‹ L'ésprit de la GauleChapitre 4 sur 58 · DU NOU DE PHILOSOPHES DONNÉ AUX DRUIDES · texte numérisé non relu

DU NOU DE PHILOSOPHES DONNÉ AUX DRUIDES

Pour être en droit d'affirmer que les druides oui eu l'idée de l'unité et de la spiritualité de l'Être divin, on pourrait se contenter de savorr que les Grecs et les Latins se sont accordés à leur donner le nom de philosophes. Ce nom, dans l'usage de ces peuples, s'appliquait, en eiïet. spécialement à tous ceux qui t;iis:>ipnl pinlrssion d'adhérer au principe ahslrait de l'univers. Gelait, selon leur langage, pratiquer la religion que de célébrer des cérémonies devant les images consacrées, comme c'était pratiquer la philosophie que de spéculer sur l'être invisible. Aussi voit-on que les chrétiens, s'clnnt contentés dans l'origine d'adorer Dieu en esprit, furent immédiatement traités par les païens de philosophes. Cette qualification les déliiiissait aux yeux du vulgaire, et, comme on le découvre dans divers

I. Y.&laû-CUKIMIIII.'n 1 I. Son les Chili* usa; n' II, Sun les rapports usa Celtes et des ChjiLdéeiis.

DE L'IDÉE DE DIBU. i3 passages des théologiens du second siècle, ils ne la refusaient point, tant le sens en élait large et bien déterminé.

Or, ce nom de philosophe, employé do la sorte d'un commun accord, même par les chrétiens, pour désigner la croyance au Dieu mystique de la Bible et de l'Evangile, est précisément celui qui résumait aussi, comme le montre une multitude de témoignages, l'idée qu'on se taisait de la croyance des druides. « Il y a chez les Gaulois, dit Diodore de Sicile, des philosophes et des théologiens nommés saronides, qu'ils jugent dignes des plus grands honneurs ; » et, plus loin, parlant des sacrifices dans la Gaule : t II n'y est permis a personne, dit-il, de célébrer un sucril'iiri; sans cl n; assisté d'un philosophe. ■> retienne tic Byzance les définit : ■ Un genre de philosophes chez les Gaulois. » Suidas leur donne le litre de philosophes et de semnothées. » Polyhistor, soutenant que la philosophie avait existé hors de la Grèce avant de fleurir dans les écoles, citait comme preuve les druides, iliml il faisait delà sorte, avec une vérité profonde, les prédécesseurs des philosophes proprement dits. SoUon, dans son livre des Successions, disait exactement la même chose. Aristote, dont le témoignage est ici d'un si grand poids, enseignait, dons son livre du Magique, au rapport de Diogène Laërte : « Que la philosophie avait pris naissance chez les barbares; t qu'avant d'être connue des Grecs, « elle avait été cultivée chezles Celtes et les Gaulois par ceux qu'on appelait druides et semnothées. > Le nom même de semnothées, par lequel on caractérisait en Grèce les druides, signifie • adorateurs de Dieu, n Enfin, la croyance rinnl il s'agit différait tellement de celle qui régnait autour des temples païens, que Lucain va jusqu'à dire que les druides étaient les seuls qui connussent la vraie nature des dieux ou les seuls qui ne la connussent pas. Quel pouvait donc être ce sentiment de la nature divine, ci absolument différent des opinions de la gentilité, sinon celui de l'unité cl de la spiritualité do la puissance suprême? C'est ce que résumait le nom de philosophe, que le fanatisme païen, entraîné par son amour pour ses types divisés, mais si vivants, abhorra chez les chrétiens comme chez les pythagoriciens, et sous lequel l'antiquité, comme nous venons de le voir, s'est accordée à désigner aussi les druides.

li ESPRIT DE LA GAULE.

On peut, l'ji demeurant dans o-tte mémo voie, iipproclicrdu but encore davantage : c'est en cherchant s'il n'y a pns quelque éco.e particulière de philosophie à laquelle les Grecs et les Uomains auraient, par analogie, rattaché les druides de préférence. Or on ne trouve qu'une voix à cet égard. Non-seulement l'antiquité n'hésite point à rapprocher les druides de l'école de Pylhagorc, mais elle îcs y incorpore tout à fait. Jamblique, dans sa Vie de l'yiliagorc, nous apprend que ce philosophe passait pour s'être instruit chez les Celles. Polyhistor, qui est une des plus grandes autorités historiques des anciens, rapporte, dans son livre des Symboles, que Pythogore avait voyagé chez les druides aussi bien que chez les brahmanes. Saint Clément, qui nous a t ransmis l'opinion de cet historien, s'y -rangeait sans difficulté, tant il la jugeait justifiée par In ressemblance des doctrines. On peut relever encore, sur le même sujet, toute impertinente qu'elle soit, cette parole de Valère Maxime : « Je croirais les Gaulois fous, si, avec leurs braies, ils n'avaient pensé la même chose que le philosophe IMhujioro avec son manteau. » Mais, s'il existait de si étroites rclatiuns entre la doctrine de Pylhagorc et celle des druides, il reste à se demander s'il était bien nécessaire d'envoyer voyager jusque dans l'Inde ce grand initiateur des écoles de la Grèce. Les levons de la Gaule n'avaicnt-elles pas dû suffi iv [uni r lui communiquer les principes qui, propagés rhen les Gr ecs, y sont devenus la propriété de son nom? Comme nous venons de le voir, Aristole et les autres historiens de la philosophie professa ici il que ia Gaule avait précédé la Grèce dans la connaissance de la philosophie : auraient-ils pu tenir un pareil langage si la Gaule n'avait été à leurs yeux l'institutrice de Pylhagore?

