DE LA NAISSANCE
Les naissances, comme les étoiles, semblent, à premier* 1 vue, distribuées en ce monde nu hasard; or, il n'est pas élon-
nenl que 1rs hommes aient pu s'imngi ■ qu'il y avait entre les
unes et les autres quelque rapport. Mais, de môme que les études, qui tnriUH.'iil lit luise de l'univers physique, sont certainement réglées par une lui, les imissmiees, qui forment, eelles de l'univers muni, sont certainement assujetties aussi à un ordre profond, et l'idée de la préexiste née nous en lait apercevoir le principe. L'école druidique, si religieusement appliquée à la théorie îles destinées, s'est-elle servie de ee lliliidienu pour y porter la lumière? on peut le croire. N'y nurait-il d'autre raison que le jour particulier sous lequel se présentait à ses yeux l'immortalité, que ee serait assez pour autoriser eetle prfsoiiipliun. En effet, dès que l'on conçoit que la vie future doit s'accomplir dans des conditions analogues ,i la vie actuelle, une induction légitime conduit à conclure que cette vie. actuelle est, aussi bien que celles qui doivent In suivre, sous l'impulsion de vies qui In précédent ; et, comme il y a une multitude d'autres motifs qui tendent à confirmer cette conclusion, il est difficile de ne pas s'y rendre. Le non-souvenir n'y a rien de contraire. Quoi de plus naturel que d'être exposé à perdre la mémoire en passant d'une existence à une autre tant qu'un est dans les phases inférieures de l'éleriielle destinée".' Tel
de là, non-seulement tous les problèmes qui se rattachent au fnil de lu naissance s'expliqueraient, l'inégalité des organisalions et des caractères, la diversité des berceaux, celle des éducations et des carrières; mais le système, en apparence si
DE L'IDÉE DE LA TERRI!. 7S confus, des destinées de ce monde viendrai! s'encadrer, toul
naturellement, dans une nrdoi icc générale, le présent n'étant.
plus qu'un in le média ire régulier entre les lignes du passé el celles de l'avenir. Pourvu donc que l'âme soi! intimement pénétrée de la conscience de ne pouvoir cesser lie vivre, elle esl enlrainée de proclie en proche à recon naître, en dépit desVivanuuissemonls do sa mémoire, qu'elle a dû vivre avant d'arriver sur ia terre , comme elle vivra encore après eu être partie , sa position d'aujourd'hui, à l'égard d'une période antérieure, étant analogue à celle où elle se trouvera à l'égard de la période présente dans la période prochaine; à défaut de la logique, l'instinct seul de la symétrie suffirait pour l'en persuader. Comment donc des hommes qui portaient le goût de la pensée jusqu'à s'entériner . pour mieux en jouir, dans la solitude oo dans la conversation des monastères, auraient-ils pu
Le dogme de ia préexistence reposant sur des fails accomplis el non, comme celui de l'immortalité, sur des faits à venir, ne tend puint à se mettre en évidence, comme ce dernier, par des actes corrélatifs; et, par conséquent, il ne faut pas s'étonner que sa présence chez nos pères ait moins vivement frappé les Romains. Ils n'en ont pour ainsi dire point parlé. Toutefois, en atlirmanl ijuc les druides étaient pythagoriciens, ils semblent avoir implicitement déclaré que ces théologiens pmléssaienl la préexistence, car, de tous les dogmes du pytliugorisme , c'était celui qui avait le plus frappé leur imagination. Il y a aussi, dans Pomponius .Mêla, un témoignage qui, malgré l'excès de concision, peut être invoqué : il rapporte qu'un dos enseignements fondamentaux des druides consistait en ce que les âmes seraient éternelles; il ne dit pas immortelles, comme Slrahon, César, Diodore : il dit éternelles, c'est-à-dire, à ee qu'il semble, d'une durée indélinie en arrière comme en avant. Il ne faut guère demander aux écrivains latins de la rigueur métaphysique dans leurs expressions. Le mol de Lucain, que, pour les druides, la mort est le milieu d'une longue vie , conduit à la morne conclusion ; car, si la longueur est en quelque sorte égale dans le passé et dans l'avenir, cette longueur dépasse néecs-
ESPRIT T1K LA GaDLR.
