'importances dans le journalisme d'autrefois... Ah ! tu neveux plus que des faits qui t'amusent, vieille société ennuyée et positive, qui as inventé le positivisme en philosophie, et en art dramatique les machines à précision, les petites mécaniques à dénoûment de M. Dumas fils et de M. de Girardin! Eh bien, on t'en campera, des faits, puisque tu les aimes, on t'en fourrera jusqu'au nœud de la gorge, on t'en donnera des indigestions qui, malheureusement, ne te tueront pas, curiosité badaude que rien ne peut tuer î

160 i/ESPRIT DE J. BARBKY d' AUREVILLY

... Une époque qui a les journaux à un sou se fait une langue d'un sou pour y écrire... — (XXXIX-76.)

Avant ce temps, nous ne connaissions pas ce genre d'homme et de talent sans nom spécial auquel je me risque à donner celui-ci : un articlier. L'article de journal est devenu la grande chose de cette petite,

— la littérature du xix6 siècle. L'article de journal a remplacé le livre, la brochure, toutes les manifestations de la pensée qui demandaient de la largeur et de l'espace, de la réflexion et de l'exposition plus ou moins savante. L'article de journal, c'est le lingot tombé en menue monnaie : c'est la pièce de dix sous littéraire. — (VI-66.)

Les journaux, qui devraient être les éducateurs du public, n'en sont que les courtisans quand ils n'en sont pas les courtisanes. — (XXXI-3.)

Les journaux sont les chemins de fer du mensonge.

Page 1