Ce n'est pas que tous les anciens aient usé de la même libéralité envers la Gaule. Pour un grand nombre d'entre eux, qui ne pouvaient admettre que des barbares fussent parvenus

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dérivait, au conlraire, l'inslilulion des druides. Peu importe la futilité d'une telle opinion : elle n'en forme pas moins un éclatant témoignage de l'analogie qui s'observait entre la doctrine des druides et celle du philosophe, qui, inspiré par le principe

DE L'DÉB DE DIEU. (S fondamental de la théologie, faisait de l'unité abstraite la source éternelle de toutes choses. Nulle part elle n'est formulée plus explicilemrnt que dans le livre des Philosophumèntt, et, par les termes mêmes dans lesquels clic est exprimée, on voit que ce n'clait point un système de l'auteur, mais une opinion cc-u-

qui échappèrent à l'incendie fuient, dit-il, Lysis, Archippe et Zamolxis, l'esclave de l'ylhagore, que l'on dit avoir enseigné aux druides la philosophie selon les principes des Pythagoriciens..» Diodore de Sicile, dans un passage du cinquième livre,

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esclave de Pylhagore que les Grecs attribuaient l'honneur

li s ( Imitais par des rapports incontestables de parenté, devaient nourrir en effet des tradifions théota.L; unies analogues. Mais, outre que l'on ne peut douter que le législateur désigné sous le nom de Zamolxis n'appartienne, comme le veut Hérodote, à une époque beaucoup plus reculée que celle de. l'ytlingore, il est difficile de ne pas croire ([ue des idées assez, pmlomlénicnt enracinées peur avoir servi de bii.se à un sacerdoce national, devaient provenir non d'une influence extérieure, mais d'une vitalité interne propre de tout temps à la nation. Les grandes conver-

anliquc, et toutefois l'illusion des Grecs se conçoit : une religion jiussi nue que celle de la Gaule se détachait d'une manière si originale sur le, ioud diversifié du paganisme, qu'elle paraissait comme un système de philosophie de l'invention d'un seul auteur, et l'on s'accordait naturellement à le rapporter à celui sous le nom duquel elle s'était montrée en pleine lumière pour la première fois.

L'histoire des druides est fout à fait comparable à cet égard à celle de Numa, et elles s'éclairent l'une l'autre. Pour s'être voué à faire prévaloir dans Rome le culte du Dieu abstrait, ce

gré l'antériorité de son époque, parmi les disciples (le Pylhugorc. Comme le remarque très-juslement Cicéron dans les Questions académiques, c'était l'analogie des doctrines, jointes u

ta confusion causée par l'éloigncmenldcs temps, qui avait donné naissance à celte méprise. Mais, de même que Denys d'Halicarnasse, en nous transmettant l'opinion dont il s'agit, se demande si, au demeurant, Numa n'aurait pas été le disciple de quelque Pylhagore plus ancien que celui des écoles, idée qui se trouve aussi dans Plutarque, de même peut-on faire relativement aux druides. En donnant ainsi à ce grand nom de Pylhagore une sorte de généralité symbolique, et en reculant, jusque dans ces figes que leur distance soustrait à nos regards, le premier mortel qui l'ait porté, rien n'empêche en effet de penser qu'un mi me légisInU'iir n'ait pu être a la fois, par suite de la conservation traditionnelle- de ses leçons, l'initiateur primitif des druides et celui de Numa et même des pythagoriciens proprement dits. Entre les Gaulois, chez lesquels régnaient les druides, les Ombres ou les Sabins du sein desquels était sorti le monarque romain, et les races auxquelles appartenait le philosophe de Crototie, existait une consanguinité suffisante, pour rendre aisément compte d'un tel rapport

Les Pères de l'Église, dont le jugement en matière de théologie est bien autrement délicat que celui des auteurs païens, tiennent exactement le même langage sur les druides, dans le peu de paroles qu'ils ont prononcées à leur sujet. Séparant soigneusement les druides de la tourbe des idolâtres, ils reconnaissent aussi que le nom de philosophes pouvait seul caractériser convenablement ces direcleurs de la religion de la Gaule. Saint Cyrille d'Alexandrie, soutenant contre l'empereur Julien que la philosophie, c'est-à-dire, comme on l'entendait alors, la croyance à l'unité de Dieu, n'était point particulière à ta Grèce, mais avait existé antérieure ment chez d'autres nations, allègue l'exemple des druides, qu'il met à côte des mages et des brahmanes. Sainl (lléuinit, ilnns les /'rnfre/^e/Ki'.', ilil textuellement que les druides avaient une religion de philosophes. Dans les StromaUs, développant l'idée que ta connaissance du vrai Dieu, qu'il désigne toujours, comme sainl Cyrille, sous le nom de phi—

