‹ L'esprit de J. Barbey d'AurevillyChapitre 8 sur 12 · XLII · texte numérisé non relu

XLII

Justice.

Les plus hautes justices — celles qui confondent le mieux les faux jugements des hommes — sont les justices lentes à venir. Comme toutes les choses puissantes, ce qui les comprime les fortifie. Elles trouvent contre elles les idées reçues, des préjugés plus forts, plus enracinés, l'intelligence des masses plus infectée de préventions traditionnelles, la croyance publique plus égarée parce qu'elle est plus tranquille, plus

rassise dans son égarement. Elles ont donc — il faut en convenir — plus à faire pour éclater que si rien n'entravait leur action. Mais leur lenteur même à percer ce fourré d'erreurs, de passions et d'obstacles qui bien souvent les arrête, les rend plus soudaines, plus foudroyantes quand elles arrivent, et marque du signe d'un triomphe d'autant plus grand qu'il fut plus disputé, la vérité de leur arrêt. — (XVII-l.)

Labiche.

... Ce doux nom de Labiche, qui exprime pour moi le seul talent gai qui soit maintenant dans cette époque ennuyée, déplumée de toute gaieté, et qui, comme un vieux perroquet, répétaille, pour se faire rire, des plaisanteries encore plus rongées des mites que ses ailes... — (XXXI-192.)

Labre (B.-J.).

C'est le Diogène chrétien que Benoît- Joseph Labre, non plus avec le cynisme du philosophe antique, mais avec des sentiments inconnus à toute l'Antiquité: l'humilité, la simplicité du cœur et l'amour du Dieu qui a enseigné aux hommes la mortification et la pauvreté. Diogène, avec le manteau d'Antisthène qu'il avait ramassé à la borne et à travers les trous duquel passait l'orgueil qui crevait les yeux de Platon, Diogène ne buvait dans sa main et ne roulait devant lui son tonneau que pour se passer des hommes et être, tout à son aise, outrageusement insolent avec eux ; mais Benoît Labre, qui s'était fait le pauvre errant dont la main n'avait pas honte de se

tendre à l'aumône, ressuscitait, par le spectacle de sa misère, la pitié et la charité dans les cœurs... Ce pauvre volontaire de Jésus-Christ, comme il s'appelait lui-même, fut, à ses risques et périls, tout le temps qu'il vécut, une prédication silencieuse, autrement éloquente que la parole des plus éloquents... C'était, continuée, vivante et incessante, la prédication du sublime sermon sur la montagne, dans lequel il est dit aux hommes que les bienheureux sont ceux qui souffrent et qui pleurent.

... Et tel fut Benoît Labre, ce paresseux, comme on a osé l'appeler, ce laborieux de la misère !... ce grand indigent volontaire et obscur, — lumineux seulement devant Dieu, — qui vécut dans la palpitation prolongée de l'amour sans bornes, et dont Ta me emporta le corps, émacié dans une étisie sublime, et le répandit devant Dieu comme une fumée d'encens... — (IX-365, 371, 374.)

La Bruyère.

La Bruyère... somptueusement écrivain... n'était chrétien que correctement, comme tous les honnêtes f/ens de son époque, et devait entendre cette religion, dont il admirait l'ordonnance, à peu près comme Le Nôtre entendait ses jardins. — (IX-216, 217.)

Lâcheurs.

Ah S le lâcheur, cet homme fugace, cette fumée d'homme 1

... Mais les lâcheurs ne sont point des lâches. Vous êtes prié de ne pas confondre. Des lâches ! C'est

net et précis. Les lâches sont créés par la nature et ses procédés ordinaires. On est un lâche comme on est un lièvre, comme au lieu de sang rouge on a du sang blanc. Mais les lâcheurs, c'est autre chose. Ils ne sont pas faits seulement par la nature, eux : ils sont achevés par la civilisation. Pour qu'ils naissent, croissent, se multiplient et fassent remous, comme en ce moment, il faut un certain état spécial de société, il faut un degré de ramollissement général qui n'est pas commun, même chez les peuples vieux, et qui détrempe les caractères comme du pain d'épice dans de Peau.

J'ai connu des héros qui étaient des lâcheurs. Bedeau, qui mit la crosse en l'air dans les journées de 48, était un lâcheur plein de bravoure. Mais que voulez-vous ? Il était de son temps. Dans toute âme du xix* siècle, il y a un lâcheur toujours prêt àsortir... C'est là l'ivraie, et cela pousse !... Une mauvaise herbe, dans un coin de marbre, le fait éclater. 11 pousse du lâcheur jusque dans les relations de la vie que l'on croyait le plus solides, le plus à l'épreuve de la bombe, et sous le lâcheur elles s'en vont en deux, comme un mur qui se fend ! — (XXXIX-182.)

La Fontaine.

La Fontaine; ce talent non seulement sans égal, mais sans analogue, l'enchanteur La Fontaine n'estil pas une énigme ?... Moraliste sans moralité, poète négligé d'une perfection désespérante, La Fontaine, aussi fabuleux que ses fables, est-il un naïf ou un retors, un railleur ou un sérieux, un Machiavel ou

un Platon, — une espèce de Machiavel souriant, positil comme le diable, au fond, quoique personne n'ait eu davantage, depuis Platon, le sentiment de Tidéal qui fait ces adorables niais de poètes ? Étaitce un fablier, comme le prétendait Mmedela Sablière, ou un artiste très réfléchi et très volontaire, comme le voulait M. de Féletz ?... Était-ce un Tartufe d'art, fin et rusé comme tous les renards, souple, gracieux et scélérat aussi, comme tous les chats de ses fables ? Était-ce un bonhomme ou un enfant terrible, ou enfin un Stradivari de son temps, en vers divins, incantations immortelles qui resteront vivantes quand il n'y aura plus de langue française ?

... Dire le secret de ce génie; montrer les procédés de cet esprit qui peut-être n'en eut aucun et fît des chefs-d'œuvre, dirait Gœthe, comme les mères font de beaux enfants, sans savoir commentelles s'y prennent; compteret décomposer toutes ses facultés comme on compte et l'on décompose les rayons du diamant; telles sont encore et telles seront toujours, pour les esprits profonds et ravis, la tentation et la difficulté quand il s'agira de La Fontaine.— (XVI-61.)

La Fontaine... cette âme qui va à tant d'esprits et à tant d'âmes, et qu'on pourrait appeler le séducteur universel. — (XI-20.)

Les autres grands écrivains— et les plus grands! — ne laissent dans nos souvenirs que l'impression de leurs chefs-d'œuvre et le nom qu'ils ont immortalisé, mais La Fontaine v a laissé son œuvre même.

11 est en nous et il vit en nous. Il fait corps avec notre substance. Nous avons tous, en France, été baptisés en Jean La Fontaine, et fait notre première communion intellectuelle dans ses Fables. Et plus nous avons grandi, plus il a grandi avec nous ; plus nous avons avancé dans la vie, plus nous avons trouvé de charme et de solidité dans ces Fables qui sont la vérité, dans ces drames dont les bêtes sont les personnages, et qui racontent si délicieusement et si puissamment la vie humaine, tout en la métamorphosant. — (XI-20.)

Chez lui, le Gaulois primait tout. Ce qu'il prenait à l'Antiquité, car il lui a pris souvent des inspirations, il le faisait gaulois en le touchant. Rappelez-vous, seulement, dans ce chef-d'œuvre de V Amour mouillé, comme il a ^raw/otséadorablement Anacréon, mettant par-dessus le génie grec le génie si différent de sa propre race.

... Ce don exquis de la bonhomie dans l'idéal, où elle n'est pas d'ordinaire, et sans que l'idéal en soit diminué, est si frappant dans La Fontaine que tout le monde lui a spontanément donné le nom de bonhomme, qui a remplacé son nom.

... Mettez telle épithète que vous voudrez à Virgile, à Shakespeare, à Dante, à Corneille... vous serez obligé, pour vous faire entendre, d'écrire leur nom à tous derrière leur épithète, tandis qu'en parlant de La Fontaine vous n'avez qu'à dire : « le bonhomme », et la Gloire ne pourra s'y méprendre ; car toute la terre aura compris.

... Infusée partout et dans tout, cette bonhomie devient créatrice. Comme il a gauloise la grâce ionienne d'Anacréon, La Fontaine a honhomîsé les dieux de la Grèce. Il les a faits à son image, et on a ri de son bonhomme de Jupiter. Quand il est parié du ciel dans ses ouvrages, La Fontaine n'est ni païen, ni chrétien, ni religieux, ni impie ; il est là ce qu'il lut partout : le bonhomme, qui ne pouvait pas pécher tant il était bonhomme, et qui, pécherait-il, disait sa servante, serait pardonné ! — (XI-24et suiv.)

... Cette virginité du génie que Dieu met sous la garde de l'ignorance pour les plus aimés de ses poètes...

S'imagine-t-on bien ce qu'aurait été La Fontaine, s'il n'avait pas trempé sa galette gauloise dans le miel du mont Hy mette et le vin mis en amphore sous Périclès? S'imagine-t-on bien ce qu'un pareil génie, sans réminiscence, et placé bien en face de la nature avec son observation pour toute ressource, serait devenu et aurait fait ? — (XII- 122.)

Il fut recherché, choyé, adoré par les plus hautes sociétés de son temps. Il était, lui, le pauvre, le luxe de ces gens riches ; car, dans ce temps-là, les gens riches faisaient cas du génie, et personne ne fut plus peut-être agréé et aimé des femmes que cet homme qui mettait ses bas à l'envers... Les témoignages sur ce point abondent... Quoi d'étonnant, du reste, que les femmes, auxquelles il adressa les flatteries les plus enivrantes que jamais oreille de femme ait bues,

aient raffolé de ce roi du madrigal voluptueux et naïf, qui a Part de n'y pas toucher ou de n'y toucher que bien peu. 11 avait ce qu'on pourrait appeler la galanterie amoureuse, mais fut-il jamais amoureux en réalité ?... On a peine à concevoir La Fontaine amoureux comme Werther et Saint-Preux, en supposant que Werther et Saint-Preux soient des types d'amoureux, comme l'opinion les fait, la bête ! C'était un homme plutôt à laisser là même les bonnes fortunes commencées, pour rentrer plus vite dans son rêve. Il aurait oublié que l'heure du berger sonnait, en lisant Baruch. Il le dit lui-même : « Je suis chose légère.» Les femmes qui l'aimèrent, l'aimèrent surtout comme de belles marraines qui lui firent chanter sa Romance à Madame jusqu'à sa dernière heure, à oe chérubin attardé qui devint une barbe grise avant de cesser d'être un enfant, mais qui finit, tout en la chantant, par rire de sa romance. L'adorable mélancolie de ce rire, nous la connaissons !..• Elles l'aimèrent jusqu'à la barbe grise. Et dans sa vieillesse, et après Mmô de la Sablière, l'amitié des femmes ramassait encore ce dont l'amour ne voulait plus. — (XI-29.)

Lamartine.

D'autres poètes, d'autres écrivains, d'autres hommes de génie n'ont eu que leurs heures de génie. Lamartine avait les siennes pendant tout le tour du cadran... Son génie n'abdiquait jamais, à ce poète qui était orateur comme il était poète, et pour les mêmes raisons : parce qu'il avait son génie dans son

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âme et que son âme était son génie. Héroïque et poétique à la fois, on aurait dit qu'il ignorait son héroïsme et sa poésie... C'était l'arbre qui laisse tomber ses fruits et qui ne sait pas que les fruits qui roulent à ses pieds sont tombés de sa tête. Un jour, en causant avec lui, je citai en passant le vers de la Mort de Socrate ;

On profane les Dieux pour les voir de trop près !

Il fut frappé comme si le vers était de moi. Il ne le reconnaissait pas... — (XI-153.)

Sa nature était l'idéal même. Il était une équation superbe entre l'âme humaine et l'absolu, à laquelle ceux qui ne sont pas au courant de la mathématique de l'absolu et de l'âme ne comprennent et ne comprendront jamais rien. J'ai entendu quelquefois dire aux abjects de ce temps abject, qui ne regardent que la terre où ils mettent leurs pieds de devant comme ils y mettent leurs pieds de derrière, que le naturel divin de Lamartine n'était pas du naturel, Et, au fait, ce n'était pas du naturel à eux ! C'était le naturel d'un être qui n'en était pas moins réel parce qu il était naturel et divin...

... Lamartine avait le sens de la réalité humaine, mais, en passant par sa grande âme, la réalité grandissait. Faculté non de dupe, mais de poète, faculté enchanteresse et qu'il eut toujours, et non pas seulement dans ses vers, où la nature est plus belle que la réalité, mais dans la vie et même dans la vie politique, où sa nature de poète l'égara. C'est la poésie

de Lamartine qui sauve la politique de Lamartine, de cet homme qui répondit un jour, quand il fut nommé député, à ceux qui lui demandaient où il siégerait, lui, Lamartine, dans un Parlement d'imbéciles ou d'esprits plus bas que leur ventre : « Je siégerai dans le plafond ! » — (XI-148.)

Lamartine a senti le mouvement du reflux dans sa gloire ; mais qu'il soit bien tranquille ! la mer, plus haute que jamais, reviendra. — (XXXV-390.)

Langue.

La langue de Rabelais n'est pas celle de Pascal. Celle de Pascal n'est pas la langue de Voltaire. La langue de Buffon n'est pas la langue de notre bienaimé et dix fois honoré de Balzac.

Les langues sont des fleuves qui, en coulant, ramassent des rivières. Elles ne sont donc jamais définitives. Et d'ailleurs, quoi de définitif en ce monde, r excepté la mort ? La sottise elle-même ne l'est pas. — (XL-92.)

Laissons à Villemain la peine de répéter les vieilles sottises de La Harpe, cet homme de goût ! Laissons-lui dire qu'avant Descartes et Pascal la langue française n'était pas fixée, comme si la langue fluviale de Rabelais ne valait pas le petit bassin d'eau filtrée sur lequel Racine mettait à flot et faisait manœuvrer les petites galères d'ivoire de ses tragédies... Pascal qui est un des fixeurs de la langue française, pour' parler l'incroyable jargon des pédants traditionnels

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et officiels, Pascal lui-même imite Montaigne, et c'est en réunissant la langue de Montaigne à son âme à lui, à cette âme si épouvantablement passionnée, qu'il fut ce miracle... ou ce monstre qu'on appelle Pascal ! — (VI-323.)

La Rochefoucauld.

... La Rochefoucauld, qui n'a pas tout dit non plus, mais qui a vu plus loin que La Bruyère dans la misère constitutive de l'homme, et, comme le Pouilleux de Murilio, a mieux écrasé notre vermine au soleil. — (XXIM17.)

La Tour d'Auvergne.

La Tour d'Auvergne, d'ofncier qu'il était, devint soldat et ne voulut être que soldat. La vertu la plus rare, la plus étrange, et si étrange qu'on ne la conçoit même que surnaturelle, — parce que, dans l'ordre humain, elle n'existe pas, — l'humilité, est ici dans toute son incompréhensibilité, claire seulement pour Dieu et pour ceux qui y croient I...I1 ne fut qu'un grenadier engagé à cinquante-sept ans, après avoir déjà, comme officier, servi la France : un simple grenadier, qui, sans Carnot, — lequel eut cejourlà une lueur de génie, et qui le nomma officiellement: «le premier grenadier de France », — fût resté irrêcompensahle ; car il faut bien créer un mot pour exprimer une chose avant lui inconnue...

C'était le temps du déchaînement des ambitions. Où donc ce saint François d'Assise de la guerre avaitil pris cette abnégation et cette humilité ?,.. Il était

Breton. Ses pères croyaient. A l'heure de négation universelle qui sonnait dans tous les esprits, un peu de la croyance de ses pères enveloppa peut-être, sans qu'il y pensât, ce cœur qui avait des manières d'aimer sa patrie comme les saints aiment la leur, qui est le ciel. - (X-269-270.)

Lauzun (Le duc de).

Lauzun n'a pas même les deux pouces de profondeur qui font les pervers< C'est une surface, une superficie... Un homme eunuque deux fois, par la tête et par le cœur, qui a oublié de l'être une troisième, et voilà l'écueil de sa vie... Un colifichet d'homme^ une coqueluche de femmes... Un bellâtre heureux à qui les perdrix, comme on dit, tombèrent toutes rôties dans le bec, sans qu'il eût à prendre d'autre peine que de l'ouvrir. Elles avaient été rôties, en effet, depuis plus d'un siècle dans le plus terrible feu qui ait jamais consumé les vertus et les mœurs d'un peuple...

... Otez-lui sa casaque hongroise, sa plume de héron et sa fourrure, et demandez-vous ce qui reste...

Au surplus, Lauzun n'avait pas besoin, pour être insolemment et incroyablement heureux, du charme des Juans ou de la puissance retorse des Lovelaces. N'était-il pas d'un temps où il y avait, de tout homme à toute femme et de toute femme à tout homme, un plan incliné ?... La Régence et Louis XV, en passant sur ce plan incliné, l'avaient rendu si abominable- . ment glissant que toutes les mules à talons ne pouvaient s'y soutenir, et que les premiers bras venus les recevaient. Lauzun était là. Il était jeune. Il avait

été Chérubin. Il devint et resta Faublas. Il avait la beauté du diable, la jeunesse, la santé, le vermillon d'un sang vif. Que fallait-il de plus ?...

... La chevalerie, on en parlait bien encore aux soupers de Mm° de Polignac, et Lauzun même s'est cru chevaleresque... C'est sa minauderie... Il était chevalier à Trianon comme la reine y était bergère.

... Et il eut beau tristement vieillir, cracher le sang, et mourir enfin de la mort sérieuse de la guillotine, qu'il ne fut, encore et toujours, que le chevalier de Faublas vieillissant, pulmonique et guillotiné. Rien déplus. - (XIV-113, 115, 117.)

Law.

Law est le produit très normal et très spontané d'un temps qui valait moins que lui, puisqu'il l'a gouverné, mais qu'il n'aurait pas gouverné s'il n'y avait pas eu entre lui et ce temps des choses communes et profondes... Mais, dans tous les cas, c'était là un génie funeste, le génie qui fait trou, comme une bombe, dans tout ce qui est cohérent encore dans un peuple, et qui prenant à rebours les instincts, les mœurs, les intérêts de la France, a faussé pour longtemps (pour toujours peut-être !) une destinée dont le secret ne se trouve qu'à deux places: dans le passé et dans le sol. Le mal tend au complet comme le bien. Law est dans l'ordre économique ce que fut le Régent dans l'ordre politique. De tels génies devaient s'accueillir, se comprendre et s'arc-bouter;car ils étaient l'un et l'autre la Révolution. — (XXI-3.)

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Le Conte de l'Isle.

Le néant, le néant intérieur, voilà ce qui explique le voyage de M. Le Conte de l'Isle aux Indes. Il y est allé conduit par l'instinct éveillé de la peinture et en passant par les ateliers, mais ce qui l'y a entraîné plus fort que la peinture elle-même, c'est le néant qui est en lui et qui lui faisait trouver sa vraie place dans le pays de l'anéantissement universel... M. Le Conte de l'Isle appartient aux sceptiques du xixe siècle. C'est un chrétien qui croit que le Christianisme, comme le polythéisme, est une religion flambée... Et il n'est pas davantage comme philosophe que comme chrétien. 11 a traversé des doctrines, mais il n'a foi en rien, pas même dans l'erreur. Egalement mythologue antique et mystagogue indien, il va des sveltes symboles de la Grèce au vaste symbolisme lourd et confus de l'Inde, et pour les mêmes raisons: affaire de métaphore, besoin d'images. Seulement, comme l'a dit Fourier, les attractions étant proportionnelles aux destinées, la métaphysique indienne le retient par son vide même, ce nihiliste naturel !

... C'est l'hypertrophie du descriptif. Maladie du temps, mais qui est devenue sa nature, à lui, à ce poète qui a du mouvement, du coup d'aile cinglant fièrement et largement parfois, et qui aurait pu être lyrique, s'il avait été quelque chose ! C'est déjà beaucoup de se remuer encore comme il se remue dans cette machine pneumatique du cœur et de l'esprit, dans cette absence complète de tout sentiment vrai, individuel et profond. D'origine il fallait avoir

une organisation d'aigle pour résister à cela, même comme M. Le Conte de l'Isle y a résisté. On juge, à le voir rouler en se débattant dans cette vacuité de pensées, dans ce vortex du rien où il meurt, de la solidité d'articulations qui était en lui et qui eût pu l'élever dans l'éther du ciel poétique, s'il avait eu seulement un peu d'âme, — un peu d'âme qui est l'haleine du poète et qui lui permet de monter haut ! - (III-235.)