sairement la vie présente. Enfin, reste Césnr, qui met le sceau à ers indications sommai rrs. m:iîs malheureusement aussi ]i,ir un seul mot , déjà filé, que, dans les croyantes des Gaulois. 1rs Ames passaient des uns aux autres, ah nlih ml tilios : donc les naissants, suivant celte croyance, avaient déjà vécu. Les Thrnees, qui avaient tant de rapport avec les Gaulois, admetlaionl aussi , selon Pomponius Mêla, la même idée sur les naissances. « Les uns, dit-il, pensent (pic les fîmes de ceux qui meurent doivent revenir; les autres, que. si elles ne reviennent pas. elles passeront à une exislence plus heureuse. >
Ces témoignages son! bien brefs, cl peut-être, malgré l'appui de la vraisemblance, aurait-on de !a peine à les juger sullisanls. si l'on ne savait, d'autre part, que le dogme de In pt'rrxislrncc [''[ail un des plus accrédités chez 1rs bardes jiiilbtis des temps chrétiens. Comme ce n'était point par lo christianisme, auquel elle était tout h liiii étrangère. i|ue celle idée leur était, venue, il faut bien croire que c'était à la tradition à laquelle ils faisaient gloire de demeurer fidèles, qu'elle appartenait. Or, malgré les formes enveloppées de leur lan^e , leur sentiment à cet égard n'est point louche. Ecoutons seulement Talicsin. " Existant de toule Ancienneté dans les océans, dit-il dans le Cad-Goddeu, depuis le jour où le premier cri s'est fait entendre, nous avons été projetés, décomposés, simplifiés par les rameaux du bouleau (le phallus). Quand ma création fut accomplie, je ne pris point naissance d'un père et d'une mère, mais des neuf fin nies élémentaires, du fruit des fruits, du fruit du Dieu suprême, des fleurs de la montagne, des lleurs des arbres et des arbustes. J'aiélé formé par la terre, par les Heurs de l'ortie, par l'eau du neuvième flot. J'ai été marqué par Math (Métis, la déesse de la nature) avant de devenir immortel ; j'ai été marqué par Gwyddon (le dieu de l'esprit, le grand purificateur des Itretons) ; par le sage des sages, je fus marqué dans le monde primitif au temps où je reçus l'existence. J'ai joué dans la nuit, j'ai dormi dans l'aurore : j'étais dans la barque avec Dylan {le Noé celtique), embrassé entre ses genoux royaux . lorsque les eaux, semblables à des lances ennemies, tombèrent du ciel dans t'abîme. J'ai été serpent tacheté sur In montagne: j'ai clé vipère
DE L'IDEE DE LA TERRE. TJ dons le lac; j'ai été étoile chez les chefs supérieurs; j'ai été dispensateur du liquide, revêtu des habits sacrés, tenant ia coupe. Il s'est écoulé bien du temps depuis mie j'étais pasteur; j'ai longtemps erré sur In terre avant de devenir habile dans la science; j'ai erré, j'ai circulé, j'ai dormi dans cent îles, je me suis agité dans cent cercles. »
Sans qu'il soit nécessaire d'éclaircir lous les détails de celte grande parole, sa signification générale s'entend. Le prophète chaule le mystère de sa vie antérieure. Il est contemporain de la création. Son premier germe a été déposé dans les océans primitifs, et, privé de parents à sa première naissance, c'est par les forces générales de la nnlure qu'il a été engendré. Avant de prendre place parmi ceux qui aspirent à l'immortalité, c'est au règne de cette même nature qu'il appartenait, et c'est sans doute à quoi il fait aussi allusion quand il dit qu'il a joué longtemps dans la nuit et dormi dans l'aurore. Plus tard, il a reçu le baptême de l'Esprit. Il est enlré dans un autre royaume que celui de la plante et de l'animal; il a été marqué par Gwyddon, le génie de la science, du gui, de l'eucharistie. Mais, avant de devenir maître de la coupe, dispensateur du divin breuvage, avant de vivre de la vie des sages, il avait commencé par vivre de la vie élémentaire des pasteurs; lié à ce monde depuis son origine, il a assisté au Déluge et à loules les grandes révolutions, et, en résumé, comme il l'aticstc en terminant, il a longtemps circulé dans les cercles de la transmigration, et traversé par conséquent bien des naissances. Au fond, c'est le développement poétique do la pensée dont nous avons dans César la substance : » Passer des uns aux autres. > Libres entre les deux voies de la préexistence ou de la création sur la terre, et ne pouvant y demeurer en suspens, nos pères ont dû choisir celle qui convenait le mieux à leur puissant instinct de la vie. Dans le cas contraire, ils n'arrivaient qu'à tomber (l'une hypothèse dans une autre; et, autant la première les aidait, autant celle-ci les entravait dans leur essor vers l'immortalité. La philosophie la plus sévère ne peut nier leur droit; elle ne saurait demander que le scepticisme soit la religion d'un peuple. Pour ceux qui confessent la spiritualité de
l'ime, affirmer que In vie ne date que de la naissance constitue en effet une hypothèse, tout aussi bien que d'alliriner qu'elle date d'un temps antérieur, cl c'est à quoi ne donnent peut-être pas assez d'attention ceux qui rejet lenl l'idée de la préexistence sans autre motif que son enriielère hypothétique. L'ah-enre de mémoire, qui est l'argument auquel on ei-dc communément, ne supporte pas l'examen, lise peut sans deule que nous n'ayons commencé à exister qu'à l'heure où nous avons pris le corps dont nous faisons actuellement usage, mais il se peut aussi que nous soyons venus le prendre en qualité de puissance existant déjà antérieurement, bien qu'incapable de maintenir dans le passage le lii de nos souvenirs, et les deux positions sont égales, car rien ne pntuve, à priori, ni pour ni contre. Couf u niémeut à la méthode suivie dans les seiences en cas pareil, il n'y a doue lieu à se décider qu'en considérant quelle est, des deux hypo-
du coté du principe de la préexistence qu'est l'avantage. Il fait apercevoir une loi, où l'autre ne donne place qu'au hasard; sous sa direction , le système des destinées se coordonne, chaque naissance prend sa raison, tout se règle, et, à la lumière que répand ainsi l'hypothèse, on reconnaît en elle la vérité.