1. V. Éclaircissements : a" III, Sua les ban>o»ts de Numa avec les Gaulois.

DF, L'IDEE DE ni EU. <7

losopliie, étoulîée, dans le cerele de. l'Kmpire, par les désordres rie l'idolâtrie, n'avait pus cessé de se conserve!' dans les grands corps sacerdotaux, ce théologien n'hésite pas à ranger la tradition druidique parmi les plus élevées qu'il y ait ni en déliées de la Judée. « La philosophie, dit-il, cette science si utile, a fleuri

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Gentils. Ce n'est que postérieurement qu'elle est arrivée chez les Grecs. Avant eux prennent place les prophètes, chez les Égyptiens; les ehalriéens, chez les Assyriens; les druides, chez les Gaulois; les saïuanécus, clitv. les Baelriens; chez les Geltes,

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pliéfisé la naissance du Sauveur; et les gym no sophistes des Indes et les autres philosophes barbares ; et il y a aussi, dans les Indes, ceux qui obéissent aux préceptes de Bouddha, et qui, à cause de son insigne vertu, l'honorent comme une divinité. 1 Tel était donc le sentiment rie l'Kglise d'Alexandrie touchant l'existence du dogme de l'unité de Dieu dans la Gaule, et Orïgène, son plus illustre représentant, en fournit un témoignage plus décisif encore que ceux de saint Cyrille et de saint Clément. Bien que succinct, ee témoignage est immense et le plus important que l'on puisse alléguer dans la question qui nous occupe. Dans sa discussion contre Celse, qui, en vue de rabaisser la Judée, élevait, contre le privilège do sainteté que les chréfiens affectaient de lui attribuer d'une manière exclusive, les droits des autres nations et particulièrement ceux de la Goule, le grand théologien reproche à son adversaire l'inconséquence de décrier les luifs fout en accordant tant d'éloges aux druides, dont les croyances étaient cependant si voisines de celtes des Juifs. On ne peut rien demander de plus formel. » Celse, dit-il (Contr. Gels., iib. j), appelle nations primordiales et sages entre toutes les galactophages d'Homère, les druides de la Gaule et les Gètes, qui professent des choses tout à fait conformes aux doctrines des Juifs, et sur lesquelles je ne sais même s'il existe quelques écrits ; les Juifs sont les seuls auxquels il enlève, autant qu'il est en lui, et l'antiquité et la sagesse. » Quelles pouvaient donc être ces doctrines druidiques, si voisines des doctrines juives, qu'Origène, pour serrer d'aussi près que possible son

expression, les nommait de même sang? I! n'y a plus ici d'initéuîdiuii : l'esprit de la Bible n'offre pas les mûmes complexités que celui de i'ytliagure. [lest simple, et consiste presque entièrement duns la croyance à l'unité de Dieu. Celte croyance forme en quelque sorte, à elle seule, toute la substance de la Judée. Quiconque ne la possède pas, n'a rien de commun avec la Judée, et quiconque est déclaré conforme à la Judée, la possède par conséquent. Donc, si l'autorité du théologien d'Alexandrie n'est pas vaine, le monothéisme formait le fond de la religion de la Gaule.

nu DIEU DR LA GAULE

Si l'on n'était mis sur la voie par les témoignages que nous venons de citer, on serait en danger de donner tout à fait à taux sur le druidisme, tant est trompeur le jour sous lequel l'ont vu les Romains, ses principaux témoins à noire égard. Chacun étant naturellement affeclé par ce qu'il entend le mieux, il se conçoit, en effet, que la Gaule ait dû frapper les païens par son cùté mythologique beaucoup plus que par son côté purement théologique; et aussi, en s'en remettant aux impressions des Latins, serait-on plutôt porté à se croire, chez les druides, en plein polythéisme, qu'à s'y sentir, conformément à l'opinion des l'ères, dans un certain voisinage de Jéhovah.

11 faut aussi considérer que la Gaule, enlèiïiiée dans le solide anneau de ses frontières, était demeurée longtemps presque inconnue. Ce n'était que par l'epéi' deCésarque ses profondeurs s'étaient ouvertes, et sa condition était vraisemblablement dès lors bien changée; car tout semble indiquer que la décomposition politique, dont prolitèrent si bien les vainqueurs, n'était que la suite d'une décadence religieuse depuis longtemps commencée. Dans ses beaux temps, s'il n'est pas exagéré de nommer ainsi ces temps reculés dont Platon disait aveu une si

DE L'IDÉE DE DIEU. (9

profonde sagesse que c'étaient eux, comme plus voisins des origines, qu'il convenait d'interroger sur la divinité, ce grand pays était resté enfermé sur lui-même, sauf dans ces fougueuses échappées où se faisait mieux connaître sa valeur que sa théologie. Rien ne l'avait incité à transmettre en dehors de lui les secrets de sa vie, el à peine quelques rares émissaires étaientils venus l'inlem^er dans sun intimité.