Leopardi .

Cet élégiaque artificiel, au désespoir mollasse et terne, répugnait à ce peuple italien, amoureux de concettiet de mots sonores... En France, où l'on avale les étrangers sans les mâcher, comme des hosties, et où les ennuyeux paraissent des majestueux et imposent, il réussit davantage, ce valétudinaire studieux, — qui, malgré son nom, ne fut un léopard d'aucune manière, pas même un chat, ce cadet des cadets de la race féline, mais tout simplement et pacifiquement un rat de bibliothèque qui faisait, des vers comme il faisait un commentaire sur Épictète, et par le même procédé ! — (XII-330.)

Le Sage.

Le Sage peignit (si cela peut s'appeler peindre ?) une espèce d'Espagne à la française et à teintes adoucies... Non pas cette énergique Espagne, fragment resté d'un Moyen-âge sublime, partout — excepté là — effacé ! Le pauvre Le Sage ne se douta jamais de cette magnifique Espagne-là. Elle eût

effrayé et déconcerté sa nature tempérée, à ce Français du xvme siècle... Il nous mit une visière verte pour regarder l'Espagne ensoleillée, qui nous aurait aveuglés de son âpre beauté... Il versa de l'eau dans ce vin de feu... Il glissa sur les mœurs de ce peuple si fièrement sérieux et si sombrement grave, avec la petite rose de la gaieté française à la bouche.

... Telles les qualités françaises et incorrigiblement françaises qui, dans le grand art du roman qu'il abordait, sont des défauts immenses, et qui firent immédiatement réussir Le Sage. — (XIX-311, 312.)

L'Espinasse (MUo de).

Mlle de L'Espinasse, nature plus ardente que profonde, manqua de ce qui fait la gloire de l'amour : la fidélité. Elle aima deux fois... et peut-être trois (lisez le Rêve de (TAlembert, dans Diderot l) Elle ne : fut point la vestale de ce feu sacré du cœur, qui ne doit brûler qu'une fois dans la poitrine des femmes et ne pas s'éteindre ! — (XI II- 13).

Librairie.

Depuis longtemps la librairie méconnaît les plus nobles conditions de son existence. Intermédiaire entre ceux qui écrivent et ceux qui lisent, mais avant tout marchande comme son époque, elle ne tient compte que des profits à faire et elle ne se préoccupe plus du côté élevé de sa fonction, et de l'influence très légitime qu'elle pourrait exercer sur l'esprit de son temps et sur son expression, la littérature. Écouler des livres mauvais parce que le goût

dépravé du public les demande, travailler par là, en sous-œuvre, à la corruption de la pensée, sans autre souci que do tirer monnaie de son commerce, voilà tout pour ces marchands d'opium en ballots, qui ont — à peu d'exceptions près — remplacé les grands libraires d'autrefois...

... Mais, pour ne pas parler de ces hommes trop rares dont nous avons le souvenir et dont nous n'avons plus la race, les Estienne, les Aide Manuce, les Elzé vir, etc., il y en eut, au-dessous de ceux-là, beaucoup d'autres qui avaient au moins Vart de leur industrie, et pour qui l'unique et suprême question n'était pas de vendre et de gagner, n'importe à quel prix !

... Franklin (qui, par parenthèse, était un libraire) disait souvent que « si les fripons savaient le profit qu'il y a à être honnête homme, ils seraient tous honnêtes gens par friponnerie. » Xe peut-on pas modifier le mot de Franklin, et dire aussi qu'en matière de librairie, si on savait ce que doivent rapporter le sens et la préoccupation littéraires, chaque libraire s'efforcerait d'être littéraire, par intérêt bien entendu de commerçant? — (XIX-1.)

Littérature.

Qui est né écrivain l'est toujours, même sans grammaire et sans orthographe ; mais qui ne l'est pas, ne l'est jamais. Et les sujets les plus beaux qu'on puisse traiter n'y font rien : ils ne soulèvent et n'enlèvent jamais que les esprits qui ont des ailes 1 — (XIV-347.)

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Ne nous y trompons pas... Tout grand talent est un prestige. Le Paradoxe du Comédien, de Diderot, ne s'applique pas qu'au comédien et à la comédie; il s'applique aussi à cette autre comédie qui s'appelle l'art en littérature, et à cet autre comédien qui s'appelle l'écrivain. De bonne foi sur le fond des choses, mais par cela seul qu'il veut les exprimer de manière à plaire à l'esprit ou à le convaincre davantage, l'écrivain calcule ses effets pour ses livres comme le comédien pour la scène, — et ceux-là, parmi les écrivains, qui passent pour les plus inspirés, sont ceux dont le calcul est le plus rapide, mais n'en est pas moins du calcul. — (XIII-85).

Toutes les formes littéraires finissent par mourir. Le poème épique est mort. La tragédie est morte. Le drame est mort. La comédie flue en vaudeville. Le roman, qui est la forme des temps modernes, se détériorera aussi un jour... De Balzac comme de Shakespeare, comme de tous les artistes plus grands qu'eux, s'il y en avait, rien un jour ne pourrait rester, si ce n'est l'observation qui transperce tout, les cris de nature bravement rugis et qui trouvent toujours le même écho dans les cœurs semblables, et enfin les vues inattendues de l'esprit, incarnées en des mots qui les rendent plus spirituelles encore. La durée ou l'immortalité, pour les œuvres, n'est pas une question de forme, mais d'essence... (Il y faut) cette toute petite chose qu'avait Voltaire, qu'avait Beaumarchais, qu'avait le prince de Ligne, et qui nous fait trouver une volupté si particulière jusque

dans une anecdole de trois lignes contée par Chamfort ou un mot lancé par Rivarol ! — (X1X-225, 227.)

Les productions les plus rares et les plus difficiles, en littérature, ne sont point, — comme on pourrait le croire — les livres graves, mais les livres légers. L'esprit humain est naturellement lourd. Sans vouloir contester aucune de ses puissances, on dirait qu'il est resté un peu empêtré dans l'argile de sa création; car ce qui lui a toujours le plus manqué, ce sont les ailes !

... Ceux-là mêmes qui ont dans le génie ce don charmant de force éthérée qui enlève tous les sujets avec un souffle, ne lancent pas l'œuvre légère, ne soufflent pas leur bulle étinceiante tous les jours. — (XV-63.)

Dans ce temps si pauvre d'invention et... d'autre chose, on fait volontiers avec ses œuvres ce que le Gascon fait avec sa cravate, quand il n'en a pas de rechange, ce qui s'appelle même, je crois, la lessive du Gascon : il la retourne. On retourne ses œuvres. On retourne en drame ce qu'on avait d'abord tourné en roman. Épargne d'un sujet pour les têtes stériles, et, grâce à la publicité sans pareille du théâtre, pour le malheureux roman, qui pourrissait silencieusement dans le cimetière d'une boutique d'éditeur, écus et brouhaha... Tout profit 1 — (XXII-281.)

Il est de ces esprits, impuissants et nerveux tout ensemble, pour qui le perfectionnement littéraire

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consiste à s'effacer jusqu'au néant, à éteindre la chaleur, à diminuer le relief, à soutirer la passion, et pour qui toute page vivement écrite ou âprement pensée produit l'effet de Pécarlate sur le taureau. Et ce ne sont pas des taureaux pourtant! Mais il paraît que le bœuf aussi a la même horreur pour ce qui brille... — (X-8.)

Les gouvernements peuvent et doivent stimuler l'activité et l'émulation des esprits par des protections intelligentes et de nobles largesses, mais ce n'est jamais eux qui ont créé une seule littérature, un seul génie et même un seul talent. Ceci dépasse leurs attributions souveraines. Le génie et le talent, ces spontanéités merveilleuses, poussent partout et contre tout, là où Dieu les sème et où elles ont à pousser, suivant une loi mystérieuse qui n'a pas encore été découverte... Nul Hercule bête ou brutal ne peut rien contre le génie. La liberté, pas plus, du reste, que le despotisme même d'un grand homme, comme l'empereur Napoléon par exemple, n'est capable de pondre le plus petit talent à elle seule. — (XL- 116.)

Littérature chrétienne.

Triste temps ! Temps désespérant et désespéré que celui où l'esprit humain, qui se croit entier, a fini par se mutiler de sa propre main et s'est émasculé de la plus grande de ses facultés, — la faculté religieuse. Tout ce qui a été écrit depuis trente ans avec une plume chrétienne, a subi l'outrage de cette indifférence aveugle et terrible ; et plus la plume a été

chrétienne, plus l'insouciance pour l'œuvre, si belle qu'elle fût, a été complète.

... Il faut avertir toute la littérature chrétienne qu'elle est livrée aux bêtes, et à des bêtes qui n'en veulent pas! Pour les attardés qui parlent encore de Dieu, il n'y a désormais, par ce temps sans Dieu, que l'enterrement vivant du siience, et le sacrifice des œuvres les plus belles et les plus pleines de lui, à brûler comme un dernier encens sur l'autel secret des Catacombes! — (VI-393,403.)

Livres.

Les livres ne ressemblent-ils pas aux chemins, dont la longueur ne se mesure point au nombre de pas qu'ils nous obligent à faire, mais à l'intérêt ou à l'ennui de la pensée, pendant qu'on les fait ? — (V-170.)

Le danger des livres est relatif. Il tient autant à ceux qui les lisent qu'à ceux qui les composent. Les peuples vigoureux et forts ont des livres sévères comme de fermes législations. Mais quand ils s'énervent, l'utopie de leurs penseurs s'énerve aussi et tombe au niveau de la moralité générale. — (1-116.)

Logique.

Les hommes sont des logiciens malgré eux. Ils sont organisés pour conclure, comme la sonnerie d'une horloge pour sonner. — (VII-68.)

Louis XI.

Jamais tête plus royale ne ceignit la couronne, ne

l'emplit et ne la porta mieux. Du temps de Louis XI, la noblesse faisait ce que depuis a fait le peuple contre la royauté. En 1476, le bien public ressemblait fort au bonheur du peuple en 1793. Mais Louis XI n'était pas ce mouton royal de Louis XVI, et il ne se serait pas laissé égorger par les seigneurs, qui l'auraient très bien égorgé. Il était roi, et encore plus roi que grand homme... Roi sans égal, — non seulement dans son temps, mais dans tous les temps. Louis XIV (depuis), plus sultan que lui, plus soleil, était moins roi que lui d'action permanente et de fonction incessante. Charlemagne vieux, oisif, pleurait par la fenêtre ses longues larmes en pensant aux barques normandes qui pouvaient, dune minute à l'autre, arriver. Mais Louis XI mourant n'était pas oisif et ne pleurait pas en pensant à ces Valois qui pouvaient venir, — qui sont venus, hélas l — et qui ont été pires que les pirates normands pour la France... Napoléon, cet immense artiste en batailles, à part le profit des conquêtes aurait eu Vart pour Vart de la guerre. Mais Louis XI n'eut rien que la France. Il fut égoïste dans elle. Otez-lui la France de la tête et du cœur, vous l'ôtez de l'histoire ! Louis XI disparaît. C'est là ce qui fait la physionomie de cet homme sans amour que pour son État, — comme disait Commines, — de ce porteur de casaque grise qui se moquait bien de la piaffe d'un roi ! de cette espèce de sublime Harpagon couronné, avare et avide pour le compte de la France, et qui' lui ramassa des villes, des provinces et de meilleures frontières, comme l'avare ramasse des écus. Nul ne

fut roi comme cela dans l'histoire de France. — (VIII-52, 55.)

Louis XIII.

Ce n'est pas tout profit que de naître entre deux grands hommes. On meurt là étouffé, aplati et obscur, comme entre deux portes de bronze. Le fils de Henri IV et le père de Louis XIV, entre son père et son fils, ne pouvait paraître que petit. C'est la première cause de son effacement dans l'histoire. La seconde fut de n'avoir pas l'esprit français, quoiqu'il aimât beaucoup la France... Les uns ont dit que, né d'une Médicis, il tenait d'elle ; qu'il était Italien, — un nonchalant Italien, au teint olivâtre et pâle, aux cheveux noirs, à l'air mélancolique. Tallemant des Réaux, cette mauvaise langue de plume, va jusqu'à lui donner des goûts italiens. Les autres ont fait de lui un Hamlet, chrétien et mystique, qui avait aussi son père à venger. Mais, quoi qu'il fût, il n'était pas gaulois: il n'avait pas le génie de la race sur laquelle il devait régner.

Il n'en avait pas les passions non plus... Et tant de chasteté ne l'a pas rendu populaire, dans ce pays d'éternels mauvais sujets qu'on appelle la France...

... Mais on gouverne surtout par le caractère, et Louis XIII avait autant de caractère que Richelieu avait de génie. Louis XIII avait la décision inébranlable et l'exécution inflexible. Richelieu, le grand et formidable Richelieu, eut « l'esprit hardi, mais le cœur timide », dit La Rochefoucauld. Il connaissait les anxiétés des âmes passionnées, les peurs de

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ceux qui jouent tous les jours leur partie avec le destin; et Louis XIII, le visage pâle et le morose, avait du bronze sous sa peau olivâtre et sous ses vapeurs. Et c'est ainsi qu'ils se complétaient l'un par l'autre; c'est ainsi qu'on pouvait dire, de leur union dans le commandement, aussi bien le règne de Richelieu que le règne de Louis XIII et le ministère de Louis XIII que le ministère de Richelieu.

Richelieu, lui, n'existait que par le roi seul, qui pouvait le congédier d'un geste, mais dont la gloire a été de ne jamais faire ce geste-là.— (VIII-76, 83, 84.)

Louis XIV.

Ce n'est pas au xixe siècle, quand les penseurs à faire mourir de rire de ce siècle fameux cherchent le moyen impossible de se passer de la main de l'homme dans le gouvernement des peuples, qu'on peut apprécier Louis XIV, le plus grand des rois personnels, un de ces rois qui, à force d'expédients et de génie, dispensent les peuples d'institutions, quand il n'y en a plus qui se tiennent debout et qu'on puisse rajuster. — (XIV- 15.)

...Louis XIV, cet Olympien, si naturellement dieu qu'il est le seul souverain de l'histoire qu'on ait pu adorer sans bassesse. — (XVI-169.)

Toutes les bâtardises s'appellent comme l'abîme appelle l'abîme. Les bâtardises de rois font les bâtardises de peuples. Le principe, violé une fois en haut, se retrouve violé partout...

Le péché de Louis XIV a engendré la mort de h monarchie, tuée bien avant que la tête de Louis XVI tombât ! Jamais, dans l'histoire, rien de pareil ne s'était produit, il faut bien le dire.

Certes, oui ! On y avait vu de la fornication et de l'adultère. On y avait vu des bâtards. Mais ils y étaient restés frappés de la barre de bâtardise. Ils y étaient restés des bâtards, et quelques-uns, qui se sont vengés de leur naissance par de la gloire, en ont gardé le nom. Mais, avant Louis XIV, on ne les y avait pas vus nés d'un double adultère et légitimés... Ce qui était insensé et stupide^même dans les mots ; car légitimer est un mot qui n'a pas de sens 1 L'homme ne peut légitimer rien ! Une chose est légitime ou elle ne l'est pas. On ne touche pas aux choses éternelles... Et pour qui sait réfléchir, jamais un crime plus grand n'avait été commis par un roi plus grand, mais auquel la lâcheté des hommes avait trop appris que rien n'était impossible à la royauté... — (XXi-316, 317.)

Louis XV.

... Ce voluptueux spleenétique, qui n'eut pas l'énergie d'être un monstre à la romaine, avec tout ce qu'il y avait, cependant, en lui et en dehors de lui, pour être cela î II avorta lâchement dans la monstruosité. — (X-212.)

Louis XVI.

Par respect ou par pitié pour lui on s'obstine à croire que tout le mal ne vient pas de ses fautes,

L'ESPRIT DE J. BARBEY b' AUREVILLY 1 85

et, de fait, il n'en vient pas uniquement non plus.

Il y avait, — qui ne le sait ? qui n'en a pas fait le compte cent fois? — il y avait, pesant sur sa cou- . ronne, une accumulation, un entassement affreux de fautes séculaires. Mais cette vue qui l'envelopperait d'innocence, cette vue qui, du moins, serait une excuse à balbutier pour lui devant l'histoire, on est obligé d'y renoncer dès qu'on étudie sérieusement le règne de ce malheureux prince, dont le pouvoir était construit sur la plus forte et la plus pure notion que les hommes aient eue jamais d'un roi, et qui aurait tout pu, jusqu'au dernier moment, s'il n'avait pas eu, dans le fond du cœur même, le honteux petit grain de sable qui, placé ailleurs, tua Cromwell.

Telle est pourtant la vérité de Louis XVI, et ce n'est pas notre faute, à nous, si cette vérité est cruelle, cruelle comme un second bourreau !

Cet homme, qu'on a transformé en victime, par prestige ou par pressentiment d'échafaud, eût été — mais voudra-t-on le voir?... — un Titan de force qui aurait arrrêté de son doigt l'écroulement des fautes de ses pères, s'il avait eu seulement une médiocre volonté. Malheureusement, cette fière fortune, cette magnifique gloire d'une volonté médiocre lui manqua. Il était, au contraire, une sublimité de faiblesse, un phénomène — et un phénomène prodigieux — de pusillanimité morale et de défaillance, on ne sait quelle chimérique merlette de blason, sans bec ni sans ongles, et comme il était cela et n'était que cela, tout fut dit : le monde, dont il était l'ironique clef de voûte, s'affaissa. — (XXI-180.)

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Machiavel.

Ce qui me frappe Je plus dans cet écrivain, c'est la noble austérité du langage et la hardiesse de la . pensée. Il est vrai. Peu importe que ses points de vue soient passionnés, mais ils sont vrais, et les allures de son esprit ne se masquent point sous une lâcheté hypocrite. Il a dans le style (c'est, je crois, sa plus grande qualité) une rapidité d'oiseau de proie.. . Au milieu de ce récit à tire-d'ailes, on rencontre, cà et là, comme plumes semées aux buissons arides, dans la course, en droiture, des réflexions affreusement physiques, où l'Italien du temps des Borgia se montre tout entier avec une énergie atroce. — (XXX VI- 111.)

Maintenon (Madame de).

MHW de Maintenon, « cette vieille fée », comme dit Saint-Simon, cette « intrigante », comme l'ont écrit tant de plumes d'oie avec une insultante superficialité, Mme de Maintenon est, en réalité, l'une des femmes les plus incontestablement supérieures de son temps et de tous les temps. Il y a des gloires pour les femmes qui font d'elles (même quand elles sont charmantes) d'horribles monstruosités. Mais la gloire de Mm9 de Maintenon n'est pas de celles-là. Elle a été grande, et, chose rare parmi les créatures frappées de cette grandeur qui souvent est une plaie, elle a gardé son sexe! C'est par le génie de son sexe qu'elle a dominé. Elle en avait tout perdu : la beauté, la jeunesse. Elle n'en avait jamais eu l'aban-

don, mais elle en avait gardé le génie. C'est par là que, n'étant plus jeune, et que, n'étant presque plus belle, elle avait arraché Louis XIV — l'homme le plus difficile à séduire et le plus difficile à captiver — à la plus belle de ses maîtresses, à la plus altière, à la plus sanguinement spirituelle, à cette Armide des Mortemart qui l'avait enlacé par plus puissant que ses bras, — l'habitude, — et qui lui avait mis aux quatre membres ce boulet des enfants qui fait enfoncer un homme dans une liaison encore plus que le boulet de bronze ne fait s'enfoncer celui qu'on jette dans la mer ! C'est par ce génie, qu'aucune femme n'eut à un degré plus élevé, qu'elle rendit Louis XIV confiant et fidèle jusqu'à sa dernière heure, lui qui pouvait tout et qui l'avait associée à sa vie de roi !