liais de lu puissance même du principe liait son danger. Par lui, toutes les inégalités se justilient, tout esta sa place dans le monde moral comme dans le monde physique, et par conséquent loul doit y rester. On peut se sentir porté à réagir contre des d.is positions où Ton n'aperçoit que le hasard, mais, contre des dispositions où se montre la volonté d'une divinité juste et ferme, le penchant à la commisération n'est plus stimulé de la même manière. Chacun n'éprouve que ce qu'il a mérité. Va défis/ Malheur aux vaincus! Si les vaincus ont succombé, c'est par l'effet de leurs fautes; qu'ils en supportent les conséquences. C'est là le mot de Brennus, ce mot inhumain contre lequel Home même s'est soulevée, et la théologie de la Gaule, il faut l'avouer, lui donne raison.
Prise dans son abstraction, l'idée de la préexistence est en effet incomplète, car elle n'embrasse que le fait brut de l'exil-
thèses, celle qui semble des phéi
lonre, sans impliquer, en môme temps, les conditions dons
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Or, ces conditions sont celles d'un milieu essentiel lement empreint de eh n ri le. La même volonté qui attache au délinquant la souffrance comme une juste réparation rie son mêlait, dispose donc, en même temps, autour de lui , dans l'esprit infini de miséricorde dont elle nous donne le modèle, les remèdes qui doivent tempérer et moraliser cette souffrance; et c'est, par conséquent, tronquer le plan divin que d'y voir seulement lu justice sans y voir, en même temps, In eliarilé. S'il fout reconnaître que le druidisme, en découvrant les profondeurs de In préexistence, a reconnu une des vérités fondamentales du système psyrnlojjique de l'univers, il faut donc, reconnaître, en même temps, qu'il l'a reconnue prématurément, car In pratique du christianisme n'avait pas encore développé entre les hommes l'amour qui doit (es unir, et, en dehors de cette coalition préliminaire des cœurs, l'idée de la préexistence ne pouvait favoriser que l'égoïsme et la dureté.
Le résultai le plus général de la théologie druidique est
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considérée dans sa totalité, se divise, pour elle, eu trois périodes : vie obscure, vie à éclipses périodiques , vieil lumière continue; In première, dans les bas-fonds de l'animalité; la seconde, dont noire existence présente est un des actes; la troisième, à l'infini, dans les régions bictdicureusos de l'immortalité. Au li lin, bien loin dans les océans du passé, se trouve reculée notre origine, cl, ainsi, à la carrière céleste se rapportent des précédents dignes par leur étendue de son immensité.
ESPH1T DE LA (iAULE.
.Nombreux sont les évanouissements et les réveils alternatifs par lesquels, sous les noms de trépas et do naissance, se fragmen- Icnl ees longs préliminaires. Ce n'est i|ue lentement, et avec mesure, qu'ils arrivent à leur lin, alors que les épreuves de l'unie mit acquis, à l'aide du temps, un développement suffisant pour consolider sa vertu et assurer dél hâtivement son avenir. Heureux les mortels qui, dans eet le voie difficile, ne se tournent jamais en arrière et gardent toujours leurs regards lidèlemonl attachés sur le but suprême que la destinée leur assigne : ils ne seront po Mil
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le pénible dédale où la douleur et la mort ont leur empire !