Particulièrement en ce qui touche la religion, la difficulté était d'autant plus grande que les druides faisaient prolèssion d'en cacher les mystères à tous ceux qui n'étaient point affiliés à leur société. C'est là un poinl capital de leur histoire et sur lequel il n'y a aucun ctnule. a Ils enseignent une quantité de choses aux plus distingués de la nation, dit Pomponius Mêla, pendant un espace de temps considérable et sous le secret. » César, à prupos de leur coutume de ne rien confier à l'écriture, dit qu'ils l'avaient adoptée « parce qu'ils ne voulaient pas que leur doctrine se répandit dans le vulgaire. » Eulin, l'on sait très-bien que, chez les bardes du moyeu âge, les secrels de l'ordre n'étaient dévoilés qu'après de longues et sévères éprouves. Sans doute on ne saurait aller jusqu'à penser que les druides aient fait mystère de l'existence du Dieu souverain; mais il est peut-être permis de penser que, la sévérité primitive s'étant relâchée dans les derniers temps, ils entretenaient plus volontiers In dévotion du peuple avec les divinités secondaires, tant pour relever en quelque sorte la majesté de l'Éternel en l'enfonçant dans les abîmes, que pour se plier à la loi des esprits peu élevés poui' lesquels K' nilli: des piTsmnia^es antiques a toujours plus d'attrait que celui de Dieu. De mémo que les Hébreux, à leur arrivée dans le désert, épouvantés do l'infini de Jchovah, suppliaient leur proplièlc de so placer entre eux et lui, de même il élait naturel que les Gaulois inclinassent à se soulager à leur manière de ce poids redoutable en s' abritant sous les intermédiaires dont ils peuplaient le ciel, el ils avaient peut-être une excuse, s'il est vrai que le commerce avec Dieu ne soit vraiment salutaire que dans l'intimité qui résulte des doctrines de la grâce et de la médiation. Quoi qu'il en soit, il est évident que les vulgarités des cultes subalternes devaient être ce qui se

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refusait le moins à la curiosité des étrangers; et, comme, en môme temps, les cérémonies courantes ne révélaient pas autre chose, on devait être induit à penser une c'était là tout le fond de la religion. C'est ainsi que, chez lus populations les plus arriérées de la communion romaine, le culte des saints et des anges couvre quelquefois si bien celui de Dieu, qu'un païen, qui viendrait à ressusciter, pourrait commeltre à leur égard la môme méprise qu'autrefois à l'égard des Gaulois, et les juger polythéistes aussi.

Il faut encore ajouter à tout cela l'indifférence des païens en matière de théologie. Que saurions-nous de la théologie des Juifs et même de celle des chrétiens, dans laquelle il leur .était sans doute plus facile de s'instruire que dans celle des druides, si nous ne les connaissions que par les renseignements que leurs auteurs nous fournissent à ce sujet? Pour les esprits supérieurs, à commencer par César, les religions n'étaient guère que des superstitions plus ou moins favorables à la police. L'auguste corps du clergé de la Gaule, leur eùl-il clé donné de le voir dans sa pleine lumière, n'aurait compté o leurs yeux que pour une compagnie d'imposteurs ou de fanatiques, et ils ne se seraient pas fait faute do les ranger avec dédain dans la même catégorie que les pieux défenseurs rte. Jëhnvnh. Ile même que les Romains n'éprouvaient pas une grande curiosité pour les dogmes des Juifs, de même pour ceux des Gaulois, que l'on s'imaginait avoir suffisamment délinis par les sacrilices humains, comme les premiers par la circoncision et la haine du pourceau. « Ne valait-il pas mieux pour ces Gaulois et pour ces Scythes, dit Plulurque, de n'avoir de la Divinité aucune notion, aucune idée, aucune connaissance, que de penser que les dieux se plaisent à recevoir en offrande le sang des hommes? s

Il n'y a donc pas à s'étonner que César ait glissé avec tant de légèreté dans ses Cinniamlain's sur des questions si graves. N'était-ce pas le uiènie homme qui, en plein sénat, au rapport de Snlluste, avait osé traiter de bagatelle les croyances aux peines et aux récompenses de l'autre vie? Est-ce lui qui aurait voulu prendre la peine de poursuivre de ses sollicitations ces prêtres illettrés pour obtenir la co m mu ni cation de leurs idées?