... Les maîtresses ont un règne d'une heure, orageux et quelquefois sanglant. Les favoris et les favorites ont un règne qui dure davantage, parce qu'ils établissent leur empire non sur les fougues éphémères des sens ou du cœur, mais sur les faiblesses, à poste iïxe, de l'esprit ou du caractère. Seulement» quelle favorite ou quelle maîtresse eut jamais, comme Mme de Maintenon, ce règne de trente-deux ans que la mort seule de l'homme qu'elle dominait put interrompre? — (XXII-34, 36.)

Dans le pays des choses extérieures, où les grands hommes sont tenus d'avoir de l'éclat, la simplicité

et la profondeur ne feront jamais leurs affaires

Mme de Maintenon l'emportait trop par la raison, par

188 l'esprit dej. barbey d'aurevilly

le caractère, par la dignité dans la vie, par le sentiment religieux qui planait perpétuellement sur son âme, et teignait ses mots et ses actes de ses reflets les plus graves et les plus solennels, pour avoir ce qu'on appelle de la grâce, ce joli mouvement des natures légères... Littérairement, il est resté d'elle des choses d'une beauté rare, une correspondance qu'aucune femme d'aucun temps ne recommencerait. Eh bien, l'Opinion, et l'Opinion éclairée et savante ! met les lettres de Mme de Maintenon bien au-dessous du gracieux caquetage de Mme de Sévigné : et cela seul n'est-il pas comme une image de sa destinée et de sa vie? Le calme et la solidité qui nous donnent l'idée des choses éternelles, et qui faisaient comme la substance de l'esprit de Mme de Maintenon, n'attirent guère que les esprits qui savent ce que valent, et quelquefois ce que coûtent, de telles qualités. — (XXII-38, 39.)

Maistre (Joseph de).

Pour ce génie mystiquement politique, la souveraineté était un fait de l'ordre supranaturel et divin que les fautes, les excès, les aveuglements, les folies des familles dépositaires de cette chose — la souveraineté — ne pouvaient elles-mêmes jamais invalider, et contre lequel tout ce qu'on faisait était, comme le dit Bossuet, nul de soi. Telle était l'idée de Joseph de Maistre, que vous retrouverez sous toutes les pages qu'il a écrites... Cette idée est le sol, le sous-sol et la superficie de toutes ses théories politiques, de toutes ses dissertations d'histoire. Eh bien, cette idée

L'ESPRIT DE J. BARBEY d' AUREVILLY 1 8(J

immense, utopique ou fausse si vous voulez, mais sublime, de la souveraineté, n'a pas régné que sur la pensée de Joseph de Maistre, elle a régné aussi sur tous les actes de sa vie, et elle a communiqué au royalisme de ce pauvre gentilhomme de Savoie, pour lequel le roi qu'il servait eut toutes les royales ingratitudes et toutes les royales indifférences, quelque chose de si continûment et de si obscurément héroïque, que le héros ressemble, ma foi ! beaucoup à un saint. — (XXI-225.)

Malherbe.

La plantureuse langue poétique que parle Ronsard avait, à son aurore, été frappée parla grammaire, — la grammaire sèche, polie, aiguisée comme une hache. Malherbe, que d'aucuns ont appelé Richelieu, mais que, moi, j'appelle Robespierre, avait tué Ronsard. Il lui avait très proprement coupé la tête. Mais... Ronsard, après son trépas, est sorti de sa tombe pour enterrer Malherbe, et il l'a enterré. — (XI-3.)

Manières.

Ce qui reste le moins de toute société, la partie des mœurs qui ne laisse pas de débris, l'arôme trop subtil pour qu'il se conserve, ce sont les manières, les intransmissibles manières, par lesquelles Rrummell fut un prince de son temps.

... Les manières, c'est la fusion des mouvements de l'esprit et du corps, et Ton ne peint pas des mouvements. - (XXXV1II-32.)

190 L'ESPRIT DE J. BARBEY d'.VUREVILLY

Manon Lescaut.

Je demanderai la permission de rester assis, au beau milieu de la farandole universelle, et de ne pas me lever devant cette Hélène, cette ignoble Hélène deManon Lescaut, qui pour quelques écus fait, à toute minute, de son Paris un Ménélas !...

Ne nous montons pas la tête. Manon Lescaut est tout simplement l'expression du matérialisme du xvme siècle rejoignant et embrassant, au bout d'un quart de siècle, le matérialisme du xixe qui avale le livre et le trouve bon. Assurément moins corrompus qu'au temps peint par l'abbé Prévost dans son livre et le redoutable Laclos dans le sien, par la raison que nous avions traversé deux époques sanglantes et que le sang, n'importe comme il soit versé, purifie toujours, nous n'en avions pas moins, péché originel ineffaçable ! quelque chose du principe morbide qui avait putréfié nos pères, et il nous en restait assez dans l'âme pour trouver charmante l'abominable sincérité de ce type de Manon Lescaut...

... Les chiennes aussi sont sincères. Elles ont aussi la sincérité et le vagabondage de leurs instincts. Leur histoire, si on l'écrivait, ne serait cependant rien de plus que de l'histoire naturelle, et il n'y a pas à s'attendrir sur de l'histoire naturelle, ainsi que des benêts corrompus s'attendrissent sur l'histoire naturelle de Manon. — (XIX-2S9, 290, 291, 292.)

Mariage.

Supprimer la dot serait un véritable coup d'État

dans la législation et les mœurs, et peut-être un coup de génie, puisque cette suppression de la dot atteindrait les mariages d'argent,cupidesetdégradants,dont nos mœurs sont déshonorées comme jamaismœurs ne le furent. Car ce déshonneur est moderne... Quand la société était chrétienne et chevaleresque, les mariages dans cette société étaient chrétiens et chevaleresques comme elle. C'est à partir surtout de Louis XIV, qui ruina sa noblesse de province en l'attirant à sa cour, que les mariages d'argent commencèrent à se produire avec impudence ; et, comme il faut un mot à l'impudence, pour oser l'être, on appela cela, fumer ses terres ! Saint-Simon vit le mal et le dit, comme il disait tout, et le vieux Mirabeau, un siècle après Saint-Simon, en constata les ravages.... La Révolution, qui se vante de tant de vertus, cette Sentimentale sanglante, qui refaisait les mœurs en coupant les têtes, a tué la royauté et la noblesse, mais n'a pas tué les mariages d'argent. Us sont à présent tellement passés dans nos mœurs, qu'ils n'ont plus besoin d'être impudents pour s'avouer et se vanter d'être. Ils n'ont plus besoin de la plaisanterie, qui fait passer tout en France, pour cacher leur honte... qu'on ne sent même plus. L'inégalité des fortunes a remplacé l'inégalité des rangs, et, à quelque degré social qu'on soit placé, tout le monde maintenant se marie comme la noblesse se mésalliait !

Et c'a été un abaissement universel. Fierté danç l'homme, pudeur dans la femme, tout y a passé ! On s'est vendu et acheté de part et d'autre. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu dans les mœurs d'un peuple

192 l'esprit de j. barbe v d'Aurevilly

un plus ignoble spectacle !... Paris vaut moins sur ce point que Constantinople. C'est là, comme ici, également de la chair vendue, mais le marché des Turcs est honnête, tandis que le nôtre est sans loyauté. La marchandise humaine que nous achetons, dans les mariages d'argent, échappe presque toujours par l'adultère aux conditions de son ignominieux marché. — (XLI-287.)

Marie-Antoinette.

Si cette monarchie des adultères de Louis XIV et de Louis XV pouvait encore être sauvée, c'était par cette enfant qui faisait entrer le naturel à Versailles, et qui avait compris que pour être la maîtresse triomphante, comme elle était la femme légitime et la reine, il fallait d'abord chasser l'étiquette et humaniser le plaisir !

Il fallait les battre avec leurs propres armes, ces coquines charmantes et amusantes, qui avaient ôté cette ceinture, par trop serrée, de l'étiquette, à ces sultans lassés qu'elle blessait... Il fallait que la vertu, chez soi, fût aussi aimable que le vice, sans cesser d'être la vertu ; et ce jeu difficile et dangereux, que seule une femme pure et trempée dans le Styx de sa propre innocence pouvait se résoudre à jouer, elle le joua hardiment, presque héroïquement, et elle perdit... Dieu ne voulut pas que la fille de Marie- Thérèse épargnât à la France et à la maison de Bourbon le châtiment qu'elles méritaient pour avoir subi des Pompadour. — (XXTI-181.)

Les femmes se connaissent en femmes ; elles ont le flair les unes des autres. La race des maîtresses ne se méprit point sur Marie-Antoinette. Elles virent le péril et s'ameutèrent. Elles virent que l'empire, leur empire à elles, allait rester à celle qui ne l'usurpait pas ; et de terreur, de désespoir, ce fut un déchaî nement de fureur, d'atrocités et de perfidies, comme des femmes qui perdent le sceptre doivent en inventer. Certes ! nous ne faisons pas responsable de ces horreurs cette partie de la nation qui vivait dans l'ordre et dans la famille ; mais tout ce qui à la Cour était pour les maîtresses, comptait sur les maîtresses et vivait par elles, entra dans cette immense insulte conspirée contre Marie-Antoinette ; oui ! même ceux qui aimaient le roi, même les royalistes!

... Car ce qu'est souverainement Marie-Antoinette, ce qu'elle est par-dessus tout, c'est l'Épouse ! C'est le retour aux mœurs ! Avant d'être Reine, c'est la Femme ! Et voilà ce que toute l'encre des Lauzun et des Michelet ne peut effacer ou voiler. A l'heure où elle apparaît dans l'histoire, Marie-Antoinette y représente toutes les femmes légitimes ; et quand la Révolution la frappe, ce n'est pas seulement une femme, mais c'est le Droit même de la Femme qui tombe frappé et décapité avec elle! — (XXII-182, 184.)

Marivaux.

Marivaux, qui vient après Molière dans l'ordre du temps, est pour ceux qui le lisent incomparablement plus vieux que Molière, toujours jeune, lui, de l'éter-

nelle nature humaine, dans ses œuvres ; cette nature humaine qui fait son immortalité I Marivaux n'a point cette durée. Il a passé comme la société de son temps, qu'il a réfléchie dans ce qu'elle eut de plus charmant et de plus éphémère. Son genre de génie, le plus subtil parfum de ce siècle à parfums, — le xvuie siècle, — et qu'il fit respirer dans les jolis flacons taillés à facettes de ses comédies, est à présent évaporé. Vainement ils secouent avec leurs grosses pattes, au Théâtre-Français, ces légers et petits chefs-d'œuvre de flacons qui ont donné l'ivresse d'un moment à nos pères ; nous ne sentons plus rien du tout ! — (XXXIV 278.)

Marseillaise.

La Marseillaise, ce canon de quatorze armées, n'avait été que la voix de fer et de feu du patriotisme retentissant dans des vers mal faits, dont la musique était la seule poésie. — (XI-127.)

Matérialisme.

Le matérialisme contemporain couvre tous les sommets, comme l'eau d'un déluge ; il est victorieux sur toute la ligne ! Le rationalisme, cette petite digue, bâtie par le castor Cousin et les autres castors à sa suite, a été promptement renversé et submergé; et le panthéisme, qui n'était, d'ailleurs, que du matérialisme encore, mais poétiquement déguisé, a fondu dans ce matérialisme envahisseur et dissolvant, et a disparu sous le mépris même des Allemands!! Rien qui ait résisté 1 Rien qui compte au-

l'esprit de .t. barbe y d'aurevilly 195

jourd'hui î Tout a péri des philosophies qui se croyaient formidables ! Le bon sens de Reid est allé rejoindre le scepticisme de Jouffroy. Elles ont été vaincues, ces misérables philosophies, par le matérialisme, qui a voulu faire aussi des systèmes et qui n'en avait pas besoin, tant il a pénétré dans le fin fond corrompu de la pensée et de la vie modernes 1 Il n'avait besoin ni de Cabanis, ni de Broussais, ni de Gall, ni d'Auguste Comte, ni de Littré, qui ont obéi comme des buffles à la lance stupide qui les pousse, c'est-à-dire à la tendance impérieuse et fatale du matérialisme sans idées, plus puissant, à lui seul, que toutes les idées dont ils ont voulu le fortifier ! — (IX-438.)

Maternité.

C'est encore une manière de perdre un enfant que de n'en pas avoir... Se résigner à ne voir jamais, dans sa vie, de berceau sur lequel on puisse sourire, cela équivaut pour une âme de femme à une tombe sur laquelle on doit, hélas l pleurer toujours ! — (V-176.)

Maury (Le cardinal).

L'abbé Maury appartenait à cette race d'heureux coquins que Mazarin, qui connaissait les goûts crapuleux de la Fortune, préférait cyniquement à ces imbéciles d'honnêtes gens, qui n'ont pour eux que. la noblesse du caractère ou la hauteur de la pensée. Il était même un des premiers parmi ces favoris du sort ; car, certes 1 il n'était pas médiocre, et il réus-

sit aussi complètement et aussi rapidement que s'il l'avait été.

... Singulier cardinal, né coiffé... de son chapeau rouge ; homme d'esprit, de pétillement, de tortillement, d'activité et de ressources, très curieux à connaître entre cuir et chair ; car la profondeur de cet homme ne passait pas le derme. Gens d'Avignon, Italiens manques '. — (XVI-38.39.)

Mazarin.

Mazarin, l'Italien Mazarin, résume en lui les qualités et les défauts de l'Italie des derniers temps. Il en a le charme extérieur, la prudence, la profondeur cachée ; mais il en a aussi la fausseté, la corruption aimable, la politesse humble et terrible, le baise-main éternel. Une femme disait en plaisantant : « Ne saluez jamais ainsi, quand même vous salueriez Dieu le Père ! » Mazarin n'eût pas été de son avis. N'était-ce pas lui qui avait inventé la maxime : « Lorsqu'on est le maître, on ne salue jamais trop bas »... ? Il y a en lui tout à la fois de l'aventurier, du masque et du sigisbée... C'est un joueur, un homme de brelan et d'intrigue, qui touche presque à l'entremetteur quand plus tard, au pinacle, il mande ses nièces d'Italie pour se préparer des instruments de règne et se fourbir de jolies armes. Si, plus tard encore, il s'opposa, dans des lettres magnifiques, écrites pour piper l'histoire, au mariage de Louis XIV et de sa nièce Marie, la raison qu'il ne nousapas dite n'est ni l'honneur du roi ni le bien de l'État, mais la peur de voir Marie lui arracher le pouvoir en lui

arrachant Louis XlV...Mazarin est du pays des masques. Le sien n'est point de fer, mais de soie : c'est un masque d'Arlequin ou de Scaramouche... Damoiseau de quarante ans, efféminé, soignant ses mains, frisant ses moustaches, parfumé comme les jardins d'Armide, Mazarin est le cavalière servenle dans son expression la plus triomphante, et c'est ce que l'histoire, à côté des plus rares mérites et des actes les plus utiles, voit toujours avec un sourire sur les lèvres. — (XXII-142, 143, 144.)

Mazarinades.

Les Mazarinades ne sont guère, combinaison deux fois abjecte ! que des rages de grands seigneurs en style de laquais. Relues à la distance de deux siècles, ces iasolences bêtes font pitié et grandissent Mazarin de toute la petitesse de ses ennemis. — (XV-12.)

Médiocrité.

Le juste milieu n'est pas mort, allez ! avec le gouvernement de Louis-Philippe, avec la poésie de Casimir Delavigne,avec la peinture de Paul Delaroche, avec la philosophie de M. Cousin. Il vit encore, il vit toujours. Il est même immortel, puisqu'il est le système forcé de la médiocrité humaine.

La médiocrité humaine, immortelle aussi, a toujours cru, en se regardant et en se tâtant comme Sosie, que le comble de l'habileté et du génie était de se tenir entre les extrêmes, elle qui n'a de force pour aller à l'extrémité de rien ! Aussi, partout, s'est-elle

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assise entre les partis, entre les doctrines, entre les dangers, entre tout ce qui a des extrémités et des extrémités terribles, et pour sa peine, Dieu soit béni ! elle y est restée toujours, comme on dit (les proverbes ne se gênent pas ! ) : le cul par terre entre deux selles. — (XXXIII-317.)

Mendès (Catulle).

De tous les romanciers et les poètes de cette génération qui peut s'appeler encore «la jeune génération », M. Catulle Mendès est certainement un des plus forts en imagination et en audace. Il n'est point un vil photographe littéraire, un calqueur à la vitre de la réalité, un pointillcur de descriptions microscopiques, un naturaliste naturant, peintre des plus sales crottes du siècle. Certes ! il est mieux que cela !... Il a, dans un temps où il n'y en a plus, du vieux sang romantique [sancjre azul) dans les veines, et il le fait couler largement dans ses œuvres. Il l'a, corrompu peut-être, mais rouge encore. Comme tous les infatués de ce temps-ci, qui s'aiment dan^ le siècle, il peut se tromper et il se trompe sur la beauté de la vie moderne, qui n'est, à mes yeux, que plate et laide ; mais il s'efforce toujours d'en faire bomber les platitudes et d'en faire pousser jusqu'à l'horrible les laideurs. Il a, enfin, faux ou vrai, la volonté d'un idéal.

... Puisque le matérialisme est partout, M. Catulle Mendès pourrait bien être aussi matérialiste, comme tout le monde. Mais j'ai cette raison pour en douter : c'est qu'il est poète et que le matérialisme n'est pas

capable de monter jusqu'à cette flamme de poésie pour l'éteindre. Ce cul de plomb n'est pas de force à s'élever jamais jusque-là 1... Je puis bien admettre que M. Catulle Mendès,qui est, avant tout, un artiste, soit assez indifférent aux idées philosophiques et religieuses, mais il n'a point de parti-pris contre elles, et si même il pouvait croire que d'être religieux donnerait une beauté de plus à son œuvre, je suis parfaitement sûr qu'immédiatement il le serait ! — (XVIII-258, 259, 269 — Août 1879.)

Mérimée (Prosper).

M. Mérimée ne ressemblait nullement aux autres esprits de son époque ardente, dont l'exubérance était la qualité et l'exagération le défaut. Lui, fut peut-être le seul sobre dans cette littérature enivrée. Il le fut naturellement, comme le chameau le serait dans le .plus gras des pâturages. S'il exagéra quelque chose, ce fut une maigreur qui alla enfin jusqu'à la sécheresse.

... Si les sociétés de tempérance étaient possibles en littérature, M. Prosper Mérimée mériterait d'en être le président, et même le fondateur... Est-ce pour cette raison que le plus sec des critiques, Gustave Planche, de la Revue des Deux Mondes, Gustave Planche, au nom providentiel, qui, en fait d'esprit, en était une, écrivit sur M. Mérimée ces articles inouïs qu'il ne recommença jamais sur personne?... La planche avait-elle reconnu le bois dont elle aussi était faite, et se changeât-elle en battoir pour mieux applaudir?... — (IV-325.)

Michelet.

Michelet : un peintre de langue, un écrivain, un grand artiste, oui! un grand artiste en histoire, encore plus qu'un historien.

... Avant Michelet jamais flamme plus échevelée ne passa dans l'histoire pour y montrer... ce qui n'y est pas !

... Michelet, qu'on méprise pour ses idées et qu'on aime pour son talent, comme Phryné, qu'on aimait, vous savez bien pourquoi... — (IX-173, 181.)

Positivement et sans exagération, Michelet assassine avec du coloris, lia, comme Saint-Simon, cette terrible puissance de la couleur qui fait croire à la vérité du mensonge. — (XIV-19.)

Ce qu'on a dit de Victor Hugo, qui a vieilli, est beaucoup plus vrai de Michelet, à l'imagination immortelle ! Michelet, lui, n'a jamais vieilli. Que dis-je? Plus heureux que les femmes, Michelet, cette intelligence-femme par tant de côtés, s'en est allé toujours rajeunissant. Mais ce n'est pas là un éloge. Rajeunir, c'est revenir aux défauts comme aux qualités de la jeunesse, et ils sont grands, ces défauts, dont personne n'est pourtant honteux. Chose particulière à Michelet ! à mesure qu'il avança dans la vie, il perdit de ces qualités substantielles et mûres qui avaient fait penser de lui, à certains moments de ses travaux, qu'il serait un jour le premier historien, je ne dis pas de son temps, mais de la Littérature...