De celte percée dans les abîmes du passé jaillit une lumière si naturelle, qu'il n'est pas possible que le druidisme ne l'ail point connue, et, qu'il s'en soit ou non servi, elle ne lui appar-
ln iil p.ii in iiiii.liTi. iii.nl |'nr s II. , nf.lipjur ai. r une
admirable simplicité, le mystère fondamental de l'aine dans son état actuel. L'aine est partagée : en même temps que ses aspirations la portent vers l'avenir céleste, ses anciennes altaclies la rctiennenl dans le passé : l'homme, ainsi que l'a dit avec plus de profondeur qu'il ne le croyait un illustre, penseur, est entre l'ange et la bête. Mais, à la différence du christianisme, qui s'efforça de rendre compte de celle dualité moyennant une certaine faute du premier homme, donl la responsabilité et les effets se seraient étendus de proche eu proche à toute la postérité, le druidisme en rend compte , toul uniment , par l'histoire même de chacun. Chacun a vécu, dans ses commencements, de la vie instinctive, et y a contracté de telles habitudes, que ees habitudes durent encore, et ce n'est <pi à condition de rompre avec elles que l'on s'élève. Tandis qu'il est impossible du concevoir que la désobéissance du premier homme ait pu avoir pour conséquence de laire naître eu lui des inslincls désor-
<l » JUf|ii "Lu-. ■ Irsins. rs ih o.ilm. plu- nnf-'-'.rl.l--o.
de concevoir que ces mêmes inslincls se soient fatalement propagés en d'autres âmes, rien ne s'entend, au contraire, plus
aisément (pie la persistance de l'honn lans un mode antérieur
d'existence dont il est destiné à se détacher, mais dont il ne se détache pas sans effort.
DE L'IDÉE DE LA TERRE. SI El ce n'est point une vaine curiosité i!r notre part que île chercher :i démêler ainsi ce ((lie uniis avons été (taris le passé, car c'est ce ipii nous aide lo mieux ù comprendre ce que nous sommes dans le présent et à nous eununllre liualemeul en entier. On ne rxiinail bien un intermédiaire qu'en riiiinaissaiil les lieux fermes entre lesquels il se trouve compris. Toute In inordle gravite autour de celte cou naissance capitale, et In demander au principe de la condition originelle do l'individu. .111 lien do la demander, comme le christianisme du moyen nge. n celui du péché originel commun , n'est , on pont le dire avec assurance, nue substituer un llambonu brillant à un flnmbenu lumeux. Toute la conduite de notre vie prend, on efTol, rnjilonii) lo plus l'orme dos que nous arrivons à distinguer ou nous tous ces restes de notre antique animalité, et à nous les bien définir: il y a dos ennemis qui sont ii demi vaincus dès
que leur vision: est brisée et que l'on sait leur i. Ici encore,
la supériorité est manifestement à la théologie druidique. Tandis que la soolnslique s'évertue vainement à découvrir comment, de la faute du premier couple, ont pu résulter les forées primordiales qu'elle nomme, à lion droit, les péchés capitaux, puisque c'est d'elles, on effel , que procèdent Ions les autres, le d nudisme nous liiii , on quelque sorte, toucher du doigt leur filiation. Le système de nos vices n'est que le système dégénéré do nos instincts. Ilioi liaison les chez l'animal destitué des directions de la conscience et de In raison , ces tendances Aveugles deviennent ehea l'homme des tendances coupables. Il n'y peut céder sans redescendre au niveau de la brute et se dégrader lui-même, car c'est à lui qu'on vertu du développement de son être, il apparlicnf désnrmnis de présider à ses
auparavant , par la nature.
Analysons, en effet , l'animal, et nous y verrons apparaître
de toutes pièces l'homme vicieux. Rien n'est plus frap| t.
dans l'ordre de la nature, que les soins consacrés n In conservation des espèces. L'individu n'y existe, eu quelque sorte, qu'en vue de sa reproduction. Aussi, est-il attaché à celte fin par toutes les stimulations do l'instinct le plus déterminé, et.