DE L'IDÉE DE DIEU. !) Et, de leur coté, les druides auraient-ils consenti à violer pour lui les secrets redoutables de l'initiation? D'ailleurs ce n'était pas à lui à rassembler pour la postérité les litres de gloire de la race vaincue, quand, aux yeux du genre humain, son impitoyable violence envers les Gaulois ne pouvait trouver de justification que dans leur prétendue barbarie. A quelque motif que l'on s'arrête, le fait est que sa plume n'a laissé tomber sur le sujet de leur religion que quelques lignes. 11 nous apprend qu'il

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déjiosilaire d'une doctrine qui se transmettait de siècle en siècle par tradition ; que l'école principale élait dans l'Ile de Bretagne et que In jeunesse s'y rendait de toutes les parties du territoire pour y faire ses études; que l'instruction embrassait une étendue de plusieurs années, et se faisait uniquement par des leçons orales et sous la loi du secret. Quant à la substance même de la doctrine, il se contente de dire qu'elle traite des attributs et de la puissance des dieux, de la nature des choses, de la grandeur de la terre et de l'univers, de beaucoup de faits relatifs aux astres et a leurs mouvements, enfin de l'immortalité de l'âme. C'est un cours complet formé, comme on le voit, sur la Imde: théologie, cosmologie cl Ihéudtcée. Mais le conquérant ne s'in-mièle [tas de pénétrer dans ce domaine bien nullement important que celui de la politique et de la guerre; il est même probable qu'il en dit là tout ce qu'il en connaissait. Sur la question des personnages divins, il est encore moins explicite : » Los druides, dit-il, en ont a peu près la même opinion que les autres nations. « Ainsi les mythologies ne sont pas tout à lait d'accord; mais ce simple mot suffit à son indifférence soldatesque, et il abandonne, sans plus d'égard, un sujet où la philosophie de l'histoire trouverait aujourd'hui tant de considérations du plus haut prix. Parmi les écrivains qui lui ont succédé, pas un n'a tenté de remédier à celle immense lacune; aucune main n'a pris la peine de fouiller, tandis qu'il en élait temps encore, dans ce magnilique trésor dont on connaissait cependant le sommaire, cl toutes ces richesses sont demeurées ensevelies.

Dans une telle pénurie, pour parvenir à démêler, au milieu

des fragments décousus qui sont notre seule ressource, ce qui se rapporte spécialement à l'Être souverain, il semble qu'il n'y ait pas de meilleur parti que île commencer par rechercher chez les païens eux-mêmes 1rs traces de ce Dieu primitif. Ces traces, en effet, ne s'étaient point entièrement effacées : on n'ignorait pas, même dans le peuple, que «imiter, si puissant qu'on se l'imaginai, reconnaissait un mailre. Ce maître, à demi perdu dans les nuages de la nuit et du chaos, mais sous la loi duquel tout l'Olympe tremblait, c'était l'être terrible que la mythologie nommait le Deslio. Sans parents, ne dépendant que de lui-même, ai'hil iv absolu île toutes choses, il est.', ''vident qu'il représentait exactement, au sein du paganisme, l'idée de Dieu. Seulement, comme il n'était pas susceptible de se laisser manier par la dévotion avec la mi'iiic facilité que les diiinilés subalternes, on s'était naturellement laissé aller à l'écarler peu à peu des habitudes (le la liturgie. Ne pouvant se le figurer sous (1rs caractères humains, le génie des propies avait incliné a n'y voir qu'une abslraclîon. Puissance. împ;issil>to cl sans mouvement, il semblait en résulter qu'elle lui nirrteet aveugle, el qu'elle dût être sans persoonalité parce qu'elle était sans corps. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-on cherché à la loucher par des prières et des samliccs. puisqu'elle était immuable.' Toutefois, si restreint que fut son rôle dans les cérémonies, on apercevait pourtant bien qu'elle occupait dans la religion la première place; et, s'il nous était possible rie remonter aussi haut qu'il le faudrait dans l'antiquité pélagique, il n'est pas douteux que nous verrions sa part augmenter graduellement jusqu'à ce que sa personne se coulomb! enfin par lous ses traits avec le Dieu absolu des nations sacerdotales. Aussi est-il a remarquer que, nulle part, celle

anciens poètes. Dans Homère, Jupiter ou Zeus oc se fait poiot faule de protester cou slam ment de sa soumission à l'égard de col ineffable souverain; el de infini; dans les tragiques, si bons conservateurs aussi de la substance des temps antiques. Il en est en définitive du prince de l'Olympe comme des onges de l'Orient, inclinés en l'erse devant la majoslé de Manda; dans l'Inde , devant celle de Brahma ; en Judée , devant Jcfiovoli : si

DE L'IDÉE RE DIEUr" M

resplendissante que soient ces fantrtmes, derrière eux la vérité de Dieu se soupçonne toujours.