L'ESPRIT DE J. BARBEY d'.VUREVILLY 201

Possibilité que la critique regrette! Plus ses qualités auraient dû s'élever, s'élargir, s'approfondir, se préciser dans tous les sens, plus, au contraire, de fortes et prématurément viriles qu'elles étaient, elles redevenaient ardemment juvéniles. Et où nous avions cru trouver un historien grand comme l'Histoire, cette Muse plus mâle que Minerve elle-même, nous n'avions plus qu'un passionné, un exaspéré, un éblouissant qui faisait ses frasques dans l'histoire, et, comme un jeune homme qui s'est grisé, jetait tout, avec son bon sens, par les fenêtres ! Malheureusement, ce n'est pas de vin de Champagne que ce jeune homme, toujours plus jeune, et à chacun de ses livres toujours plus gris, s'était grisé : c'était de parti pris et d'esprit de parti ! mauvais vins ! détestables breuvages ! qui, comme les philtres de Gircé, peuvent changer en bête même le génie. — (VIII-394.)

La démocratie de Michelet et sa haine de l'Église sont à présent dépassées d'un fier bout. Nous coulons dans de bien autres fanges !... La haine de Michelet contre l'Église est un sentiment couleur de rose, en comparaison de la haine atrocement noire des libres penseurs de ce délicieux moment. Michelet était un spiritualiste. Il l'était comme Jouffroy, il l'était comme Cousin, il Tétait comme tous les plus grands esprits de l'époque de leur belle jeunesse, qui le furent tous. Et vous comprenez s'ils doivent être, ces rêveurs, méprisés des brutes qui régnent actuellement dans l'ordre intellectuel I Les fils des guenons et des singes qui, en prose et en

202 l'esprit de j. darbey d' Aurevilly

vers, se vantent de leur blason, se moquent tout aussi outrageusement des fils de Platon que des fils de Jésus. Si Michelet revenait au monde, on l'appellerait « une vieille barbe ». comme on Ta dit même de Victor Hugo 1 et son merveilleux talent ne l'excuserait pas d'avoir cru à Dieu. — (X-264.)

Cet accent qui charme, c'est l'accent chrétien, — déplacé, oui ! mais subsistant, et plus fort que Michelet lui-même, Michelet, en effet, cet ennemi, ce contempteur du Christianisme, était un chrétien, un chrétien malgré lai, — malgré la haine, qui voulait être violente, de sa pauvre âme dévoyée contre le Christianisme, pour lequel surtout elle était faite. Au fond, la haine de Michelet n'est guère qu'une haine de tourterelle en colère.

... Certes ! nous ne réclamons pas aujourd'hui son cadavre, et nous réprouvons, autant que jamais, la tendance générale et le mal absolu de ses œuvres, mais nous réclamons ce qui appartient au sentiment chrétien dans ses œuvres, à travers les plus mortelles erreurs... Et que cette réclamation tardive, faite sur sa tombe, soit la punition de sa mémoire. Car le meilleur châtiment du coupable, c'est de montrer qu'il n'était pas fait pour son crime, et qu'en le commettant il ne transgressait pas seulement la loi divine, mais les plus profonds et les plus nobles instincts de son cœur 1 — (X-261.)

Si déjà, dans les choses qu'il sait (comme l'histoire), Michelet n'est pas un esprit sûr à qui l'on

puisse se fier, par le fait même de la tournure de son talent hardi, léger, prévenu, fantaisiste enfin, nous demandons ce qu'il doit être quand il ne sait pas.

... En histoire naturelle, Michelet est un savant de jeune fille, et il devient tellement sentimental, même dans son livre de la Mer, qu'il ne sera peut-être pas fâché de l'expression. Savant de jeune fille ! compilateur à la vapeur ! Trublet leste, jamais ennuyeux comme le bêta, dont se moquait Voltaire, mais comique plutôt ; car il a l'impayable émotion de cette science acquise hier et si contente d'être aujourd'hui, qui, comme l'Eve de Milton, mais plus drôle qu'elle, se régale des premières ivresses de la vie î — (XVII- 247.)

Millet (J.-F.).

Millet est un peintre profondément spiritualiste, à une époque qui ne l'est plus, ou qui ne l'est que mièvrement ou sentimentalement, quand elle l'est. Comparez-le aux peintres qui ne le sont pas ! Comparez ses Glaneuses, par exemple, aux Casseurs de pierres de Courbet, et vous aurez la différence de la réalité au réalisme, —cette lamentable confusion introduite dans tant d'esprits 1

... Le réalisme est la réalité matérielle dans tout ce qu'elle a de brusque et de grossier, mais la réalité humaine doit être spirituelle pour être complète. . . et elle Test chez Millet, qui met de la pensée sur les fronts hâlés de ses paysans, qui ne sont jamais les brutes de Courbet... Dans la Prière du soir, où l'homme et la femme, lassés d'avoir labouré tout le

jour, disent avec une foi de charbonnier leur Angélus au jour qui meurt, le biblique Millet va jusqu'à la tristesse chrétienne... — (VII-119.)

Misère.

... Les misères sociales que les inventions humaines, quand elles ne seront qu'humaines, ne soulageront pas... — (IX-174).

Mistral.

Pendant que nous nous civilisons de plus en plus et que le réalisme, cet excrément littéraire, devient l'expression de nos adorables progrès, un poète de nature, de solitude et de réalité idéalisée, nous donne un poème fait avec des choses primitives et des sentiments éternels (Mirèio). Ce n'est pas un poème d'haleine courte, comme les meilleures poésies de ce temps pulmonique, asthmatique et lyrique, qui n'a que des cris et des soupirs... quand il en a. Ce n'est pas non plus de ces œuvres d'un métier enragé, diaboliquement travaillées, de ces ciselures de Benvenuto myope qui craint de n'avoir jamais assez appuyé son burin. C'est un poème d'haleine longue et de touche franche, — trop forte pour être un effort, — et qui a douze chants pleins, ni plus ni moins qu'une épopée 1 C'est, en effet, une épopée, mais une épopée bucolique, dont l'amour d'une jeune fille est le sujet, et la mort de cette jeune fille le dénouement. Matière d'élégie, et pas plus ! pour qui n'aurait à son service que des facultés de sensibilité et d'imagination ordinaires ; matière

d'épopée, comme toute chose peut l'être, sous la main d'un homme de création et de fécondité !... C'est le poète qu'on est et c'est l'accent qu'on a qui font l'œuvre épique.

... Depuis André Chénier, on n'a rien vu, — si ce n'est les chants grecs publiés par Fauriel, — d'une telle pureté de galbe antique, rien de plus gracieux et de plus fort dans le sens le plus juste de ces deux mots, qui expriment les deux grandes faces de tout art et de toute pensée. Grec, comme André Chénier, par le génie, l'auteur de Mirèio a sur André, tombé de son berceau bysantin dans le paganisme de son siècle, l'avantage immense d'être chrétien, comme ces pasteurs de la Provence dont il nous peint les mœurs et nous illumine les légendes. A la fleur du laurier rose, aimée de Chénier et cueillie aux bords de l'Eurotas, il marie l'aubépine sanglante du Calvaire.

... Le caractère de cette poésie, divinement douce ou divinement sauvage, est le caractère le plus rare, le plus tombé en désuétude dans les productions de ce temps. C'est la simplicité et la grandeur. Cette poésie ne nous donne plus la sensation ordinaire de l'étrange, mais la sensation extraordinaire du naturel, tel que les Anciens l'ont conçu et réalisé toujours, et Shakespeare quelquefois après eux. — (III-159, 166, 168.)

Mœurs.

On retrouve Herculanum sous la cendre, mais quelques années sur les mœurs d'une société l'ensevelissent mieux que toute la poussière des volcans.

Les Mémoires, histoire de ces mœurs, ne sont euxmêmes que des à-peu-près. — (XXXVIII-30. )

Monarchie.

Louis XIV inaugura, il est vrai, la cravache à la main, cette royauté personnelle pour laquelle Louis XI et Richelieu avaient combattu contre des aristocraties turbulentes ; mais voilà justement sa gloire ! Nous en étions venus à ce point qu'un tel gouvernement était seul nécessaire et possible, et nous sommes à ce point-là toujours. La suite des temps l'a bien prouvé. Ou'avons-nous eu depuis Louis XIV, si ce n'est le règne des personnalités fortes, entremêlé d'interrègnes ?...

... Certes ! c'était la vérité, l'État, c'était lui ; comme l'État c'était aussi Louis XVI, quand un jour on lui coupa la tête sur la place de la Révolution. Le couperet tombé, il n'y eut plus à la place de l'État qu'une horrible fantasmagorie d'hommes rouges qui s'agitaient sur un fond livide et décomposé, jusqu'au moment où un homme vint apporter l'ordre, en apportant la lumière, et dire à son tour, ou, du moins, s'il ne le dit pas, écrire sur toutes les marges de l'histoire que l'État, c'était lui, car il l'avait refait !

Eh bien, c'est cette ère des personnalités fortes ouverte par Louis XIV, mais qui n'est pas fermée, c'est cette réserve de Dieu quand les peuples sont à bout de malheurs et de fautes, et qui est peut-être toute la question des temps modernes dans ce qu'ils ont de passé déjà et ce qui leur reste d'avenir, c'est cette nécessité et cette grandeur qu'il n'est pas per-

mis aux esprits fermes en politique de méconnaître ! - (XIV-7, 9.)

L'abandon de la royauté en France, quand, en 1792, elle avait tout son royaume insurgé sur la gorge et qu'elle criait au secours, est un des spectacles les plus lamentables et les plus ignominieux qu'ait jamais présentés l'histoire. Ce fut tout à la fois un assassinat et un suicide (deux lâchetés en une seule); car en ne frappant pas la Révolution, les royautés d' Europe se frappèrent elles-mêmes, et, dans un temps donné, elles pourraient bien en mourir I — (XX-333 )

Les rois en exil, déformés par l'exil, tombant sous le coup de l'exil qui leur coupe aussi bien la tête que la guillotine, tout en la leur laissant sur les épaules, sont un lamentable spectacle... C'est la royauté qui abdique aussi lestement qu'une écuyère descend de son cheval après sa représentation du cirque, et qui, riche de tout, excepté de sa couronne, — la seule richesse à laquelle elle devrait tenir, — la sacrifie et l'oublie, avec la facilité des philosophes et des viveurs, pour les délices de cette Capoue qui s'appelle Paris...

Paris, ce chancre, ce cancer dont la France doit crever, disait un jour Blùcher avec la grossièreté de sa haine de Prussien, ils viennent le prendre, le. contracter, se l'inoculer, s'en infecter, et avant que la France, qui en mourra, en meure, c'est eux qu'on en verra mourir ! — (XVIII-176-177-178.)

Monselet (Charles).

Oui ! Monselet... le Monselet de la gaieté, de la bonne humeur, de la grâce nonchalante, la pierre à feu qu'on pouvait battre éternellement du briquet pour en tirer d'infatigables étincelles... le Monselet pimpant, retentissant, grisant, dont on remportait les mots dans sa serviette, quand on dînait avec lui, comme les miettes d'un dessert dont il était la fée... ce gai, ce rieur, ce buveur, ce convive digne de Trimalcion, avait, au milieu de tout cela, dans un pli de son âme, comme une rose morte qui parfume plus étant morte que quand elle vivait, cette fleur coupée: la mélancolie. Elle a parfumé non pas tous, mais quelques-uns de ses vers... Quelques vers, tout le passé d'un homme. . . Hélas ! c'est la faute de la vie s'il n'y en a pas davantage. Le pouce cruel de la réalité appuie souvent sur la gorge du pauvre rouge-gorge qui ne demandait qu'à chanter, et empêche le son de sortir... Cet homme de joie et de plaisir était, comme nous tous, un forçat de littérature, un homme de travail et de peine... 11 n'a pas eu toujours le temps d'être poète largement, longuement, à pleine coupe, à bouche que veux lu. Il ne l'a élé que par veines rares ; il ne l'a été que par gouttes et par gouttelettes, retrouvées au fond de ce verre étroit qu'il a appelé ses Poésies complètes. — (XI-277, 280.)

Moreau (Hégésippe).

...Le plus pur artiste qu'on ait vu depuis André Ché-

nier, cet Hégésippe Moreau qui a tendu à toute son époque cette divine corbeille de myosotis entrelacés par ses mains athéniennes, comme une sébille de fleurs mouillées de larmes, sans qu'il y soit jamais rien tombé que les siennes, et les gouttes du sang de son cœur. — (XIX-7.)

Mort.

Pour beaucoup de ceux dont la vie fut une Jutlc et un mérite sans éclat et sans justice, les quelques jours qui suivent immédiatement la mort sont les meilleurs de la vie... Être un regret, c'est une fortune 1 II n'y a rien de plus intelligent dans ce paysci que de mourir.

Une fois mort, quand on a le bonheur de l'être, on ne chicane plus ni votre mérite, ni votre gloire, et si quelqu'un s'en avisait jamais, on l'accuserait bien vite, ce quelqu'un-là, de profaner la cendre des morts. Dans ce pays de Prud'hommes sensibles, vous verriez une fière insurrection de générosité attendrie ! Plus tard, sans doute, la postérité aux yeux secs ne se gêne pas infiniment avec les faire part de gloire qu'on lui adresse, et tranquillement elle les déchire; mais la postérité ne commence pas le lendemain de la mort d'un homme, et c'est ce lendemain — ce bienheureux lendemain d'une épitaphe neuve — dont il semble que l'on puisse toujours profiter. — (VI- 138,170.)

La meilleure pierre de touche du génie est la pierre de son tombeau. Tout le temps qu'un homme est

210 ^ESPRIT DE J. BARBEY d'aUREYILLY

vivant, il peut y avoir un hasard ou une illusion dans sa gloire, un malheur dans son obscurité. Mais une fois mort, la Justice, qui est encore, je crois, plus boiteuse que la Prière, atteint enfin ce mausolée immobile, et le douloureux logogriphe de la vie qui n'avait pas de sens trouve enfin son mot quand la vie n'est plusl — (XIX-7)

Moyen-Age.

Au Moyen-Age, en cette jeunesse des nations occidentales et chrétiennes, les hommes avaient lesfacultés de la jeunesse. Ils avaient de l'âme et du muscle, — de l'âme et du muscle comme on en a à vingt-cinq ans. C'est plus tard qu'on a autre chose. — (V1II-46.)

Le point d'honneur! Telle est l'idée, tel est l'éclair qui fait resplendir le Moyen-Age. Un homme que nous n'avons jamais aimé, mais qui, après tout, fut plus grand que les vices de son siècle, Montesquieu, avait reçu cet éclair dans ses yeux sagaces.

Pour avoir feuilleté quelqueschroniques du Moyen- Age, il avait été frappé de l'importance de ce fait inconnu à l'antiquité: le point d'honneur, et il avait élevé sur cette notion extraordinaire la conception abstraite de sa monarchie. Le point d'honneur, en effet, c'est le Moyen-Age. Le Moyen-Age a cela de particulièrement colossal qu'il s'appuie, dans ses articulations les plus profondes, sur ce que l'âme humaine a de plus indomptable et de plus fier... Il n'y a que devant Dieu que puisse capituler un homme

qui a prononcé ce grand mot, qui a fait lever du fond des abîmes de son âme cette immense raison : Mon Honneur!! — (XX-233.)

Mozart.

Mozart: ce délicat, ce sensitif, qui, comme le son pose sur l'air sans y peser, posait sans peser sur la vie... Mozart :cet être d'éther,ce souffle organisé qui fut le génie du souffle, car la musique n'est pas autre chose : un souffle qui remue les cœurs !... Mozart aussi est un saint. Mais il fut un de ces saints dont on ne parle pas, qui cacha le mystère de la prière et des bonnes oeuvres dans une gloire que le monde vit seule. Le monde, ce gros amateur de lumière et de bruit, ne se doutait pas de la perle qu'il y avait dans cette autre perle qu'on appelait Mozart. Les lettres publiées aujourd'hui, qui font légende à ce saint caché, éclairent au moins de côté ce visage rêveur sous la fleur blanche de ses cheveux poudrés, et qui, malgré le costume épingle du xvnr3 siècle, a quelque chose de la suavité de Louis de Gonzague.

... Après une symphonie qui avait été un de ses triomphes, il écrivait de Paris à son père, en 1778 : « J'allai dans ma joie au Paiais-Royal. J'y pris une « glace. Je dis le chapelet comme je l'avais promis, « et je rentrai. » En 1778, ce chapelet dit au Palais- Royal, ce mauvais lieu du siècle, dans un coin solitaire, après une glace, par cet illustre Mozart dont le nom était dans toutes les bouches, a du goût. Il aimait cette prière de l'amour, cette répétition de la

même chose qui apaise les âmes passionnées. — (VII-170, 176.)

Musset (Alfred de).

Alfred de Musset est, de tous les poètes de notre temps, celui qui nous met le plus avant la main dans le cœur. Idéal, charmant, éternellement jeune et frais, même sous les brûlures des passions qui consument... On dirait un bois de lilas foudroyé! — (XXXV- 390.)

Le caractère du génie de Musset, c'est la tendresse, — la tendresse jusqu'au fond de la passion la plus ardente et plus forte qu'elie; car elle la fond toujours, cette passion, dans une dernière larme. — (XXIII-283.)

Alfred de Musset, cet épervier de la fantaisie, qui a quelquefois emporté Marivaux sur ses ailes jusque dans le plus bleu du ciel de Shakespeare... — (IV- 208.)

Mysticisme.

Le mysticisme, — quelle que soit la forme qu'il revêt, — n'est jamais qu'une aberration du sentiment religieux en vertu de sa propre force, si une autorité extérieure ne le règle pas et ne contient pas, d'une main souveraine, la turbulence dé ses élans. Or, nous ne connaissons dans l'histoire du monde que le Catholicisme qui ait jamais pu régler et contenir

cet extravasement de la faculté religieuse, parce que le Catholicisme, cette force organisée de la vérité, a, par son Église, l'autorité éternellement présente et vigilante, qui sauve l'homme de son propre excès et le ramène tout frémissant à l'Unité, quand le malheureux s'en écarte, fût-ce même par une tangente sublime ! Partout ailleurs que sous le gouvernement de l'Église et en dehors de son orthodoxie, le mysticisme, — et il en faut bien prévenir les âmes ardentes et pures qu'une telle coupe à vider tenterait, — le mysticisme n'a donc été et ne continuera d'être qu'une immense erreur et une éblouissante ivresse de cette faculté de l'infini, la gloire de l'homme et son danger, et qui fait de lui, — diraient les naturalistes, — un animal religieux. — (1-95.)

Napoléon.

La plus grande gloire de Napoléon n'est pas d'avoir gagné des batailles sublimes et d'avoir avancé Fart de la guerre. Frédéric, le grand Frédéric en avait gagné avant lui et créé un art de la guerre qui a duré jusqu'à l'arrivée de Napoléon sur les champs de bataille; Nelson, presque au même moment que Napoléon, avait inventé sur mer le système d'attaque que Napoléon inventait sur terre... Non ! le côté solitaire de la grandeur de Napoléon, qu'on n'éclairera et qu'on ne glorifiera jamais assez, ce n'est pas ses victoires sur les armées de toute l'Europe, mais c'est sa bataille avec l'impossible [puisque en fin de compte il n'a pas triomphé, l'Empereur. C'est, au contraire, la Révolution qui a triomphé de lui; car Louis XVIII,

avec sa charte, c'est la Révolution qui nous revenait dans ces fourgons de l'étranger que les révolutionnaires ont tant accusés de nous avoir rapporté les Bourbons... Pour bien juger Napoléon, il faut se dire que dans l'histoire — excepté César peut-être — il n'y a pas eu de grand homme dans la position de Napoléon, aristocrate et despote comme tout homme de génie, et qui, pour refaire un monde en morceaux, devait se retourner contre la Révolution dont il sortait. Le péché originel n'est pas une invention de prêtre. Napoléon porta la peine de celui de son temps... Mais, spectacle admirable, comme il s'est débattu pour l'effacer ! II ne l'a point elïacé, même avec ses baptêmes de feu. La Révolution l'a vaincu. La troupe des chacals est venue à bout du lion seul... La France, selon moi, et l'Europe peutêtre, sont condamnées... Mais la gloire de Napoléon est d'avoir essayé — fût-ce en vain — de rapprendre aux hommes l'autorité qu'ils ne connaissaient plus ; c'est d'avoir pris la couronne dans le sang de Louis XVI et la boue de son échafaud et de l'avoir essuyée à la gloire de son front et de son génie ; c'est d'avoir montré à tous les hommes la puissance d'un homme, et d'avoir été un despote plus fort, à lui seul, que toutes les législations ! Or, ni Thiers, devenu tardivement républicain, ni Stendhal, libérai au point de reprocher au héros qu'il adore d'avoir volé la liberté, n'étaient de force à creuser dans cette grandeur-là 1 — (V1II-390.)