ESPRIT DK LA GAliLli.
siins que la nature daigne seulement lui donner la moindre idée ilu service auquel elle, l'applique, il y esl entraîné par le seul atlrait de la jouissance présente : il s'y exalte, il s'y épuise, il oublie tout, il brave même la mort, et, en définitive, il ne sait ce qu'il l'ait. Ramenons l'homme au même métier; changeons-le, de même, en instrument aveugle de la passion et de la volupté, el voilà la luxure, le plus ardent des vices, parée qu'il dérive justement du plus puissant des instincts. Après la conservai ion de l'espèce, vient, dans la hiérarchie des fonctions, la conservation de l'individu, pour laquelle la nature prend également garantie au moyen des instinels mulliples qu'elle institue. Le plus urgent est celui qui s'applique à l'entretien du corps et qui s'exerce par le plaisir immédiat attaché il l'introduction de la nourriture : comme c'est le plus bas des plaisirs qui lui sert d'appât, c'est aussi le plus bas des vices qui en ressort, et peut-être même pourrait-on le regarder ehra l'homme comme secondaire, si l'ivrognerie n'était une des formes redoutables de la gourmandise. En même temps qu'il esl ainsi porté à ne point laisser dépérir son corps, l'animal l'est aussi à en économiser les forces, de manière à ménager, entre les réparations el les dépenses, le meilleur équilibre possible. 11 vise, d'instinct, a son repos, et ne s'agite que sous les aiguillons de ses besoins. .Mais, ce qui, dans les conditions spéciales de sa vitalité, est le résultat du plus sage calcul de la part de la puissance qui le dirige, devient, au contraire, chez l'homme, la plus honteuse faiblesse, quand il esl empêché, par celte condescendance, de se livrer aux efforts nécessaires pour assurer la pleine dignité et de sa famille et de lui-même, et surtout de vouloir avec énergie, comme le demande tout progrès intellectuel et moral. Le devoir de l'homme est même d'aller ici plus loin encore; nnn-srulemenl il doit sacrifier courageusement toutes ses Ibrces au but idéal qu'il poursuit : il doit, s'il le faut, y sacriHer jusqu'à sa vie. Le clergé du moyen âge ne rangeait parmi les vices capitaux que la paresse, mais le clergé de la Gaule y rangeait, en première ligne, la lâcheté, et il avait raison. De mémo que l'anima) ne connaît dans le temps que le moment actuel, il ne connaît non plus dans l'univers que sa personne. Il n'y a pour lui, en dehors de lui, que des phé-
DE L'IDÉE DE LA TERRE. 83 nomènes, et le monde entier se centralise- autour de lui. Sa présomption n'est qu'une suite de l'obscurcissement de son intelligence, qui rie lui laisse voir que lui, cl, aussi, ne vise-l-il jamais, même dans les apparences de dévouement, qu'à sa jouissance propre. Tout ce qui peut y contribuer lui semble sou bien. S'il le possède effectivement , rien ne saurait le porter à s'en dessaisir; s'il ne fait que l'apercevoir, sans élre en étal de s'en emparer, il le convoile, et, si quelqu'autre le lui dispute, il s'insurge avec violence. Ainsi, il os! orgueilleux, il est avare.' il est envieux, il est colère, et à jusie litre; car la nature, en lui donnant l'existence, ne lui a imposé d'autre loi que d'être égoïste et d'abonder on lui-même.
Et cependant , toutes ces particularités de l'animal, si distinctes encore dans la constitution actuelle de l'homme, peuvent tourner, si l'homme le veut, au profit de sa grandeur murale. Il lui suflil de les éclairer du jour nouveau que répand dans son âme le sentiment de sa destinée et d'en l'aire des mobiles, après les avoir ainsi transit urées. Le libertinage s'évanouit, el, à sa place, apparaissent et la conjugaiilé cl les saintes amitiés d'un sexe pour l'autre. A la brutale intempérance, succède le juste entretien de toutes les (acuités du corps, si utiles à la paix spirituelle et à la liberté. La paresse n'est plus que le refus d'un excès d'occupations qui priverait l'intelligence des lu isirs nécessaires à la contemplai ion îles objets supérieurs. L'orgueil devient le ferme respect que doivent inspirer à tout mortel la conscience, non point de ce qu'il est. mais de ce qu'il est appelé à devenir, el la noble ambition de s'élever au-dessus de toutes les majestés de la terre; l'envie devient l'émulation ; l'avarice, le désir d'acquérir des biens, non-seulement dans l'ordre matériel, mais plus encore dans celui du cœur el de l'esprit, alin d'en tirer, en les répandant autour de soi, la plus gr.'indejnmssunre dont ils puissent être la source; la colère, l'emportement contre le ma! et la passion de le combattre à outrance. Éclairée par la piété, enflammée par la cliarilé, excitée par les perspectives de l'immortalité, la nature humaine s même en se reconnaissant encore à demi- bu ignée dans les eaux de l'animalité, n'est doue pas moins en mesure
Si ESPRIT DE LA GAULE.
rie rompre il jamais avec ces ohseurs préli mi noires pour prendre résolument son essor, el e'csl en quoi consiste effectivement sa lâche rions colle vin mortelle.