Le nom de cette divinité, qui n'nvnit pu manquer de constituer à l'origine un radical des plus féconds, ne possédait déjà plus, il l'cpoqin' dmit il nous reste des monuments écrits, qu'un petit nombre de dépendances. I.e nom n'existait mérae plus que sous la forme féminine Aisa, qui n'était sans doute pas In forme primitive, le masculin Aisos étant plus naturel. Mais, malgré les altérations subies par la langue, un fond vraiment divin se faisait toujours sentir dans ce domaine. Rien n'est plus lumineux que de voir autour de ce adicnl, dont !a signification ne s'étend pas au delà du terme glacé de Destin, des dérivés empreints de tous les caractères du Dieu vivant. Il est évident que ces dérivés ont dû se former dans un temps où le grand vocable auquel ils se réfàrcnl avait lui-même toute la force qui s'est perpétuée en eux. Considéré à ce point de vue, le vocabulaire d'Hézyehius fournit des traits précieux. Sous les dérivés A'aiia on y trouve, en effet, non point simplement les idées relatives au nécessaire, mais les idées relatives à tous les attributs essentiels de la divinité. Ce sont des débris à l'aide desquels on peut juger do ce qu'était primitivement le temple dont it ne subsiste plus qu'une triste muraille. Ainsi aisios représente le beau, le bon, le juste, le clément; aisia, la justice, le devoir ; aison, ce qui est sans égal, incompréhensible, incomparable. Le nom des choses miraculeuses, en-aisimi<i, procède de la même source aussi bien que celui de la souveraineté, aisumnaô, je règne. En résumé, tout ce qui appartient à la prophétie, les oiseaux sacres, les devins, les augures, tous ces fragments de la liturgie des âges reculés, se montrent revêtus du même sceau. Qu'en conclure, sinon que, dans le principe, le type générateur de tous ces mots régnait dans les esprits avec une puissance qui a fini par s'affaiblir, mais dont la philologie retrouve sans peine les derniers témoignages?

Le type masculin d'niws, tombé en désuétude chez les Grecs, s'était conservé chez les Étrusques, demeurés, comme leurs voisins les Gaulois, plus fidèles que les Grecs à l'archaïsme asiatique. Les dieux, les divins, comme nous l'apprend aussi

EPPÏtlT D8 LA RAI7LE.

Ilézyehins. perlaient, chez les Turrhénicwt. c'est-à-dire, chez les Étrusques, le nom général ù'Aisoi, d'où l'un peut conclure que Dieu, dans l'absolu, devait se dire Aisos 1 . C'est jusli-nteiit , comme l'ont l'ait observer sur ce passage lous les commentateurs, la forme masculine du vocable devenue féminine chez les Grecs. Eu résumé, rien de plus grand dans l'antiquité païenne que le type enfermé dans les profondeurs de ce mot.

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travers les divagalinns du polythéisme. C'est le nom donné par l'Occident, en Grèce et en Italie, à ce Dieu suprême, toujours demeuré en honneur chez les Hébreux , et dont le mouvement de la philosophie ne pouvait manquer de relever le souvenir, comme l'ont bien indiqué Ire Pères d'Alexandrie.

Aussi, ce que nous venons de faire en recherchant dans Âïsos les traces du vrai Dieu, les Grecs l'avaient -ils déjà teule et plus vivement encore. Aristote, ou l'auleur, que! qu'il soit, du livre du Monde, cherchant l'élymologie du nom d'Atia, dans lequel il reconnaît bien, sur le seul lait île sa valeur métaphysique, la nature essentielle de Dieu, le décompose de manière à lui faire signifier « Celui qui est toujours, t Dieu, dit-il, quoiqu'il soit unique, a cependant reçu plusieurs noms. Celui à'Anankè lui a été. donné sur ce qu'il est « immuable; > celui d'Ai'so (Aei- Ousan), sur ce qu'il est « Celui qui existe toujours, s L'auleur de YÉtymologicon, raisonnant à peu près de la même manière sur ce radical, s'efforce de pénétrer le secret de sa formation, en le dérivant de aei-isé, « Celui qui es! loujimn snMrMc à lui-même. » Quelle que soit la valeur de ces étymologies, elles n'en constatent pas moins que, sous ce nom vénérable, les Grecs avaient cherché È retrouver la li^iur du tlieu îles lemps antiques, trop longtemps oublié dans ses insondables abîmes. Le nom d' Aisos ainsi compris c'it été, en effet, parfaitement approprié à la majeslé de son objet. Il eùl élé digne de celui qui, chez les Égyptiens, s'appelait : » J'ai été, je suis, je serai, i et qui. chez les Juifs, s'était déliiii plus philosophiquement encore en s'intituiant : * Je unis Celui qui mis. *

1, Éclaircissement!; n" IV. — Son le mot CHJsah.