En 1797, le trait principal de la figure de Bona-

L'ESPRIT DE J. BARBEY d'alREVILLV 215

parte, qui se détache, dans sa jeune beauté de tête de Méduse, sur le bouclier de la Victoire, c'est le silence et l'impénétrabilité. Pour les partis entre lesquels il vit et auxquels il ne se mêle pas, il est le sphynx de sa grandeur future. Les contrastes de ses manières d'agir avec l'opinion contemporaine révèlent la profondeur de sa pensée. Il veut la paix ; le Directoire voulait la guerre. Tout le monde était impie et philosophe ; il était respectueux envers le Pape et il avait obtenu un asile à Rome pour les pauvres prêtres émigrés. De tels a:tes étaient son seul langage dans un temps où la France, épuisée de cris et de phrases, rendait l'âme dans l'éloquence de ses tribuns.— (XV-286.)

Lu le huitième volume du Mémorial de Napoléon a Sainte-Hélène. — Bonaparte, avec beaucoup d'esprit, un grand mouvement d'idées et une expression toujours pittoresque, ne savait pas causer. Il parlait et on Fécoutait, voilà tout. Vieille habitude de maître. — Qu'il devait être ridicule avant d'être empereur !... Dans ce monde, il y a de ces hommes puissants et déplacés, qui, n'étant pas sous le vrai jour qui leur convient, choquent par le fait de leur puissance même, et tombent sous cette moquerie légère qui est la sanction de l'égalité devant Yusage, cette loi de la bonne compagnie. — (XXXVI-H5.)

Napoléon pensait botlé ; il était trop pressé pour bien voir les nuances. — (XXXII-68.)

Naturalisme.

Le naturalisme, qu'on proclame le dernier mot de la littérature (et il pourrait bien l'être, en effet !) n'est que la cuistrerie d'un vieux peuple fini, qui se croit savant parce qu'il n'a plus la force de rien inventer.— (XV1II-65.)

La description, cette maladie de peau des réalistes... la description qui se croit scientifique et qui n'est que puérile, la description des choses exclusivement physiques, — des choses que le premier sot peut voir et décrire ! — Le retranchement des nuances, des transparences intellectuelles et morales, de la moitié de la création dans l'observation de l'artiste ! Moi, j'appelle cela du matérialisme, et du plus borné et du plus stupide, du matérialisme vieux comme le monde et qui, exilé des littératures fortes, ne manque jamais de reparaître dans les littératures décadentes, quand le souffle divin de la spiritualité n'anime plus les peuples que les littératures expriment. — (XVIII-64.)

Ninon de Lenclos.

Ce succès inouï qui dura près de cent ans, caf Ninon régna plus longtemps que Louis XIV, est, selon moi, la plus terrible accusation que l'on puisse porter contre le grand siècle. Malgré les variétés de gloire et sous la pluie de ses rayons, il y a, dans le xvn9 siècle, des boues molles et tièdes, déposées là et croupissant depuis la Renaissance, et que le

xviii0 siècle se chargera de féconder. Ninon, pour qui sait observer, est une figure de la Renaissance attardée. Elle est païenne. Elle est incrédule. Elle est impie. Elle a jeté d'élégantes draperies sur sa conception. Et le siècle de Louis XIV, du grand Condé, de Bossuet, s'est incliné devant elle. On conçoit parfaitement l'adoration posthume du xviii9 siècle pour Ninon, et que, sur les autels qu'il a brisés, il lui en ait élevé un. Elle lui avait légué Voltaire. Mais que Mlle de Lenclos ait été honorée dans son infamie par le siècle même de l'honneur, que cette déesse Raison, qui précéda les autres déesses de ce nom et de ces mœurs, soit allée de pair avec les plus illustres dames de la cour de la Convenance, que la prude Mmj de Se vigne en ait rêvé, que la comtesse de Sandwich l'ait recherchée, que la reine Christine ait vouiu l'emmener à Rome comme son amie, que Mme de Maintenon ait été liée avec elle, et que Louis XIV ait eu la pensée de se la faire présenter, c'est là un de ces spectacles qui font croire à l'enivrement de tout le monde. Mais le philtre qui a produit cette ivresse, ce n'est pas Ninon qui l'avait versé ! — (XXII-134.)

Normandie.

... Normandie, la belle pluvieuse, qui a de belles larmes froides sur de belles joues fraîches. — J'ai vu des femmes pleurer ainsi ! — (XXXV11I-163.)

J'ai passé tout le temps de ce voyage sous une pluie et un vent qui ont leur beauté, mais la beauté

21S L'ESPRIT DE J. BARBEY d' AUREVILLY

la plus triste, même pour moi, canard sauvage àe l'Ouest, l'enfant des ciels gris et des rivières glauques !... Chien de pays trop aimé ! Quand je le quitte, il semble que j'en emporte la terre avec moi, tant j'ai peine à m'en détacher ! — (XLIIi-68.)

Oberkirch (La baronne d').

Mme d'Oberkirch est un de ces écrivains spontanés qui jaillissent d'une société élevée comme l'eau d'une source jaillit du sol, qui se sont donné la peine de naître et très peu celle d'écrire, et qui ont écrit cependant facilement, simplement, avec des puretés et des élégances que la société à laquelle ils appartenaient mit sous leur plume comme elles les avaient mises sur leurs lèvres.

... Elle est honnête, son livre est honnête, et l'impression qu'on en reçoit est une espèce de justification des hautes classes (si coupables pourtant alors), puisqu'on trouvait encore à leur sommet des âmes aussi droites que la sienne, et parmi tant de ruines, des giroflées de cette blancheur ! — (XIV-83, 86.)

Obscurité.

Pour moi, qui aime les distinctions et qui l'avoue sous ce régime d'égalité républicaine, celle que j'aime le plus, par ce temps de gloires insultantes, c'est l'obscurité. — (XI-246.)

Ce n'est pas pour moi une mauvaise note, d'être obscur. Parce temps de ruée vers une publicité insolente, il y a quelque chose de virginal dans l'obscu-

L'ESPRIT DE J. BARBEY d'aUREVILLV 219

rite que je ne puis m'empêeher d'aimer, et quelque chose aussi toujours d'un peu prostitué dans la gloire, qui me la gâte et me pousse à la mépriser. — (XX- 312.)

J'aime l'obscurité. Les absurdes gloires qu'on nous fait en quatre jours avec les trompes (et les tromperies !) des journaux, me font trouver l'obscurité une chose charmante, — comme un bandeau noir sur des cheveux blonds. Seulement, il faut que les cheveux soient très blonds, et que le talent ait l'éclat de l'or, dans son ombre. — (V-179.)

Opérette .

... L'opérette, ce culot littéraire de ces derniers temps, l'opérette, cette bâtarde du vaudeville — une des gloires légères de la France, quand elle était légère, mais qui n'est plus comprise de la France pataude ! — et de Topéra-comique, qui ne doit pas être très content de la fillette qu'il a pondue, laquelle a ratatiné jusqu'à son nom. L'opérette, qui finira par tuer l'opéra, comme le café chantant tuera le théâtre, est au fond la grande œuvre de ce temps, essentiellement petit. C'est de la littérature dramatique à la basse hauteur de l'esprit démocratique, ignorant et blagueur, et qui aime à voir toutes choses descendre à son niveau très bas. — (XXXIV-219.)

Opinions.

Quand on a des opinions courantes, je les laisse courir.— (XLII-31.)

Orateurs.

Tout orateur a du déclamateur en lui. C'est vice de conformation et de nature. Mais alors qu'il ne déclame pas, alors qu'il est le plus heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de conformation aussi, cette force d'expression et d'idée vulgaire qui l'empêchera toujours d'atteindre à la hauteur de pensée et à la concentration de forme du grand écrivain. Tout grand orateur, ou plutôt tout orateur quelconque, verrait s'interrompretout à coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui et son public, s'il n'était pas un peu vulgaire comme toutes ces foules auxquelles il a affaire, et avec lesquelles il doit s'entendre pour les entraîner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils n'avaient pas tous cette force dans la vulgarité qui est leur fond même ! Les plus grands, je le sais, commencent par Démosthène (mais Démosthène, quoi de plus que le bon sens d'une place publique ?) et finissent par O'Gonnell, un sublime bouffon de Shakespeare, qui a grimpé sur les hustings ! Quant à Bossuet, n'en parlons pas ... Bossuet, qui composait ses sermons à genoux comme saint Charles Borromée, n'est pas un orateur humain. C'est un inspiré. Je demande donc une exception pour Bossuet ! Lui n'a jamais besoin d'être vulgaire, et quand il Test par l'expression, c'est pour relever d'autant sa pensée par le contraste. Mais ceuxlà qui ne sont ni Bossuet que ne peut être personne, ni Démosthène, ni O'Connell, ni même Mirabeau, et qui descendent jusqu'à M. Ledru-Rollin, avec leur

e'eSPRIT DE J. BARBEY D AUREVILLY 221

part de talent et d'influence, ceux-là ont besoin de la verve et de la force dans les idées communes... Ils ont le coup de gorge strident et le mouvement toujours prêt des fortes mâchoires oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela du soir pour le matin un talent réel de littérature ou d'histoire... — (1-289.)

Orient.

L'histoire orientale n'est qu'un vague empâtement d'hommes, de choses et de doctrines. Elle est anonyme et impersonnelle. Excepté Mahomet qu'on y voit, et qu'on y voit bien, peut-être parce qu'il est moins Asiatique en venant vers nous, nulle figure ne se détache nettement de cet immense théâtre à scènes perdues ! Les noms, même quand il y en a, — et il y en a de terribles et d'affreux : Gengiskhan, Timour, etc. — ne sont personne. Ils désignent seulement des haches humaines dont le manche est dans la main de Dieu... — (XXI-138.)

Originalité.

Grande affaire, cela ! Avoir du talent, mais se garder de l'invention comme de la peste, n'avoir pas surtout l'insolent privilège de l'originalité qui choque tant les esprits vulgaires et viole trop cette chère loi de l'égalité ; avoir du talent et même s'en permettre beaucoup si on peut, mais sous la condition expresse que ce sera sur un mode connu, accepté, qui ne dérangera rien dans les habitudes intellectuelles et ne sera point, pour ceux qui se comparent, une différence par trop cruelle, telle est la meilleure

et la plus prudente combinaison qu'il y ait pour se faire un succès, qui suffit à la vie et même à la fatuité dans la vie, et pour se passer très bien de la gloire, — ce morceau de pain toujours inutile, gagné en mourant de faim par ces imbéciles d'inventeurs qui ne le mangent pas ! — (III-346.)

En France, l'originalité n'a point de patrie ; on lui interdit le feu et l'eau ; on la hait comme une distinction nobiliaire. Elle soulève les gens médiocres, toujours prêts, contre ceux qui sont autrement qu'eux, à une de ces morsures de gencives qui ne déchirent pas, mais qui salissent. Être comme tout le monde est le principe équivalent, pour les hommes, au principe dont on bourre la tête des jeunes filles: « Sois considérée, il le faut» — (XXXVIII-53.)

Ne jamais donner à la pensée cet ètonnement dont parle Rivarol, qui le donnait, lui, toujours... N'être pas original est un moyen sûr de réussir vite en France, où c'est presque une impertinence pour chacun que de ne pas ressembler à tout le monde. - (XIX-12.)

... L'originalité pure, cette tête de Gorgone pour l'esprit français... — (IV-325.)

Orthographe .

Ils prétendaient qu'il fallait affranchir aussi l'orthographe, et que les cuisinières qui ne la savaient

pas étaient celles-là qui la savaient le mieux... Que sont devenus ces farceurs ?

Autrefois on les payait par des éclats de rire. Mais le monde est devenu si sot qu'il faut maintenant craindre leur influence, et que nous arriverons peutêtre à être obligés de la discuter, cette haute influence des farceurs ! — (Août 1874, — XXIII-222.)

Oubli .

Affreuse caractéristique de ce temps ! Il n'y a que la rapidité et la profondeur de l'oubli qui puissent y égaler la fureur des enthousiasmes imbéciles. Les grands hommes y durent vingt-quatre heures, et c'est vingt-quatre fois trop pour les grands hommes qu'on y fait... Nous passions pour légers autrefois, mais ce n'est plus légers que nous sommes, c'est inconsistants ! On nous appelait des Athéniens modernes. Des Athéniens ? Mais nous ne sommes pas même des femmes d'Athènes ! En politique, nous ne sommes guère que des cocottes de Paris... — (XL- 111.)

Paganini.

Je n'ignore point tout ce qu'on raconte de la prodigieuse exécution de Paganini, qu'on a fini par appeler « infernale », ne sachant comment la nommer. La tournure élancée et fringante du Diable qu'avait Paganini, sa maigreur cuite au soufre, ses longs cheveux charbonnés, son nez en crochet, ses yeux en soupiraux d'enfer, s'accordaient bien à l'épithète donnée à son exécution. Paganini était le plus

terrifiant des contes d'Hoffmann, venant à vous sur de longues pattes de héron... — (VÏI-203.)

Paganisme.

Partout où le sentiment baisse, le paganisme, qui n'est pas de l'histoire et de l'archéologie, mais bel et bien de la nature humaine éternelle, le paganisme remonte ! — (IV-108.)

Paganisme moderne.

... Païen comme on l'est dans les temps modernes, hostiles aux religions, où l'on a remplacé les mythologies par des métaphysiques, aussi bêtes et moins amusantes que les vieilles mythologies d'un monde nettement et nommément païen. — (VI-115.)

Palais-Royal (Théâtre du).

... Ce rire absurde, ce rire des hommes embêtés (pardon !) qui veulent oublier leur embêtement, car la source du rire n'est pas plus haut que cela au Palais-Royal. Les cœurs blessés, d'ailleurs assez rares dans cette superficielle humanité, ne vont guère au Palais-Royal, mais tout ce qui s'embête y afflue. C'est le Théâtre des embêtés.— (XXX1I-119.)

Papauté.

La Papauté : clef de voûte de tous les gouvernements de ce monde, qui sans elle sont ce que vous voyez : — l'Anarchie et la Bêtise dans les intelligences, en attendant qu'ils soient, dans la réalité de l'histoire, les Jacqueries et la Cruauté...

Car nous y touchons, à ces instants terribles. Nous en sommes au Proscenium grotesque, cela étant une loi en politique que le grotesque précède toujours l'atroce. — (XLI-120.)

L'homme n'est plus rien quand il devient LE PAPE. De ce creuset de la Papauté toutes les âmes sortent égales entre elles, et douées de la même incoercible vigueur pour le service de Dieu.

... La tiare grandit toujours le front sur lequel elle tombe... Dans l'histoire de l'Église romaine, tout Pape devient grand dès que grandissent les circonstances. — (XLI-123.)

Paradoxe.

Paradoxe est le nom que les préjugés, qui ne sont pas si bêtes qu'ils sont faux, ont donné à beaucoup d'idées vraies. - (X1X-3.)

Parlementarisme.

... La Révolution française, en faisant souvent mine de mourir, mais ne mourant jamais, nous a légué, pour nous consoler de sa perte momentanée, le Parlementarisme, ce joli enfant de sa façon qui nous ramènera toujours, dans un temps donné, à sa mère, si nous sommes assez aveugles pour nous fier à ce charmant petit... — (XXI-236)

... Cette espèce de gouvernement, qui n'en est encore qu'au mépris, achèvera un jour notre éducation par le dégoût... Nous lui devrons, pour dédom-

226 l'esprit de j. BABBEY D'AUREVILLY

magement des malheurs et des hontes dont il n'a pas su nous préserver, sinon de nous faire rentrer, par le clair spectacle de son impuissance, dans notre tradition historique, — car l'histoire a de ces interruptions qui, comme les arcades rompues du Colysée, doivent rester béantes pour l'éternité, — au moins de nous replacer dans notre tempérament, dans notre vérité de peuple sentant et pensant... Le gouvernement du bavardage éternel, du sophisme » de la subtilité, de la chicane, de l'intrigaillerie de couloir, nous aura réappris le gouvernement de l'action rapide et droite, qui fut notre génie !...

Oui sait ? Ce gouvernement monarchique des Assemblées aura creusé plus profondément ce sentiment du besoin d'Un homme, qui dans ce néant d'hommes, se précise un peu davantage tous les jours. — (XXI-244, 245 — Juin 1874.)

La visée, ou peut-être la billevesée de ce temps, c'est de croire que dans ce monde qui ne se fait, ne se refait et ne se conserve qu'à coups de grands hommes, on peut très bien se passer de grands hommes quand on a des institutions. — « Je ne suis qu'un accident heureux », disait le mystique Alexandre de Russie à la constitutionnelle Mme de Staël. Mais il n'y eut jamais que cela dans l'histoire ! des accidents heureux et glorieux, ou des accidents malheureux, inglorieux ou honteux... et toutes les théories du parlementarisme ne changeront pas cette dure loi de l'essence des choses. Les accidents heureux sont les princes qui ont la vue droite, la volonté nette, l'action ra-

pide, qui portent, en tous leurs actes, le sentiment de leur droit et du droit de leur pays, et nulle institution, nulle combinaison, nul équilibre rêvé ou réalisé par les hommes, ne peut remplacer ces accidentslà, quand ils manquent; et quand ils manquent, c'est un accident irréparablement malheureux, car Dieu n'a pas permis à l'homme de pourvoir à l'irréparable, à ce mal de l'irréparable qu'on trouve à chaque minute dans sa mystérieuse et douloureuse création! La fatuité de l'homme est de le croire, mais la pratique de Dieu est de lui prouver qu'il se trompe, et, avec des faits terribles, de le lui démontrer. — (XL- 230.)

Partis.

Tant qu'on reste dans le vocabulaire des partis, on est la dupe de leurs mensonges. — (XXI-133.)

Pascal.

Les sciences vieillissent... les philosophies se succèdent... Mais Pascal, lui, le Pascal des Pensées n'a pas, comme on dit, pris un jour. Toute une armée de géomètres a passé pourtant sur le géomètre du xvne siècle et planté plus loin que la place où il était tombé l'étendard de la découverte ! Le jansénisme s'en est allé en fumée avec les autres poussières d'un siècle écroulé, et, jusqu'en ce beau livre des Pensées, il s'est trouvé de vastes places qui maintenant font trou dans le reste, comme dans un tableau écaillé. La foi religieuse a pâli. La croyance au surnaturel, qui était le seul naturel pour Pascal,

228 l'esprit de j. rarhey d'aurevilly

a diminué dans les esprits, retournés vers l'en-bas des choses. 11 y a donc tout un Pascal de mort dans Pascal. Mais il y en a un autre qui ne mourra pas, c'est le poète des Pensées! c'est le poète qui est pardessous tous ces raisonnements, tous ces doutes, toute cette syllogistique désespérée, toute cette algèbre de feu qui cherche l'inconnue et ne la trouve jamais, et qui, comme un phénix effrayé,, aveuglé par les cendres du bûcher où il s'est consumé luimême, se sauve tout à coup dans le ciel ! — (1-189.)

Ce qui distingue Pascal, ce n'est pas la force de sa raison, car souvent il voit faux ; ce n'est pas non plus la pureté de sa foi, car souvent elle est troublée. Un pas de plus du côté où il marche, c'est dans l'hérésie qu'il tomberait !

Non 1 Ce qui le crée Pascal ; ce qui lui fait, par l'accent seul, une langue à lui à travers celle de Montaigne, dont il a les tours et dont il s'assimile les qualités; ce qui lui donne une originalité incomparable entre tous les esprits originaux de toutes les littératures, et le fait aller si loin dans l'originalité que parfois il rase l'abîme de la folie et donne le vertige, c'est un sentiment unique — un sentiment assez généralement méprisé par le superficiel orgueil des hommes, et ce sentiment, c'est la peur I

... La peur, ce n'est pas la lâcheté. La peur de Pascal était digne de son âme et de son esprit.