Celle psychologie si plausible ;t son éeueil; elle semble incliner fi In métempsycose , niais par nue conséquence ((ni, heureusement, n'esl pas nécessaire. De ee que l'homme, par lelTet (le sa mauvaise romluile, peut se trouver ramené en arriére, il ne s'ensuit point qu'il revienne, par là même, sur ses pns. Il est évident (pie l'iionmii' n'est capable de délaire (pie ce qu'il a élé capable rie faire; et, comme c'est à Dieu seul qu'il rioil d'avoir franchi l'abime qui eviste entre l'animalité et l'humanité, c'est à Dieu seul qu'appartiendrait la puissance do le lui Caire franchir rie nouveau en sens contraire. Le malfaiteur est donc libre rie se tremper, tant qu'il le veut, dans ses plus bas inslincls et rie se dégrader à plaisir; il no se dénature pourtant point. Le règne innocent rie l'animalité est OU fond essentiellement différent de celui du mal, et c'est dons ce dernier (pie s'engage de plus en plus celui qui s'nhntnliuint'
remords, qui quelque».!:, y sommeille, toujours prêt a sortir do sa léthargie et à lui montrer ce qu'il en coule fi l'homme de céder ù ries alTeclions qu'il ne doit plus connaître, La terre elle-même nous donne Ions les témoignages nécessaires ù cet égard; car nous y voyons vivre et s'agiter aulour de nous, dans la communauté du genre humain, les types les plus viciés : ils cèdent aussi aveuglément que les animaux ù leurs instincts; ils ne sentent que le présent el n'écoutent d'autres lois que celles qui naissent ou sein rie l'égoïsme, la langue elle-même les confond dans un même nom avec les brutes, el cependant ils sont toujours hommes, cor ils n'ont pu détruire en eux In liberté.
Que l'homme, mémo dans le dernier état de dégradation, soit toujours homme, la justice divine ne conserve pas moins ries armes terribles contre lui. Elle n'a pas plus besoin ries menaces de l'enfer que de celles de la métempsycose : la réalité lui sullit. Pour trembler, le malfaiteur n'a qu'à promener ici-
bas ses regards autour de lui. Il n de quoi choisir ; car il n'est |iîis difficile . ; i l'imagination de soulever, du sein de nos sociétés, line multitude de supplices plus effrayants encore que ceux dont les échafands et les bagnes sont, le théâtre, et dans lesquels , si la charité divine et humaine ne les tempérait , les Satan et les Ahriman pourraient trouver toute satisfaction. Il ne manque, en ce monde, ni pleurs ni grincements de dents, et le spectacle de la terre est la démonstration vivante de la Ihéodirée. Mais, si dures et si prolongées que puissent être ces peines, elles ne «auraient cependant s'imposer comme éternelles, puisque le. sujet auquel elles s'appliquent est toujours un être libre, libre par conséquent de se corriger, de mériter, dese relever. Le (Imidisrne ne connaît pas ces «animes monstrueuses dans lesquelles les victimes sont pour toujours ensevelies. Pour lui, la continuité de la vie est le privilège (lu ciel, el il n'y a pas d'immortalité de l'enfer. La mort est même, à son point de vue, un des moyens [es plus etlirjices de la Providence, pour aider les rebelles à se remettre. C'est elle qui vient, de temps en temps, tout en les délivrant du poids de leur mémoire, permettre à la destinée de se poser de nouveau devant eux sous un jour nouveau, (bielle que soit la prolimdenr de leur engagement dans le mal, ils ne cessent jamais en effet de voir briller le ciel au-dessus d'eux et de s'y sentir attirés. Dès leur origine,
Jouent appelés, el , ennuie le soleil, dont elle a l'éternelle fixité, la volonté divine ne se lasse point, quoi qu'ils fassent, de darder sur eux à cette fin.
Il est impossible de donner à l'homme plus de liberté : il n'est lié que par lui-même. Comme Hercule, il a pour tache de combattre sur lerre les lions, et il prépare son apothéose. Non-seulement, sa destinée future, mais sa destinée présente, aussi, esl son oui rage. Ci; qu'il est. où il est, de quelle manière il esl né, c'est à lui qu'il le doit; et, s'il se voit disgracié, détail-
propre volonté ont seules réglé tout ee qui le concerne. Mais, si bus qu'il se soit laissé tomber, ii porte en lui-même tous les res-
a'i ESPRIT RE LA GAULE,
sorts nécessaires pour se relever aussi haut qu'il lui plaira; il lui suffi! rte se rniriir contre ses vieilles habitudes, et de tendre résolument à en contmetrr rie meilleures. Par le présent, tnnt l'avenir est a lui. Il Hotte sur sa destinée comme sur un fleuve qu'il aurait a remonter, et il le remonte plus OU moins vile, selon la vigueur rie ses liras, que cet exercice salutaire lorlilio de plus en plus. Ainsi, sa valeur morale, et la position qui s'ensuit, déterminées par lui ries ses premiers pas dans l'humanité, demeurent perpéluolleineiil à sa disposition, et son libre arbitre en déride, non pas sans ohsfacle. mais sans empêchement et avec une souveraine suffisance.