DE L'IDEE DR ïlIliU. U Ces préliminaires nous conduisent lout droit an Dieu do la Goule. Maintenant que nous connaissons Aisa en Grèce, Aisos en Italie, il est évident que, si nous trouvons dans la Gaule ce môme type nominal, nous serons en droit de conclure qu'il y représentait une divinité analogue; et, si à ce type se rattache un culte régulier, il s'ensuivra aussi que l'idée du Dieu primitif n'avait pas, chez les Celles comme chez leurs voisins, perdu son empire. Or, ce nom archaïque se conservait effectivement dans la Gaule et presque identiquement. Il nous a été transmis par les Latins, qui l'écrivaient Esiis ou Uœsus : les Grecs l'auraient donc écrit Aisos, comme ils écrivaient Caisar au lieu de César ou Casar, et ils n'auraient pas failli à le reconnaître. Quoi qu'il en soit, qu'on dise Ai'josou Esus, nous avons là, puisque les voyelles ne comptent pas, le strict analogue de la grande et mystérieuse figure A' Aisa. Ce nom sans égal, que sa majesté devait tenir audessus des usages habituels, est demeuré d'une extraordinaire rareté; et cependant, comme s'il y avait dans la vérité une force secrète qui se fasse jour d'elle-même, il a pris dans l'opinion un tel relief qu'il s'est peu à peu établi, sans qu'on en ait jamais cherché la preuve, qu'Esus était la divinité par excellence des Gaulois.

il n'y a jusqu'ici, dans tout ce que nous possédons sur la Gaule, soit en livres, soit en inscriptions, que (rois monuments où le nom d'Esus se lise. H est difficile d'être plus pauvre. Voici ces trois monuments cl ce qu'il est permis d'en déduire. Lueain, dans son premier chant, parlant des divinités de la Gaule, dit : • Vous qui apaisez par un sang barbare le cruel Teutatèa et Esus, redoutable pur ses autels sauvages, t Lactance, dans le premier livre des liistiiulimis, répèle à peu près la même chose en altérant le nom : « Les Gaulois apaisaient par du sang humain Hcusus et Tcutatès. » Enlin, unnutel, érigé par !cs commerçants de Paris sous h: règius il<; ïibèrr, cl retrouvé dans le siècle dernier sous ie chœur de l'église de Notre-Dame, représente, sur deux (aces opposées, d'une part Jupiter avec son manteau, ses foudres et son aigle-; de l'autre, un personnage velu de la saie gauloise, couronné de chêne et armé d'un couteau avec lequel il abat ce qui semble êlrc une branche de gui sur un ebene : au-

26 ESPRIT l>E LA GADI.B.

dessus de la première figure est écrit Jovh; nu-dessus de la seconde : Esus. C'est tout ce que l'on sait directement sur Esus : c'est pou, mais il y a pourtant, dans ce laconisme, des choses qui mènent loin '.

Des deux premiers monuments on ne peut tirer qu'une conséquence; c'est que le culte d'Esus élail nécessairement au premier rang, puisque ses autels élaient- do ceux que distinguait l'effusion de sang humain. Le troisième est d'une toute autre importance: c'est lui qui sert vérilahlrmenl do rondement à tout ce que nous pouvons savoir sur le culte d'Esus; et n'est-il pas en quelque sorte merveilleux de voir la vieille Église de Rome, au moment même où sa religion décline sur la terre de Gaule, laisser échapper de son sein, où il était enseveli depuis tant de siècles, ce titre si précieux de la religion de nos pères? Nous y apprenons d'abord qu'Esus était différent de Jupiter, et cependant d'une telle majesté que l'on ne craignait pas de le mettre en parallèle avec le souverain du Capitule; et nous y apprenons aussi, ce qui n'est pas moins considérable, que le chêne et le gui, ces deux symboles essentiels, se rapportaient à lui. Enfin, par les trois monuments à la fois, se résout une importante question : en adorant Esus. les Gaulois s'inclinaienl-ils devant la fatalité, comme l'eussent fait les Grecs s'ils avaient adoré Aisa'? Non, car on n'adresse ni sacrifices ni prières à une puissance que l'on estime inflexible. Donc, les hommages rendus a Esus prouvent clairement que les Gaulois le regardaient comme une puissance vivante et capable d'exercer à son gré sur les hommes sa grâce ou sa vengeance.

Cette conclu s'accorde d'ailleurs excellemment avec tout ce que nous savons du caractère de la race celtique. Quelle race s'est jamais senti une âme plus libre'' et, puisque le Dieu auquel s'attache notre foi se peint toujours en nous comme un rellet de nous-mêmes porté à l'infini, n'est-on pas autorisé à dire, par

1. On a retrouve récemment ù JuWains un nuire monument où sa !it Ih nom Esu... sur un te-rdief [VjHv^nt.inl une lè.lc Iriisri;. [ Note lie l'éditeur.)

DE L'IDÉE DE DIEU

une conséquence légitime, quelle race a jamais conçu dans son Dieu une liberté plus entière? Bien loin de ressembler à l'aveugle Destin, Esus représentait donc chez nos Pères la Providence, Les Romains, en persécutant le druidisme comme ils devaient bientôt persécuter le christianisme, ne tardèrent pas à apercevoir qu'il y avait là devant eux un autre Dieu que ceux de leur vain Panthéon, père, comme leur Jupiter, des hommes et des dieux, mais incorporel et éternel. C'est là l'essence du monothéisme celtique.