... Cette sublimité qu'on rencontre en ces quelques pages inachevées (les Pensées), et qui n'ont aucun modèle quant à l'inspiration qui les anime, cette

sublimité qui n'existait plus depuis les effarements de quelques prophètes, je la trouve en Pascal dans la peur de Dieu et de sa justice, la plus grande peur de la plus grande chose qui pût exister dans la plus grande âme, l'âme de Pascal, que j'appellerai : « A elle seule tout un infini ! » — (1-184).

... Y aura-t-il jamais un dernier mot à dire sur cet homme qui fait l'effet d'un infini, à lui seul?

Pascal, en effet, a été plus retrouvé, plus restauré, plus raconté que jugé de ce jugement définitif et suprême qui donne la raison suffisante d'un homme ; il a produit plus d'étonnement que d'admiration encore, et presque plus de frayeur que d'étonnement. Les critiques à classifications et à catégories, les nomenclateurs qui croient aux familles d'esprits, ont été complètement déroutés par ce grand singulier, sceptique et dévot, géomètre et poète, l'ordre et le désordre, qui se bat contre sa tête avec son cœur. Ils n'ont rien compris ou du moins ont compris peu de chose à ce solitaire, plus solitaire que tous les solitaires de Port-Royal dont il faisait partie, car jamais la règle et la communauté de doctrine et de foi n'empêchèrent qu'il ne fût seul, éternellement seul, sur la montagne de son esprit. Hélas ! il y resta jusqu'à son dernier jour, tenté comme le Sauveur Jésus, aussi sur la montagne ; et son tentateur, à lui, fut son propre génie, affamé de ce que les sciences de la terre n'ont jamais donné : la certitude ! — (1-180.)

Pascal, qui, malgré son génie, a écrit tant d'assertions fausses, comme il convient à un esprit mathématique appliquant sa géométrie aux choses morales, Pascal a dit que le moi était haïssable dans les livres, et il se trompait avec sa généralité, absolue et grognonne.

Les mémoires sont des livres, apparemment, et le moi y est charmant.. . Mais Pascal, j'imagine, avec ses ronds et ses carrés, son crucifix janséniste aux bras perpendiculairement roidis et sa Sainte-Épine, ne lisait pas beaucoup de mémoires. Il méprisait la vie et son détail, comme Malebranche, cet autre stylite de la pensée, qui non seulement ne s'occupait pas de mémoires, mais allait jusqu'à insulter l'histoire, en la traitant ni plus ni moins que de commérages de portier! — (XIV-242.)

En disant que le moi était haïssable, Pascal ne disait qu'un mot de janséniste envieux et farouche, qu'il détruisait, du reste, presque en même temps qu'il le disait, — car ce qu'il voulait, c'était, dans l'auteur, de trouver l'homme, ajoutait-il. Or, s'il cherchait l'homme dans l'auteur, il y cherchait le 7?7oi, l'auteur n'étant jamais qu'une superposition à l'homme, et Pascal, tout Pascal qu'il fût, prenait son cou d'Hercule dans une contradiction et s'étranglait I — (XVI-138.)

Paternité.

Tant que la paternité, qui est dans la famille ce

que Dieu même est dans l'univers, restera debout dans un seul Code ou dans un seul cœur ; — tant que cette paternité discutée, diminuée, méprisée, imbécillisée comme elle l'est par de lâches tendresses, n'aura pas cependant entièrement perdu la notion de son imprescriptible droit et n'aura pas été remplacée par l'État, ce tyran eunuque qui n'a pas d'enfants ! — tant que ce beau débris de l'histoire du genre humain tout entier ne sera pas rasé de l'àme humaine, de sa conscience et de sa mémoire, et que chez nous il y aura encore autre chose que des bâtards et des institutions qui veulent bâtardiser la France, la société de tous les temps et de l'histoire ne sera pas vaincue et l'aveugle et forcené génie de la Révolution n'aura pas dit son dernier mot ! — (IX-163.)

Dans la société, cette paternité désarmée, cette royauté fainéante est tombée dans la camaraderie, dans le tutoiement, dans le bras-dessus, bras-dessous, des tendresses sans respect. Les fils les meilleurs y traitent leurs pères d'amis, et, comme le progrès est la vérité et la loi glorieuse, ils les méprisent un peu, au fond, et entre jeunes gens les appellent des vieux, — même ceux-là, j'ai dit les meilleurs ! qui ne souhaitent pas leur héritage. Chez les sauvages, on tue les pères par respect : respect terrible, mais respect encore ! Mais dans les sociétés progrès-. sives, on fait mieux que de les tuer, on les méprise. On vous les expédie légèrement, avec le poison du mépris. - (XXXIII-61.)

232 L'ESPRIT DE J. BARBEY d'aUHEVILLY

Patience.

S'attendre : chose héroïque dans un temps où tout le monde est si pressé. Nous croyons beaucoup à ces hommes qui ont mis la main sur leurs facultés et qui les ont forcées à se taire longtemps. Le Silence est père de la Pensée. — (IV-66.)

Patrie.

L'homme et la nature ne suffisent pas lorsqu'il s'agit de marquer le génie de son trait le plus solide et le plus beau. On aime que l'histoire s'y ajoute et doive s'y ajouter, — l'histoire, c'est-à-dire la patrie, la sainte nationalité ! Le meilleur du génie du chantre d'Énée, c'est d'être un Latin, le génie latin dans une organisation divine. Virgile est avant tout un génie historique, comme tous les grands génies, du reste, car dans les siècles il est peu d'exceptions à cette loi. Montez- les, redescendez-les, vous trouverez presque toujours le génie des grands poètes plus ou moins imbibé d'histoire, comme notre cœur est imbibé de sang. Même dans les temps actuels où l'influence de la patrie et de la race paraît de plus en plus défaillir, le génie n'est pas encore devenu le prolem sine matre creatam que ses bâtards s'imaginent nous faire croire. Les esprits qui honorent le plus la pensée moderne ont gardé le goût du terroir, l'accent inaliénable de la patrie. — (VI-55.)

Patriotisme.

Quitter son pays ! Moi je crois qu'on l'emporte

Le fameux mot de Danton est une bêtise... et une grossièreté !

« On n'emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers. » — Quel cordonnier que ce Danton! Il s'agit bien de souliers ! Il s'agit de cœur ! — (111-88.)

C'est un ennemi de la guerre (Pierre Dupont) qui finit une de ses plus belles chansons par ce trait qu'il croit sublime et qui n'est que mesquin :

Marins, le plus grand des trois-mâts N'est sur la mer qu'une coquille.

Du sang- versé dans les combats On ne fait pas la cochenille...

Ce qui est une vérité plate et une idée de teinturier. Certes, on en fait mieux ! On en fait de nobles exemples pour les générations qui suivent et de grands souvenirs pour l'histoire. L'histoire, qui conserve ce sang, trempe là-dedans les courages et les baptise pour l'héroïsme. Or, même au point de vue économique, qui ne devrait pas être celui du poète, la teinture de ce sang, d'où peuvent sortir des héros, rapporte plus à une nation que la plus précieuse et la plus rare des pourpres, faites par l'industrie. Le meilleur produit pour un peuple, c'est encore la gloire, et toutes les chimies et les industries de la terre ne remplaceront pas cette marchandise-là demain ! — (III 249.)

Patti (Adelina).

M"6 Patti ne fut jamais pour moi ce qu'on appelle

234 L'ESPRIT DE J. BARBEY d'aUREYILLY

une grande artiste, mais simplement un mécanisme bien conditionné, un mécanisme mieux réussi que le nègre qui a un cadran dans son ventre. Elle a dans le sien une cage de rossignols... Mlla Patti est, à la vérité, une princesse de l'oreille et l'impératrice de Famusette, dans une société qui n'aime plus que la musique, cet art sans idée, et qui est attaquée de ce mal que Bossuet, avec son grand sérieux méprisant, appelait : « l'ensorcellement de la bagatelle ». — (XXXIM38.)

Pauvreté.

... Pauvreté, — la seule chance de poésie et de vertu qui nous reste, dans nos mœurs confortables et cupides et nos industrielles grandeurs. — (XXXII- 255.)

Depuis que le monde est monde le Christianisme seul a compris les pauvres et les a bien vus. Seul, ce rayon de Dieu leur tombant sur la tête, plus chaud et plus magnifique que le soleil de Murillo, a éclairé les gueux et les a idéalisés. — (Xl-179.)

Les pauvres des champs, quels que soient leur bassesse, leurs passions, leurs vices mêmes, sont autrement poétiques que les atroces voyous de Paris, ces excréments de capitale et de civilisation, qui souillent l'aumône en la recevant. — (XI-181.)

Pearl (Gora).

... A l'avant-scène roussinait Mlle Gora Pearl, cette

face macabre, très inférieure, selon moi, à la Mort d'Albert Durer : Mlle Cora Pearl, cette charade anglaise, ce problème posé aux populations !

Les partisans des majorités qui croient, dur comme fer, que le nombre des votants peut prouver quelque chose, disaient, en donnant de la tête comme des chevaux qui encensent, qu'il fallait bien, après tout, que cette célèbre demoiselle, avec son succès et sa publicité, eût une valeur, un talent quelconque, une manière de s'y prendre, un mérite, si souterrain qu'il fût... Et les femmes, qui entendaient cela, rêvaient ! — (Décembre 1867 — XXXI-135.)

Peinture.

De ce jardin fleuri de la sculpture, piqué de blanches statues, où ceux qui les regardent ne sont pas beaucoup plus nombreux qu'elles, je monte au salon de la peinture, où la foule, dense et pressée, prend un intérêt plus vif à ce qu'elle voit et justifie ce que j'ai dit de l'attraction de la couleur. Attraction grossière, tenant à la couleur elle-même, et qui fait préférer à l'enfant un polichinelle bariolé de rouge, de bleu et de jaune, à la plus pure statuette d'ivoire !

La multitude est cet enfant-là. — (VII-266.)

Est-il besoin d'en avertir? Nous n'appartenons pas à cette école de matérialisme serein, qui avoue tranquillement ne voir dans la peinture que de la couleur et des lignes. Certes, nous les y voyons aussi, parce qu'elles y sont, et nous n'en voulons pas dimi-

nuer la place ! Pour nous aussi, la couleur est la plus enivrante magie du peintre, et la ligne sa puissance la plus fière ; mais il fallait le sensualisme des temps actuels pour qu'on se moquât de la pensée (et avec quoi s'en moque-t-on, bon Dieu !) et qu'on proclamât olympiquement, avec le sang-froid d'un buste de Gœthe (qui lui-même ne fut jamais qu'un buste), qu'en peinture comme en poésie, la pensée et le sentiment sont inutiles, et qu'on peut aisément s'en passer. Nous n'avons jamais admis, pour notre compte, que les grands artistes pussent être impunément les détrônés de l'esprit, les exilés heureux et insouciants de l'intelligence. Nous avons toujours cru qu'avant d'être des lignes et de la couleur, la première condition d'un tableau était d'exprimer quelque chose de l'ordre du sentiment et de la pensée, et qu'un chaudron luisant au soleil, par exemple, un paquet de carottes ou les grains de tabac dans le crachat d'un vieux capucin du tableau flamand si célèbre, si nature qu'ils soient par l'énergie du rendu et le rayon qu'on y fait descendre, ne l'emporteront pas, sans un renversement du sens commun et du sens artistique, sur un tableau où le cœur de l'homme sera en jeu et sa divine spiritualité éclairée. — (VII-67.)

Pessimisme.

La vérité, dans notre temps, fait tort à la beauté même. — Ah ! tu es donc beau ? Tu n'es plus vrai ! — Mais on lit avec goût et avec empressement Hartmann et Schopenhauer,quine sont ni beaux ni vrais,

mais qui ont le bonheur d'être dans le faux — un taux affreux! — jusqu'aux oreilles, et on fait accueil à ces Allemands, qu'il faudrait, si la France était encore spirituelle, reconduire intellectuellement à la frontière de leur littérature avec les coups dans les jambes de la serviette de Figaro, quand il met Basile à la porte en lui disant : « Allez vous coucher, Basile, vous sentez la fièvre ! » — Eux, c'est bien pis que la fièvre qu'ils sentent: c'est la déjection de leurs esprits ! — (IX-28.)

Philanthropie.

Énervés par le scepticisme, ramollis par la philanthropie, qui croit à l'abolition de toute espèce de bobo, et dont le dernier succès sera de nous changer en doux bâtons de sucre d'orge, nous laissons faire cette ramollisseuse qui débuta avec Condorcet par ne pas vouloir de la peine de mort, ni même de la mort, et qui ne voulant plus de peine du tout, ni du fouet pour les enfants, ni de la guerre pour les hommes, cette immense pénalité, essaie de gratter en cet instant les comminatoires de la loi avec la sandaraque du sentiment et, — avant de supprimer entièrement l'armée, le sacerdoce et la magistrature, cette trinité sociale investie du droit de réprimer et de punir, — d'encotonner les baïonnettes. C'est ainsi que nous travaille la philanthropie. C'est ainsi qu'on abolit Sparte, cette Sparte qui se retrouve toujours, dans l'âme de l'humanité quand elle est restée grande et fière. Mais aussi, pour peu que l'on ne meure pas dans Tépreuve, pour peu qu'on ne sombre pas noyé

dans cette fonte des esprits et des caractères devenus fange, c'est ainsi qu'on prépare la réaction furieuse de ces lois de Lynch, latentes représailles cachées au fond des cœurs et qui, un jour, pourront en sortir!... - (XXXIX-185.)

Philippe II.

Philippe II, qui n'est pas un grand homme, qui n'est pas un grand roi, qui n'est pas même une grande àme, eut cependant dans l'âme qu'il avait un grand amour pour deux grandes choses : Dieu et l'Église, qui n'en faisaient qu'une à ses yeux ! Il a aimé Dieu et l'Église du premier amour de sa vie et à travers tous les sentiments de sa vie, s'il en eût d'autres, ce qui est douteux. En dehors de Dieu et de l'Église, il n'eut peut-être que des sensations. Ce sombre Cloîtré de l'Escurial, qui fait l'effet d'on ne sait quel terrible moine enfroqué dans un manteau de roi, avait tout du moine, excepté la chasteté. Il aima ardemment les femmes, cet homme de rosaire, de communion et de cilice ; il les aima, quoiqu'il dût les épouvanter rien qu'en les serrant dans ses bras ; il fut libertin, fornicateur et adultère. Mais ses vices étaient moins forts que sa foi et ne purent arracher jamais de son âme Dieu et l'Église, qu'y avait gravés la main de sa mère et que son âme garda, comme un marbre son inscription.

... Ainsi, l'amour, le croira-t-on ? Il n'y a que l'amour qui puisse expliquer Philippe II et son règne, et l'empêcher d'être dans l'histoire l'espèce de monstre qu'ont fait de lui, dans l'imagination des hommes,

les ennemis de ce qu'il aimait... Il n'y a que l'amour qui puisse faire comprendre les cruautés de son gouvernement contre les ennemis de sa foi, contre les blasphémateurs et les négateurs du Dieu qu'il aimait. Il n'y a enfin que l'amour — un amour immense ! — qui puisse faire comprendre qu'il ait toute sa vie voulu la même chose : la gloire de Dieu, son triomphe, son règne, et qu'il ait vengé son honneur

— l'honneur de Dieu outragé ! — par des supplices effroyables et insensés. Car l'amour veut venger ce qu'il aime, et c'est même une nécessité pour l'amour.

Philosophes.

Que sont en fin de compte tous ces philosophes?... De grands poètes, fort curieux d'abord et ensuite assez fatigants à connaître, des poètes étranges, les poètes de V abstraction bien plus que des découvreurs de vérités. Depuir Aristote jusqu'à Kant qui l'a complété, depuis Hegel le descendant jusqu'à Spinosa l'aïeul, et qu'un autre poète, mais qui valait mieux, Lessing, a réhabilité à force de poésie, vous n'avez^ prenez-y bien garde, dans tous ces philosophes, que des poètes abstraits. Voyez, ils sont presque tous géomètres, parce que la géométrie est suprêmement la science de l'imagination... Et c'est par là qu'ils périssent comme observateurs ! Avec leurs tourbillons, leur vide et leur plein, leur dynamique, leurs harmonies préétablies, leurs idéalismes impossibles, ce sont de grands poètes, mais abstraits, — des faiseurs, comme dit le mot poète, des créateurs de puis-

santés ou d'impuissantes chimères ; car l'homme n'invente réellement que sur le terrain de l'imagination, mais Dieu lui donne et il reçoit seulement sur celui de la vérité. Ce sont d'énormes poètes abstraits, mais le moindre poète vivant, avec la plus modeste des fleurs à la bouche, le moindre poète d'expression vaut mieux que tout cela, et, je finirai par ce blasphème philosophique, fait plus véritablement que tous ces abstracteurs de quintessence pour l'avancement moral du genre humain. — (1-53.)

La partie négative est toujours la meilleure chez tous les philosophes, ce qui, par parenthèse, est un cruel arrêt, implicitement porté par les faits, contre la philosophie elle-même. Les philosophes ne son vraiment forts que les uns contre les autres. Sans leurs erreurs mutuelles, que seraient-ils?... — (1-51.)

La philosophie étant incapable de découvrir la vérité absolue, les philosophes sont tenus, pour être quelque chose, d'être au moins des originalités spirituelles. Autrement, que seraient-ils ?... La science philosophique, ou ce qu'on appelle de ce nom, n'aboutissant, par tous ses rayons, qu'à un scepticisme inévitable, les philosophes ne sont guère plus que des gymnastes dans un exercice de l'esprit... Leur effort seul et la mesure de leur force font tout leur mérite et leur gloire... Un ou deux siècles partout, en Allemagne quelques années, suffisent pour effacer de l'estime des hommes leurs systèmes, qui n'existent plus alors qu'au mince et puéril état de curiosités

intellectuelles, et ne conservent, quand ils furent puissants, que le nom de leurs inventeurs. — (IX-1 11.)

... Les philosophes de ce pauvre temps, stériles comme des architectes, ne pensent point par euxmêmes et vouent leur stérilité à des monographies et à des commentaires. Ils gardent et montrent le sérail d'autrui.

... Cousin peut être appelé le grand Cousin, quand on le compare aux petits philosophes dont il fut le père. — (IX-241, 242.)

Philosophie allemande.

Trente ans ! Voilà ce que dure à peu près toute gloire philosophique allemande. C'est moins long que la beauté d'une femme ! Kant, Fichte, Jacobi, Schelling, n'existent plus... que dans Tenneman. Mettons pour Hegel, qui est le plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque chose commme quatrevingts à cent ans d'influence malsaine sur le monde: quelque chose comme la beauté de Ninon qui, vieille, fit des conquêtes, jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux vieux yeux chargés de tant d'iniquités. Oui, mettons cela, si vous l'exigez 1... Mais après, et même peut-être avant, Hegel, comme Kant, aura son Henri Heine. Il lui surgira un Heine, un Yorick, un bouffon quelconque, qui lui jettera sa pelletée de plaisanteries sur la tête, et c'en sera pour jamais !

C'est de la plaisanterie, en effet, que ressortent

tous ces systèmes de philosophie, qui veulent expliquer ce monde de mystère et en supprimer le crépuscule... — (1-80.)

Les systèmes philosophiques que produit l'Allemagne font l'effet, dans sa littérature, des amoncellements de sable au désert. En quelques coups de vent, ces amoncellements disparaissent ; en quelques années, ces systèmes... Demandez-vous quelle o-L-ande place tiennent, maintenant, dans le respect intellectuel des hommes, tous ces capucins de cartes philosophiques tombés les uns sur les autres : Kant, Fichte, Schelling, Hegel, qui étaient pourtant, comme on dit au whist, les honneurs du jeu... Quelques curiosités spéciales s'en occupent encore, mais comme on s'occupe d'une mécanique qu'on démonte et qui ne va plus. C'est là tout. — (IX-237.)

Photographie.