Telle était, à pou prés, la doctrine que le plus illustre d'entre les derniers représentants riu monde celtique, Morgan, sous son nom latinisé de Pélago, avait tenté rie Taire prévaloir touchant la liberté, dans le monde romain. En y effaçant le principe rie la préexistence, en vue sans doute de la simplifier, il n'avait réussi qu'à la priver d'un rie ses membres essentiels, sans la rendre plus acceptable. Elle est , en effet, viciée dans son ensemble, non par fausseté, mais par imperfection : elle ne donne point au principe rie la grâce, à côté du principe de la liberté, sa place légitime. Mais comment les druides anraiciil-ils pu connaître ce principe, puisqu'ils ne connaissaient pas celui de la charité, dont le premier n'est que la forme divine? Il fallait donc bien qu'il leur manquât , et rie là l'insuffisance radicale rie leur riéliniliun de la vie. Sans la grâce, ils arrivaient bien à la liberté, mais ils n'arrivaient pas à liiire sortir l'homme de son isolement . el cet isolement , qui a pour cffei rie le décourager, rend linalcment [otite liberté stérile. Et sous quelle ligure imparfaite el mutilée leur apparaissait, en définitive, l'univers? Si Dieu l'avait créé, Dieu n'y était plus, car Dieu n'y élaii plus nécessaire : douée, une fois peur foules, de ses al frac fions et rie se* roua'.'.es, la machine n'avait pins qu'à marcher d'elle-même: mais qu'y avait-il de digne de Dion , de digne de l'homme, rians
cinl rie rinin'i'u-ilé'.' l.c n'rmrii' citliev ri Y-fait p'us <|ii un tonrliilloii de poussière, et, privé d'unité, le nom même (fjuiivers lui éc.hap-
DE L'IDÉE DE LA TERRE. 87 pait. On ne voyait plus les éléments immortels baignés de concert dans le fluide divin qui, après les avoir fuit éclore, persiste à les contenir, afin de fomenter leur développement par la conspiration de son activité et de ln leur, et fait de leur totalité un même ensemble. Dépossédé du sentiment de son association avec la divinité, l'homme lui-même se trouve dépossédé de ce qui l'élève au plus liant et lui donne le plus de magnanimité dans les Afflictions et les luttes auxquelles il est condamné ici-bas. Livrée à clic— même et se ramassant dans sa personnalité, l'Èmc ne sent que trop vile, nu fond de sa substance, l'impuissance cl le néant, et elle s'a fia isse dans les ténèbres qui l'entourent, ne sachant pas que, s'il lui faut du secours et de l'appui , elle n'a besoin que d'appeler. Voila ce qu'a enseigné de plus essentiel à l'humanité défaillante le christianisme, et rien n'empêche do s'en servir pour compléter et féconder ce qu'avait anléricureinent enseignele druidisme louchant la liberté. Pour agir sur lui-même concurremment avec Dieu, l'homme, en effet, ne conserve pas moins et la souveraineté et le mérite de ses actions, et la coopération ne donne à sa destinée que plus de suite cl de grandeur.
L'homme, (cl que le fait le druidisme, n'est pas seulement souverainement libre : il est souverainement actif. L'activité est la loi suprême de l'univers. La vie future, au lieu d'être, comme dans le christianisme, une vie de contemplatiun et de repos, est une vie d'action, et son reflet tombe naturellement sur eelle-ei : la palme n'y est pas «écoulée, par la religion, aux contemplatifs. Tant s'en faut que l'ordre druidique soif un ordre monastique proprement dit : c'est une congrégation. Les druides sont chargés de l'enseignement, de la justice, du culte, même de la diplomatie. A leur exemple, connue à celui des personnages célestes, chacun est placé dans ce monde pour agir : l'homme s'est donné du mouvement avant de naître; il s'en donnera après sa mort; il faut donc qu'il s'en donne aussi présentement, et, sous aucun prétexte, il ne lui est permis de s'abstraire dans l'inaction.