La photographie, cette démocratie du portrait, cette égalité devant l'objectif, — brutale et menteuse, — cet art de quatre sous, mis à la portée de la vaniteuse gueuserie d'un siècle de bon marché et de camelote, la photographie a remplacé, pour nous modernes, les images des anciens et les somptueux portraits de l'ancien régime, toutes ces choses grandioses, bien faites et rares, dans lesqueiles,je le veux bien, l'orgueil de race trouvait son compte autant que les autres sentiments du cœur, mais qui, du moins, restaient fièrement et pudiquement appendues aux lambris de la maison, sous les yeux res-

pectueux de la famille... La famille ! Il s'agit bien maintenant de cela !... C'est la vitrine qui est la famille. On y fait queue, on s'y entasse, on s'y accumule, en portraits, depuis l'homme d'État jusqu'au portier, depuis la duchesse jusqu'à la cabotine, et tous, et toutes, avec l'orgueil d'être lorgnés par l'imbécile badaud qui passe... — (XXXIX-1S.)

Phrase.

... Comme si les phrases n'étaient pas les veines de la pensée, dans lesquelles la pensée circule comme circule le sang dans les veines de la chair...— (VIII- 392.)

Pindare.

Pindare, dont on peut comprendre la lettre, mais dont l'esprit évaporé sous le souffle des siècles rend la gloire incompréhensible... Pindare, malgré des qualités nettement supérieures, est un poète dont le sens intime est perdu. Il ne relève plus que des linguistes et des archéologues, et n'a de saveur appréciable que pour quelques dégustateurs littéraires qui démêlent, comme certains chimistes, la présence d'un arôme que le temps n'a pas encore entièrement rongé dans une liqueur vieille de plusieurs siècles. L'inspiration du poète thébain n'est plus qu'une lettre morte, d'un fini vraiment grec ; mais elle est finie dans un autre sens : elle est finie comme tout ce qui ne fut que grec, comme tout ce qui ne s'ap-

2Î1 L'ESPRIT DE J. BARBEY d'aUREVILLY

puie point à la grande nature humaine, la seule chose qui ne périsse pas ! — (VI- 17, 19.)

Piron.

... Un esprit alerte et allègre, et soudain, et jaillissant de la gaine, et franc comme l'osier, et cinglant et pétaradant comme la poudre !... Sans Piron, Voltaire aurait pu se croire, à lui seul, je ne dis pas tout l'esprit humain, mais, ma foi ! tout l'esprit français, tandis qu'avec Piron, Voltaire est obligé de se dire, en se mordant l'ongle : « Diable ! nous sommes deux ! »

... Certes ! maintenant, à la distance de plus d'un siècle, nous n'appellerons point quelque chose les œuvres écrites de Piron, les espèces de bouteilles vides de cet esprit mousseux, violent., bu sur place et... évaporé. — Évidemment la gloire de Piron n'est pas là. Elle est dans ce qu'il fut, dans ce qu'il dit, dans ce qu'il laissa tomber, et non dans ce qu'il écrivit, cet esprit facile à profusion et débraillé comme l'ivresse. — C'est dans le Pironiana qu'il faut chercher, et non ailleurs, la trace effacée du génie de cet homme qui n'eut que sur place du génie, et dont les réparties, salées comme les chapons au gros sel, sont encore servies et citées en province, par les derniers siroteursdela vieille gaieté qui tarit.— (XVI-150, 152.)

Pittoresque.

Vous verrez que les artistes pleureront l'esclavage de l'Orient comme ils ont pleuré la liberté de la

Grèce, et pour les mêmes raisons. Le pittoresque s'en va de toutes parts. — (XLÏI-24.)

... Ces rues à la physionomie qui s'en va et que la civilisation, cette boueuse qui emporte au bout de son balai toutes les poésies du passé, finira par cirer comme le parquet des corridors d'un ministère. — (XI-86.)

...Les bois, cette dernière aristocratie à qui on abattra la tête comme à l'autre, et pour les mêmes raisons. — (XI 86.)

Poésie.

Dans toute poésie, quelle qu'en soit la forme ou l'étendue, il y a une lutte secrète entre l'infini du sentiment qui circule et le fini de la langue dans laquelle cet infini se renferme sans se limiter. — (III- 172.)

Dans une époque sans convictions profondes et sans vérité, doit-on beaucoup s'étonner que la chose du monde la plus intime, — la poésie, — ne soit pas sincère ? Doit-on s'étonner qu'à défaut d'un visage expressif qu'on n'a pas, on se pétrisse, d'une main plus ou moins habile, un masque qui serve à cacher le néant ou la vulgarité de la physionomie qu'on a?... Non, sans doute. C'est même une chose naturelle, ordinaire et universelle aux temps de syncrétisme comme le nôtre, que cette facilité des esprits à revêtir tous les costumes, déjà connus, de la pensée, et à

se les ajuster assez bien, ma foi 1 pour que les badauds y trouvent de l'illusion ou de la joie. Mais estce là de la poésie vraie ? Est-ce réellement de la poésie, — de la poésie qui n'est jamais que le cri, l'inimitable cri de la personnalité ? — (III-227.)

Poètes.

Le mérite et la faculté des grands et vrais poètes c'est l'assimilation rapide; c'est, avec un rien, l'éveil du génie...

Les vrais poètes ressemblent à ces femmes qui, pour avoir respiré un parfum de violettes, en passant, sentent par la bouche la violette tout un jour. — (Xl-49.)

Les têtes toutes-puissantes qui renouvellent leur inventaire intellectuel et ont plus d'une source d'inspiration à leur service, sont en nombre infiniment restreint parmi les poètes, même parmi ceux que le monde appelle les plus grands. La plupart, sinon tous (et je ne vois guère que Shakespeare qu'on puisse excepter), n'ont presque jamais eu dans l'esprit qu'un seul sujet qu'ils reprennent, retournent, renouvellent et transforment: préoccupation qui n'est qu'un esclavage sublime, thème incommutable,posé par Dieu dans leur pensée, et sur lequel ils sont condamnés, pour toute gloire et pour tout génie, à faire d'éternelles variations ! — (111-333.)

Ceux qui ont le plus goûté aux fleurs amères et aux poisons de la vie parmi les poètes, sont les plus puissants. Les poètes jeunes, à pressentiments plus

L ESPRIT DE J. BARBEY D AUREVILLY '2 k i

qu'à expériences, ont un charme moins pénétrant et moins fort que les profonds poètes de souvenirs. Pourquoi Dieu Ta-t-il voulu ainsi? La vie n'est belle et touchante qu'en se retournant, et elle le devient... de ce qu'elle est perdue ! Pour des créatures de passage comme nous, qui ne serons peut-être plus demain, l'accent désespéré ou résigné — au fond, si on veut bien y penser, la même chose, — est l'accent qui doit remuer le plus les cœurs ! — (XXIII-258.)

Poète démocratique... c'est-à-dire un aristocrate qui a dérogé. — (XI-249.)

... Les poètes du mot seul, jaloux comme des bouteilles vides contre des bouteilles pleines... — (XII- 309.)

Politesse.

La politesse est le meilleur bâton de longueur qu'il y ait entre soi et les sots, — un bâton qui vous épargne même la peine de frapper !

Être poli avec un sot, c'est s'en isoler. Quelle bonne politique ! — (XLII-52.)

Les sociétés, ces cocottes de passage, portent des robes à queues, —et quand elles sont passées et qu'on ne les voit plus, ces queues traînent encore... La politesse et le duel sont de ces traines-là. — (XLII-47.)

Politique.

Fous ou sages, les hommes se mènent en bloc de

2 iS l'esprit de j. barbey d'aurevilly

la même manière : — un œil qui voit pour eux. et quatre mains qui les forcent à obéir. — J'y ai bien réfléchi; j'ai lu attentivement l'histoire. L'état de tutelle est normal à l'esprit humain, et la vue fausse des esprits modernes, c'est d'admettre que cet état de tutelle est transitoire et que la gloire de la civilisation est de le finir. — L'orgueil de l'homme le commence en Titan, mais il le termine en Jocrisse. La pointe de la pyramide d'un orgueilleux, c'est un niais ! — (XXXVIII-201.)

Selon moi, la politique la meilleure est celle qui ne prend conseil de personne, qui habite le bonnet fourré de Louis XI, ou les deux pouces, d'une tempe à l'autre, du front carré de Catherine II... La vérité, en tout, est monogame, et quand elle descend du ciel, ne se donne jamais qu'à un seul. — (XXXII- 225.)

Gœthe, je crois, a dit qu'un chef de parti n'était jamais qu'un caporal. Mais qu'est-ce qu'un caporal qui prend le mot d'ordre des sentinelles ? — (XLII-41.)

S'il y a de la force encore dans ce temps énervé, ce n'est pas en haut, — c'est en bas. Mais comme les forces d'en bas, c'est sans direction et sans lumière. Les hommes des classes élevées ont, eux (quand ils l'ont pourtant), la lumière, la faculté dirigeante, la politesse, des qualités enfin dont l'histoire leur tiendra compte, mais la force, non ! — Ils l'ont

perdue. Peut-être ne faut-il pas trop de lumière pour être un homme d'État? ou, du moins, faut-il être plus fort que sa lumière, — savoir, pour agir» l'éteindre comme on éteint son flambeau. — On dit qu'en montant dans l'atmosphère, l'homme perd ses forces et s'évanouit. Les classes élevées qui habitaient là-haut se sont évanouies... — (XXXV11I-194.)

Ni ceux qui aiment la vérité ni ceux qui aiment la beauté ne peuvent se soucier de la politique, qui ne se soucie, elle, ni de la beauté ni de la vérité. — (XLII- 35).

Tous les hommes faits pour gouverner une nation sentent en eux l'esprit qui est en elle. — (XIV-50).

Ponsard.

Monsieur Ponsard ! J'aime à dire Monsieur Ponsard comme j'aime à dire Monsieur Prudhomme. C'en était un de forte encolure, et ce sont les Prudhommes qui le regrettent et qui le pleurent. C'est le prudhomisme qui l'a sta^e/?e... Avant comme depuis sa mort, tout le monde a toujours donné à l'honorable Monsieur Ponsard, comme ils disent à la Chambre, une importance de par-dessus les moulins. Or, tout le monde n'aime pas la poésie. Ce mets des dieux reste dans l'assiette de bien des sots... Ils aiment mieux la pomme de terre. Eh bien, la pomme de terre, c'est précisément Monsieur Ponsard ! Un jour, dans une fête à popularité quémandée, Louis XVI, le pauvre roi qui a perdu le plus ses coquette-

ries à la canaille, mit à sa boutonnière la fleur du tubercule de Parmentier. C'est la fleur que tous les Ponsardins peuvent mettre à la leur. C'est la fleur de la poésie Ponsard, poésie pomme de terre ! Espèce de nourriture vulgaire, farineuse, mais pas malsaine, pour les pauvres littéraires qui ont des tiraillements poétiques, comme li pomme de terre pour les pauvres tout court, qui ont des tiraillements d'estomac. — (XXXIII-315.)

Popularité.

La popularité est faite de deux bassesses : la bassesse de qui l'a et la bassesse de qui la fait. — (X-337.)

Portrait.

Les peuples modernes et les arts modernes doivent mourir — de la même manière — par le développement outiecuidant de l'insolente personnalité humaine. Chez les peuples, cela se traduit et se prouve par des lois absurdes. Dans les arts c'est par des portraits. Et c'est pour l'art une vilaine manière de mourir. En effet, le fretin humain n'est pas beau, et pourtant, dans ces bancs entassés de harengs pour la laideur, il n'y a personne qui ne se croie quelqu'un et qui ne s'imagine avoir un visage. Tout museau a ses prétentions. Les peintres et les sculpteurs qui spéculent, hélas! sur le portrait, ont même une théorie qui va à tous ces museaux impatients de leur reproduction : c'est qu'en art il n'y a rien de laid en soi, et que tout peut être abordé. Ceci n'est pas faux à une certaine profondeur, et en l'expliquant ; mais

comme c'est commode pour les gens laids, qui reculeraient pudiquement devant leur laideur ! Aussi en pleut-il, des portraits ! — (V1I-260.)

Poulet-Malassis .

Lorsque presque toutes les industries abaissées frelatent ce qu'elles vendent, voici un petit volume qui mérite d'arrêter le regard qu'il attire, car il a a un air que depuis longtemps les livres n'ont plus ; distingué, charmant, d'un goût typographique à la fois audacieux et sûr. L'éditeur de cette élégance est M. Poulet-Malassis, un éditeur littéraire d'éducation et de discernement, M. Poulet-Malassis, un dauphin qui connaît le Pirée, et qui, quand il s'agira d'éditer, ne prendra point des singes pour des hommes, comme le maladroit de la mer Egée.

...Il prouve que la notion des livres bien faits existe encore dans certains esprits, malgré le train et l'effacé du siècle, et que l'éditeur, après l'écrivain, après le poète, peut être un habile artiste à son tour. — (111-215.)

Prévost-Paradol.

Quand on a donné aux enfants gâtés trop de confitures, ordinairement ils veulent de la lune. Eh bien ! la lune pour Prévost-Paradol, pour cet enfant gâté de la littérature, c'était l'influence politique l c'était le pouvoir !

Certes je ne trouve nullement mauvais qu'il se crût né pour l'empire. Que diable ! on est ce qu'on est, et on se sent. On se sent ministre entre cuir et chair,

et on serait bien aise que la petite éruption se fît. Rien de plus naturel. On étouffe de génie comprimé et on désirerait bien qu'une soupape s'ouvrît, et que le génie dont on meurt s'en allât par là et débordât un peu sur le monde ! Pour ma part, j'en serais bien aise aussi, ne fût-ce que pour le voir. Mais ce que je ne puis trouver bon, — parce que cela ne les rend pas meilleurs, — c'est que les articles de Prévost-Paradol portent partout l'empreinte et la mauvaise humeur d'une ambition que je conçois très bien et d'un génie, hélas ! opprimé par les circonstances, ces odieuses femelles !

... A mon seus, les Werther de la supériorité méconnue ou non prouvée sont aussi ennuyeux que les autres Werther, et même plus, quand, au lieu de se brûler la cervelle, ils continuent de se la vider dans une ribambelle d'articles pinces de dépit et jaunes d'acrimonie. Se faire, à tout bout de champ, le saule pleureur d'une ambition mieux que rentrée, car elle n'est pas sortie... Être, de tempérament, de l'école de Voltaire, et se faire, par déception, de celle de Rousseau : voilà ce que je reproche nettement à Prévost- Paradol et à ses livres. — (Vl-153.)

Production littéraire.

Boileause moquait de Scudéry comme d'une monstruosité gaie... Mais Scudéry ne serait plus monstrueux aujourd'hui, tant la faculté de production est devenue vulgaire ! Elle est en haut, elle est en bas, elle est partout. Elle est dans l'air du temps, et elle ne prouve rien. Les travaux de Balzac épouvantent.

Mme Sand est une mère Gigogne littéraire. Mme Dash a plus de cent volumes, et la force de cinquante chevaux de M. Alexandre Dumas a été matée par celle de l'incroyable petit bidet de M. Ponson du Terrail.

L'époque est prolifique. Elle pond, et même trop. Ce n'est pas la force de production qui lui manque, c'est la force de la gestation.

... En soi, cette production ne sauve rien de ce qui doit périr, et elle perd souvent ce qui, sans son en ragement, aurait pu vivre. — (IV-157.)

Professeurs.

La plupart des professeurs passent leur vie à maçonner des livres sur des livres... Race de parasites qui se choisissent un grand homme pour se nicher dedans et en vivre ; pucerons tapis dans le pli de pourpre de quelque célébrité. — (XII-343.)

Progrès.

... Ce siècle de chemins de fer et de vélocipèdes, où l'on prend le mouvement pour la pensée, et où toute notion paraît suspecte si elle n'est pas timbrée de l'idée du progrès, du progrès que l'on met partout 1 Ceux qui viendront, en effet, après nous, si nos livres vont jusqu'à la postérité, seront bien étonnés d'y voir ce mot-là rabâché et remâché à toute page, et ils se diront : « Quels drôles de gens ils étaient, au xixe siècle 1 Ils ne parlaient que de progresser, que de courir, que d'aller de l'avant. La vérité, pour eux, c'était le mouvement continu vers quelque chose qui

reculait toujours ! C'étaient donc tous, intellectuellement, des postillons ou des jockeys, que ces genslà ? » Et tout ce train de poste et de course vers quelque chose qu'on n'atteint jamais, leur donnera peut-être, intellectuellement toujours, à nos descendants, le mal de cœur que donnent certains véhicules, et aussi l'envie de s'asseoir dans quelque doctrine fixe et reposante et de n'en plus bouger ! — (IX-392.)

L'imagination, ce singe de V intelligence, comme l'appelle Schiller, nous pipe souvent avec une image. Le mot progrès en est une. Le spectacle qu'il offre à l'esprit, c'est le mouvement continu et en avant. Or, l'entendre ainsi est une duperie. Le progrès est un perfectionnement, qu'on aille devant soi ou qu'on revienne sur ses pas. L'humanité, cet homme collectif, fait souvent dans sa marche ce que fait l'homme individuel dans la sienne, quand il revient chercher ce qu'il a oublié derrière lui et ce qui est nécessaire à son voyage. Comme les armées, l'humanité recule parfois pour mieux avancer. — (XV1I-98.)

Laissons les Pangloss du progrès se vautrer dans la niaiserie de leur optimisme. Le vieux serpent de l'Erreur ne périt pas pour changer de peau. Au contraire, en changer, c'est pour lui une des conditions de la vie. — (1-240.)

... Ce progrès qui entraîne tout, et qui a le précipité et peut-être la chute d'une cataracte ! — (IV- 175.)

I/E^PRIT DE J. BARBEY d'aUREVILLY 255

Progrès religieux.

En fait, une religion qui progresse est une religion à l'envers de toutes les religions connues, qui, comme on le sait, ont très peu progressé, mais sont restées, au contraire, parfaitement immobiles dans la majesté de leur établissement et de leur influence sur le monde, Un jour, ces religions peuvent crouler, et alors elles croulent sur elles-mêmes, comme leurs temples. Mais une religion qui progresse me semble tout aussi étonnante qu'un temple qui se promènerait... - (IX-391.)

Protestantisme.

Nous ne faisons pas les fiers, nous autres catholiques... Nous savons bien qu'en somme c'est nous qui avons été battus, dans cette grande bataille du xvie siècle, faite de tant de batailles ! Nous savons bien que c'est le protestantisme, que c'est la liberté protestante, devenue plus tard la liberté philosophique, devenue plus tard encore la liberté politique, qui a moulé le monde moderne après avoir détruit le moule ancien dans lequel l'univers chrétien avait été coulé. — (VIII-90.)

Proudhon.

A ne considérer que l'homme en lui, Proudhon, tout sophiste qu'il soit, fut estimable précisément, par les côtés que, de présent, les hommes abaissent le plus en leurs personnes. Il eut le désintéressement et l'indépendance. C'était un libre esprit,

236 l'esprit de j. barbe y d' Aurevilly

échappant, avec une rudesse qui ne manquait pas de drôlerie, à tous les caparaçons des partis qu'on voulait lui passer, et, de plus, c'était une âme nette d'ordure, qui n'avait pas sur elle une seule tache d'argent à effacer.

Ce paysan, aux goûts grossiers, pouvait aimer un peu trop le veau aux carottes de la République, mais il méprisait réellement le veau d'or. Il fut souvent ridicule, jamais cupide. Si vous ajoutez à cela les services qu'il a parfois rendus à la Vérité qu'il méconnaissait, — soit en balayant vigoureusement le chemin par où elle doit passer plus tard, soit en ruant gaiement dans le rang et en cassant très bien les jambes à ses camarades de sophisme, — vous trouverez que jusqu'à un certain point, ce diable d'homme-là intéresse... — (VII-2.)

... Proudhon, — ce Jean-Jacques du xixô siècle, — qui avait, de prétention, comme Jean-Jacques, dans la pensée, tout un idéal de société... (VII-4.)

Personnalité féconde en contrastes : cet athée eut des moeurs sévères et sincères, il fut vertueux... Mais que Dieu nous garde des vertus de cœur qui s'arcboutent dans les hommes à un esprit faux! On disait: le vertueux et Y incorruptible Robespierre. On dirait à beaucoup plus juste titre le vertueux et l'incorruptible Proudhon, qui n'a pas, lui, pataugé dans la fange de l'action politique, et qui n'a pas de fleuve* de sang sur les mains. Et cependant, quoiqu'il n'ait été qu'un Robespierre abstrait, qui n'a coupé le cou

seulement qu'à des systèmes, il est certain pour moi qu'il était beaucoup trop homme d'idée pour reculer devant les conséquences des siennes, eussent-elles conduit toute une génération à l'échafaud! — (IX-48.)

Province.

* Louis XIV, qui n'aimait pas la province, on sait pourquoi, l'insultait par ses écrivains... Mais la province gardait, dans ses châteaux et dans ses grandes villes, un exemplaire plus pur que Paris lui-même de ce qu'on appelait la société française, de ce mélange heureux et si admirablement réussi de lumière, d'élégance, d'amabilité et presque de vertus, qui faisait de la France l'aimant du monde. — (XX1-63, 64.)

Plus nous irons, plus ce cancer de Paris qui ronge tout de la personnalité de la France ira s'agrandissant, plus ceux-là qui se tiendront sains et à l'écart dans l'autochtonie de leur province garderont dans leur talent de personnalité et de caractère. A Paris, tout se polit et s'efface par le frottement de tous contre tous ; c'est la fusion et la détrempe universelles. Mais s'il y a en France, dans cette nation sociable comme une catin, quelque chose qui ressemble encore à la virginité d'esprit qu'on appelle l'originalité, c'est en province, et c'est là seul qu'il faut chercher cette escarboucle des littératures. — (XIX-132.)

... La vie de province, seule chance de salut qui reste au talent menacé de prostitution parisienne, et qui ne veut pas s'effacer au frottement de tous ces

esprits qui s'eiïacent en effaçant les autres, comme une monnaie encrassée par le pouce de toutes les mains. — (XVIII-23.)

La Révolution française a tué les provincialités au profit de la nationalité, c'est-à-dire de l'unité, de l'uniformité, du conte répété cent fois de Shakespeare, comme il dit de la vie quand il veut en peindre l'ennui et l'insulter ! — (XXXVIII-241.)

Public (au théâtre).

Le fait est qu'il n'est plus nulle part, le public, assez organisé pour être juge, pour avoir une opinion, un idéal, un préjugé, n'importe quoi, un desideratum quelconque d'après lequel il dise péremptoirement, devrait-il se tromper encore : « Ceci est mal; ceci est bien. » Sceptiques ramollis, crevés avant d'être morts, caries mots d'une époque en impliquent les choses, ils viennent là tous par le fait d'une curiosité ennuyée ou d'une vanité qui piaffe avec des pieds de grue : mais de cohérence de public, de résistance de public, d'individualité de public, il n'y en a plus... On ne sait plus rien maintenant même de ce qu'on sent, et l'applaudissement a perdu une partie de sa vieille signifiance ï — (XXXII-37.)

... L'auteur a trouvé ce qu'on trouve toujours au Gymnase : l'applaudissement d'un public qui n'a pas assez d'esprit pour être mécontent et qui a assez bien dîné pour être bienveillant. — (XXXII-113.)

... C'était un public de vacances, un public désespérant pour de pauvres acteurs qui viennent, quand ils en ont, tordre leur âme devant ces yeux de batraciens qui les regardent avec une bêtise si impénétrable ou si effarée. Je crois, Dieu me pardonne ! que toutes les charcutières de France s'étaient donné rendez-vous à FOdéon, pour voir jouer une tragédie et se donner un plaisir d'incompréhensibilité. — (XXXIII-51.)

Raison.

Une des confusions les plus fréquentes et les plus déplorables d'une fausse philosophie, c'est la confusion de la Raison et de l'Intelligence, qu'il faut si sévèrement distinguer. La Raison, c'est ce qui nous est resté du rayon divin après la grande rupture de la chute; l'Intelligence, c'est la puissance de l'homme, le résultat, soit du hasard, soit du mystère de sa contingente organisation. Comme la Sensation est en l'homme le représentant et la voix de la Nature, la Raison est dans sa conscience le représentant et la voix de Dieu.

... Or, de toutes les facultés de l'homme, la plus gauchie, la plus radicalement altérée, c'est précisément celle-là que la philosophie croit avoir le plus développée : c'est la faculté qui sert à concevoir le vrai, la Raison !

... Une telle faculté, qui soude presque l'homme à Dieu, s'il est permis de parler ainsi, devait être la première que la philosophie du xvme siècle, la philosophie du moi et de la chose exclusivement humaine,

dût fausser. Et elle n'y manqua pas. Elle la brica. Pour cela, la philosophie pesa sur l'esprit de l'homme de deux manières: parles sciences qui ne s'adressent qu'à l'esprit et qui finissent par lui donner le vertige de sa force, et par l'effet du paganisme sur l'âme, influence — il faut le reconnaître — que le xviir3 siècle n'avait pas créée, qui existait depuis la Renaissance, mais qui, grossie chaque jour, avait fait avalanche sur la pente escarpée du siècle, où toutes les erreurs entassées avaient fini par se précipiter. — (1-241,242.)

Ranc.

... Un des plus brillants derniers venus de ces dernières années. Et quand je dis brillant, entendezle comme de l'acier. Ranc est un de ces hommes d'action qui le sont de plume et de tout...

Léon Gozlan disait, avec cet éclair et cette pointe de diamant qu'il mettait en ses moindres mots : « La beauté de la femme, c'est d'être un ornement. La beauté de l'homme, c'est d'être une arme. » Eh bien, Ranc a cette incontestable beauté -là ! — C'est, avant tout, une plume de guerre...

Il n'a pas de hausse-col comme Carrel, toujours officier, même en habit noir ; mais il n'en est pas moins un Armand Carrel à sa manière. Il a la stricte netteté de Carrel, sa forte sobriété d'expression (qualité militaire du style), et s'il est moins provocateur et moins hautain que Carrel, on sent l'homme, sous l'écrivain, tout aussi solide, avec un mordant et une terrible plaisanterie que n'avait point Carrel, le mo-

l'esprit de j. barbeîît d'aurevilly 261

rose Carrel à V ambition verte. — (XIX-243, 245 — Novembre 1869.)

Rationalisme.

... C'est la réalité de ces temps misérablement avilis ; c'est le rationalisme de la bête ratiocinante, et qui, toutes ses autres facultés éteintes, ne veut plus que ratiociner. C'est l'athéisme de cette époque athée, l'athéisme heureux et fier comme un parvenu, faisant bedaine dans un Prud'homme cubique de suffrage universel ! C'est la foi niaise à une science qui n'est pas encore, mais qui se fait,— le têtard de la sublime grenouille future, — foi badaude de bedeau scientifique, plus crédule que tous nos bedeaux catholiques, à nous ! — (Xf-248.)

Réalisme.

Le Réalisme n'est pas d'hier. Le principe de cette malpropreté actuelle et solennelle est celui-ci : que la réalité est d'autant plus vraie que sa vérité est plus négligée et plus basse.

... Erreur inouïe ! La beauté peut être plus rare, mais elle n'est pas moins vraie que la laideur. — (IV-230, 233.)

C'est l'erreur du Réalisme, de cette vile école, que de prendre perpétuellement l'exactitude dans le rendu pour le but de l'art, qui ne doit en avoir qu'un : la Beauté, avec tous ses genres de beauté. Or, la vulgarité n'est jamais belle, et la manière dont on la peint ne l'ennoblissant point, ne peut pas l'embellir.

262 l'esprit dz j. barbey d'Aurevilly

Selon nous, il y a dans le monde assez d'âmes vulgaires, d'esprits vulgaires, de choses vulgaires, sans encore augmenter le nombre submergeant de ces écœurantes vulgarités. — (XVI11-97.)

Récamier (Madame).

Fétides sous le Directoire, mais tonifiées et bonifiées par la gloire, les mœurs étaient telles encore que Napoléon, ce génie romain, ce grand pater famîlias de son empire, avait besoin de toutes ses impériales sévérités pour ramener aux vertus de la famille ses généraux mal disciplinés à ces vertus... Eh bien. au plus brûlant et au plus entraînant de ces mœurs qui avaient en tout l'emportement de la mêlée et de la victoire, voilà qu'apparut cet être étrange et ravissant, et alors, comme depuis, si chastement inviolable, que, malgré toutes les qualités qui éveillent l'envie, jamais la calomnie n'eut le courage d'envoyer même sur ses pieds immaculés une gouttelette de boue.

... Cette pureté de M316 Récamier était en elle comme le cours du sang et le mouvement des yeux, comme tout ce qu'il y a de plus involontaire, et faisait d'elle le génie, sous la forme la plus parfaite, de ces sentiments qui n'ont pas de sexe parce qu'ils sont plus divins que les autres : la bonté, la pitié, l'amitié...

Aussi dévouée que l'amour, mais bien plus désintéressée, l'amitié de Mme Récamier inspirait des jalousies qu'elle ne partageait pas et qu'elle finissait par faire vivre tranquillement les unes avec les

autres, dans la paix qui s'exhalait d'elle. Cette fée de douceur irrésistible transformait jusqu'à l'amour, la bête indomptable, et la vanité dans l'amour, sentiment bien plus tigre encore. Elle taisait bien plus, elle désarmait les femmes, ces amies armées dont on a dit : qu'elles s'aiment avec un pistolet toujours chargé sur le cœur. Elle en eut qui naquirent uniquement de son charme, de cette féconde amabilité qui n'était pas l'esprit, — car, ne vous y trompez pas! elle n'était pas spirituelle, — mais qui était moins et plus que l'esprit, qui était le tact de l'âme à travers la grâce corporelle.

... Maîtresse de maison comme il est bien probable qu'on n'en verra plus, Mma Récamier n'avait pas la stupide égalité de la bienveillance qui, pour la plèbe des salons, égalitaire comme toutes les plèbes, est l'amabilité suprême. Non ! elle hiérarchisait par le sourire... Elle savait régner, et Napoléon, qui n'aimait pas qu'on régnât sans lui, le savait bien. Il souffrait impatiemment de ce charme qu'il ressentait... Aussi y eut-il un jour, dit l'histoire, où ce bronze fut jaloux de cette fleur. — (XIII- 118, 124.)

Réflexion.

La différence qu'il y a entre un homme supérieur et un homme ordinaire et même distingué, c'est que le premier vaut toujours mieux par l'instinct, et le second par la réflexion. La réflexion n'est donc pas une preuve de la supériorité de l'esprit; ce n'est qu'une bonne habitude. Il y a dans les hommes supérieurs, quelque chose de plus immédiat et que

tous les efforts de la réflexion, si puissante qu'elle soit, ne peuvent remplacer. — (XXXVI 1-24.)

Regnard.

Regnard, l'esprit français le plus mousseux, le plus jaillissant, le plus sautant au plafond, qu'il ne tache jamais, — el le second qui puisse être immoral sans nous faire horreur; car le premier qui ait eu cette magie, c'est La Fontaine! — (XXXIII-331.)

Religion.

... Ne pas regarder les choses religieuses au point de vue de cette Libre Pensée qui dit, comme les médecins de Molière, que « tout est changé » quand il n'y a rien de changé! Le combat éternel entre l'Église, qui est l'autorité, et la Révolte, qui est le protestantisme, est le même au xixe siècle qu'au xvifc. Est-ce qu'hier la Commune n'égorgeait pas nos prêtres et ne souillait pas nos églises?... La question religieuse bouillonne toujours sous nos pieds, à travers la poussière des faits politiques. — (V-81.)

Reményi.

Il n'est pas le Harpagon de son génie ; il en est le fils prodigue. Il en jette la monnaie brillante à pleines mains autour de lui, et les âmes (quand il y en a pour l'écouter) ramassent... tant qu'elles veulent ! J'ai assisté à des séances de cinq heures où il nous jouait, de mémoire et d'enfilée, douze morceaux de Beethoven ou de Schubert, avec une verve inextinguible de feu grégeois et ce « toujours prêt » qui charme

les femmes. Je l'ai entendu dans quelques salons (des étouffoirs à force de tapis et de draperies), où il faisait, en la contenant, devenir charmante, de tonitruante qu'elle était, la grande voix de son violon, — de ce violon qui, tout seul, eût pu faire la besogne des quatre-vingts violons de Condé, dans la tranchée de Lérida ! Je l'ai entendu, plus dilaté et plus à l'aise, dans l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, un matin qu'il mettait deux airs, exécutés avec sa magie, dans la corbeille d'une mariée, comme on y mettrait deux diamants; et j'ai pu mieux juger, dans les espaces et les hauteurs de cette église, de la puissance de ce violon qui pouvait vaincre l'orgue en ses basses profondes et qui, en remontant, s'élevait tout à coup sur un fil de son — un fil de la vierge de son — jusque par-dessus le soprano aigu des enfants de chœur.

... Moi, je ne suis qu'une âme ignorante et barbare qui aime la musique comme autrefois l'aimait le roi Saùl; mais il faudrait Stendhal, le sensualiste musical, qui comparait le bonheur donné par la musique au bonheur donné par l'amour, pour parler dignement de Reményi. — (VII-196, 201.)

Rémusat (Madame de).

Mme de Rémusat, qui était centre gauche avant qu'il y eût un centre gauche en France, sous cet empereur qui ne connaissait guère que des centres de bataille, Mme de Rémusat est très goûtée, dans ce siècle de République, de ceux-là mêmes qui sont plus avancés que le centre gauche... Car, malgré tous les

airs de justice qu'elle veut se donner, son livre est, au fond, dirigé contre l'empereur Napoléon, cet homme trop grand qu'il faut rapetisser...

... A tous les coups de pied contemporains portés au lion mort, aux semelles de ces pieds, grossières, ignobles et salissantes, M. Paul de Rémusat, en publiant le livre de sa grand'mère, a ajouté l'élégant coup de pied chaussé de satin d'une femme qui avait marché si longtemps sur les parquets de l'empereur.

... Elle avait été dans la haute domesticité de la Cour impériale, et je ne dis pas cela pour la ravaler, moi à qui la fierté républicaine a donné le goût de l'humilité monarchique, et qui adore le despotisme sous toutes les formes... Or, tant que les hommes seront ce qu'ils sont, ils trouveront toujours le plus entraînant et le plus bas des plaisirs à entendre les domestiques caqueter et commérer sur leurs maîtres et les insulter ! — (XIV-321, 323, 324.)

Renaissance.

C'est à la Renaissance ,que l'idolâtrie de l'imitation du monde grec a commencé. Elle saisit alors ces vieux chrétiens du Moyen-âge, élevés dans la forte discipline d'un esprit doublement romain, comme une passion juvénile et contre nature qui saisirait un vieillard austère et dégraderait sa noble vieillesse. Se faire Grec, rentrer dans le paganisme, retourner boire à l'outre épuisée, tel fut le mouvement furieux de ce temps, ivre et altéré d'antiquité tout ensemble. — (XX-S3.)

La Renaissance, avec le large bec, ouvert et niais, d'un matérialisme affamé, happait la forme et s'imaginait tenir le fond, l'âme et la vie ! — (111-132.)

Renan.

Tout le mérite d'écrivain de M. Renan, en lui faisant la part la plus large, est d'être un coloriste assez doux sur un fond de ténuité superficielle. Dans sa Viede Jésus, ila décalqué au passage l'auguste figure du Rédempteur, qui aurait dû le faire trembler, et qu'il a mise de proportion avec les éventails des mauvaises chrétiennes du xixe siècle. Il n'y a nulle virilité de tempérament, nulle ombre de musculature dans ce talent mou. et il n'a réussi que parce qu'il ne les avait pas. Sa faiblesse répondait à la faiblesse de son siècle : deux anémies également peintes l L'eunuque gras et rose était fait pour Byzance. Il a réussi, non pas personnellement, mais littérairement, par le joli, qui est bien en France la plus sûre manière de réussir. Il fut, dès son début, ce qu'on peut appeler un joli impie parmi les impies qui sont laids, et il est maintenant le plus joli des membres de l'Académie, qui ne sont pas non plus généralement très jolis. — (IX-128.)

Le pays de M. Renan est démocratique de prétention... et M. Renan est un aristocrate féroce. Il veut et prophétise l'avènement d'une aristocratie de mandarins, et même d'un mandarin omniarque, despote irrésistible. Il veut unir en un seul homme ce que le Moyen -âge a séparé : l'empereur et le pape. L'empe-

268 l'esprit de j. barbet d'aurevillv

reur et le pape de la science infaillible, comme nous autres, misérables papistes religieux, nous entendons que noire pape le soit... Avec ces idées-là, on doit être exécré de la démocratie, cette foire aux vanités égalitaires. Il aura beau faire l'athée, la démocratie ne se prendra point aux coquetteries athées que lui fait M. Renan. Il faut avec elle d'autres bourbiers que des bourbiers d'idées, pour réussir. — (IX- 123.)

... Le diable de M. Renan, toujours le même diable...— Un diable que nous avons vu tracassant delà queue et des cornes dans trop de livres, et toujours trop de la même manière, pour qu'il ne soit pas devenu un diable ennuyeux, d'amusant que tout diable doit être sous peine de nôtre plus qu'un simple magot d'Institut. — (IX-138.)

Renommée.

La Renommée, cette sourde sonneuse de fanfares qui ne s'entend pas elle-même quand elle sonne, car souvent elle s'interromprait. — (XX-32.)

Il est des réputations qui finissent par prendre, au bout d'un certain temps, la solidité de la gloire, et qu'il est difficile d'entamer. En France, surtout, c'est presque impossible... Le courage contre tout le monde n'est pas connu dans ce pays... Or, tout le monde a, pour une raison ou pour une autre, contribué de sa propre badauderie à ces réputations qui semblent être des préjugés venus en pleine terre, mais cultivés en pot par des gens d'esprit, et même par des

connaisseurs, comme des capucines par des grisettes. — (XXII-41).

Respect humain.

Être « l'ami de tout le monde », parce que « sa peur à chaque instant s'accroît », voilà la charité et le vrai caractère de l'abbé Sosie, de ce héros sacerdotal du xixe siècle ! Être « l'ami de tout le monde », voilà la visée de ce brave et sympathique abbé Sosie... qui, trop semblable à son aïeul, tremble pour sa lanterne et veut la préserver des coups, comme si ce qu'il prend pour une simple lanterne, que des polissons peuvent briser, n'était pas l'inextinguible flambeau du monde !... Pauvre homme, d'intention excellente, mais troublé, affreusement troublé ! qui a pensé que le meilleur moyen, en ces temps difficiles, de se tirer d'affaire, lui et la religion qu'il représente, était de multiplier les bonnetades et les baise-mains à ses ennemis.

« ... Messieurs, ami de tout le monde !» et de gratter et de diminuer, autant que possible, en sa personne, le sublime inconvénient d'être prêtre, quand on est prêtre au xixe siècle !... Il y eut, au xvin9 siècle, un certain abbé 'Poulie qui n'était pas un bien fier coq, et qui,s'étant laissé chaponner par l'esprit du temps, ne prêcha plus Jésus-Christ ni sa croix, mais Yaffabilité, la politesse, la bienveillance. Eh bien, cet abbé Poulie m'a fait toujours l'effet d'être l'oncle de notre abbé Sosie... Seulement l'abbé Sosie, il faut lui rendre cette justice, a furieusement renchéri sur le bonhomme Poulie et ses rocamboles. On l'a vu,

270 l'esprit de j. barbe y d' Aurevilly

lui, clans toutes les occasions, faire preuve d'une véritable audace... d'amabilité (sa seule audace !) pour son public, ne lui servant que les plats qu'il aime, s'ingéniant à ne lui parler que de ce qui lui est agréable, à ce vieux maître respecté de public, si facile d'ailleurs à toute exhibition, qu'il y en ait une n'importe où, — à l'Académie ou au théâtre, à l'église ou à Valentino ! — (XXXIX-103, 108.)

Retouche.

Une retouche dans une œuvre d'art est presque toujours, comme dit l'énergique expression vulgaire, une pièce à côté du trou. Si on n'avait pas vu le trou on voit la pièce, et c'est même la pièce qui fait voir le trou. — (XXXIV-189.)

Révolution.

Les révolutions, comme les bâtardises, ont des parentés naturelles, et ne viennent pas sans un germe dans le régime qu'elles détruisent plus tard. —

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