Mais plus l'homme est excité à agir et plus il est libre de le faire à son gré, plus il importe que la règle de ses actions soit exacte. Autrement, sa liberté devient vainc et sun activité n'est
ESPRIT DE LA G AL'], li
<!ii'iin danger. I.a question culminante est donc de savoir en quels termes se posai! rotin règle chez les druides. Ici, nous n'avons ])as seulement, comme Mut à l'heure, les lumières rie I ] 1 1 ■ I L 1 1 I i < » n . nous avuiis un texte ; r'osl une triade dans laquelle se trouve résumée l'essence de leur morale, el qui nous a été conservée par Uiogèno Laei'lc. « Honorer les Dieux , ne rien faire de mal, cultiver la force. » Honorer les dieux, c'est-à-dire, / remplir, à leur égard, les devoirs de religion; ne rien l'aire de ma], en d'autres lermes, s'abstenir des actions houleuses el injustes: exercer et cultiver la force, c'est-à-dire, augmenter en soi locourage, développer la magnanimité, Ibrlilier lu caractère, en un mol, oceniilre la personne. Voiià l'essentiel de la Triade, el il esl aussi facile de senlir son insiill'isaneo que sa justesse. De loutes les verlus inorales, la force est . en etfet , la seule dont io droil y siiil reeonun. La justice n'esl pas absolument oubliée, mais peu 1-61 rc le précepte négatif de ne rien faire de mal esl-il moins inspiré par la eonsidéralion d'aulrui que par colle île l'aiilis-eineiil qu'occasionnent les actions houleuses. Ni la tempérance, ni l'amour de la vérité, ne viennent faire toucher à l'homme les limites de sa nature. Hormis les dieux, dont la protection l'intéresse, il n'a de i(i>\oirs iju't'iivei's lui-mémo. 11 reste en soi, connue cji une forteresse, qu'il a pour mission de munir et de consolider; rien ne le porte à s'épancher au dehors, et tout se concentre, au contraire, autour du service de sa puissance. Ainsi, faute d'équilibre, sa vertu mémo tourne contre lui, car, en s'élevanl dnns l'égoïsme de sa force, l'homme n'arrive qu'à i'idéai du Titan. Il vise à escalader le ciel, et que
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eu triomphe n'a plus d'emploi.
Par-dessus tout, ee qui manque à la morale îles druides est aussi ee qui manque à leur religion, c'est la charité. Nul amour de l'humanité, où il n'y a nul amour de Dieu, car l'ùme, en dehors des impulsions iti-lioelm'S. n'élant capable d'aimer que la perleelion, il lui est impossible d'aimer l'imperfection des hommes autrement que dans la perfection de leur auteur. C'est dans cette perfection suprême qu'est notre modèle, et ce n'est qu'en nous y attachant de cœur que nous l'imitons. L amour
K L'IDÈK DE L,\ TERRE. 89 inique mobile île tous les sentiments comme
d'existence, tous-no pouvons ni l'aimer sans chercher 11 le connaître de plus en plus, ni l'aimer sans chercher à nous rendre dignes de lui el n le servir. lit qu'est-ce que chercher à In connaît iv, sinon appliquer noire intelligence à la poursuite de toutes les sciences, puisqu'elles ont foutes pour objet OU lui-même ou ce qui procède de lui ? Qu'est-ce que nous rendre, digues de lui, sinon nous elToreer de nous conformer û lui? et qu'est-ce (pie le servir, sinon nous employer activement à toute œuvre de bien? L'activité est doue ainsi rém'e dans tousses modes et pour toute In suite de l'immortalité par un même principe , et , grâce à une admirable harmonie , tout à la l'ois aveu le plus grand désintéressement et le plus grand prolit. Au lieu de se poser sur le piédestal comme dans la morale druidique, la personnalité se subordonne; mais il convient qu'elle ne cesse point d'avoir conscience d'elle-même, et que, même devant I inimité divine, elle no s'annihile pas. A l'importante question : • l'nurqniii liieu nous a-l-il mis au inonde? ■ il ne liiul pas simplement répondre : « l'i-ir le comiiiitrc, l'aimer, le servir; ■> mais il tant donner à la formule son complément légitime , eu ajoutant expressément : a Pour nous perfectionner par là même. •
Le perfectionnement de l'individu, c'est, au fond, ce que voulaient nos pères, el ils avaient caison : mais ils ignoraient lo vrai moyeu de. se satisfaire, et c'est dans le christianisme qu'il est contenu. Développer l'amour de Dieu dans le cœur des hommes, c'est amener sur la terre le règne de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est bon. de tout ce qui est beau, eue ce sont In les seules manifestations possibles de la nature divine, et ces mêmes m an dès ta lions, sous l'intime variété de leurs formes, gouvernent la morale dans la totalité de l'univers.