11 suffirait de savoir qu Esus était le Dieu du chêne, pourcn conclure qu'il était le Dieu principal de la Gaule. Le caractère sacramentel que les druides attribuaient à l'arbre en question, avait singulièrement frappé les Latins. Peut-être n'avaient-ils pas remarqué l'analogie de cette croyance avec celle des Pélasges, dont la tradition s'était si bien conservée sous les chênes de Dodono. Là aussi se voyaient des chênes fatidiques, et, sur ce point, comme sur tant d'autres, les Gaulois ne faisaient que persévérer dans les institutions primitives. Par des motifs dont le secret se perd dans l'obscurité des premiers figes, le chêne était en effet, dans tout l'Occident, le végétal sacré par excellence. En Italie comme en Grèce, il formait le symbole spécial du maître de l'Olympe. Pline le déclare expressément, et le plus ancien culte de Jupiter dans le Lalium, celui du mont Crclius, avait lieu dans une forêt de chênes : c'était une autre Dodone. Cet attribut était tellement caractéristique de Jupiter, qu'il n'est pas douteux que, malgré tant de raisons qui devaient en dissuader, Esus n'ait Uni par être idcntiiié avec Jupiter, en considération de ce rapport. Un siècle après le monument de Paris, qui, en posant le parallèle, indiquait assez la distinction,

18 ESeMT DE LA GAULE.

la confusion se trouvait |ilcinrn 1 établie. Maxime de Tyr le

constate : « Les Celtes, dit-il, adorent Jupiter ; mais le Jupiter celtique est un grand chene. » On sait aussi que, jusqu'à une époque assez avancée du moyen âge, la vénération du peuple demeura vouée à certains chênes que les auteurs contemporains dé-signent sous le nom de chênes de Jupiter, robora Jotis. Mais ce n'étaient pas là, les plus vieux du moins, de vrais chênes de Jupiter : c'étaient hien les antiques chênes d'Esus. La substitution qui s'était produite entre la divinité nationale et In divihil.' l'Iran^' rc. t i.nl kh f lut un pt» i-n» "■■ <h nu' nu- ■■''If qui' celui qui avait eu lieu trois ou quatre siècles auparavant die/ les Juifs de Samarie, quand, sous l'influence des rois de Syrie, ils consacrèrent au Dieu de l'Olympe, comme s'il ne se fut agi que d'un changement de nom, le temple élevé au Dieu d'Abraham sur le mont Gharizim. * Ils remplacèrent, dit .tusèphe, le Dieu sans nom par le Dios (Zens) hellénique. » Sous l'influence des Césars, les Gaulois avaient fait effectivement la même chose que ces Juifs dégénérés. Ils avaient aussi abandonné le Dieu de leurs pères. Abandon plus apparent que réel ; à peine délaissé, l' antique Esus, sous les traits du Dieu étemel des chrétiens, reparaissait déjà au cœur de la nation, plus absolu et plus respecté que jamais.

L'étymologie du nom des druides fournit la même leçon que l'attribut d'Esus. Les anciens ne s'étaient pas contentés d'observer que le sacerdoce de la Gaule était particulièrement voué au chéne; ils avaient très-bien remarqué aussi que son nom était dérivé de celui de ce végétal. Aussi Diodore de Sicile, traduisant leur nom en grec, le chnnge-HI en celui de Saronides, du mot grceïffiiii, chêne. Pline est encore plus explicite, car il dit que le chêne possédait dans la liturgie un caractère si général, que les prêtres même en tiraient leur nom. > Les druides, dit-il, lont élection de forêts de chênes, et ne célèbrent aucune cérémonie sans y donner place au feuillage de cet arbre, et même, d'après le grec, ils semblent en avoir pris leur nom ; » en grec, un des noms du chêne est. effectivement drus; mais il s'entend assez que ce n'était pas de cette langue que les liaulnis déduisaient les élymologics de la leur : ils avaient chez eux, pour

représenter le chêne, le mot deri oii derou », demeuré aussi voisin du drus des Grecs qu'Esus l'était ù'Aisa, et c'était de ce radical que découlait le nom de leurs druides.

Ainsi les druides étaient littéralement les hommes du chêne. El, puisque le chêne était le symbole spécial d'Esus, il s'ensuit qu'en vertu même de leur nom, les druides étaient les hommes d'Esus. La conclusion est d'une rigueur logique. En célébrant leurs cérémonies sous la voûte des chênes, en se couronnant de feuillage de chêne, en se nommant d'après le chêne, ils ne faisaient qu'accuser, par tous les signes extérieurs, leur dépendance exclusive du Dieu dont ils affectaient en quelque sorte de porter la livrée.

Il est lrès-i m portant de remarquer que le nom de druides ne s'appliquait pas à des prêtres chargés d'un culte déterminé, mais indislinctement à tous les prêtres. Il s'ensuit que la divinité symbolisée par le chêne ne jouissait pas d'une simple supériorité à l'égard des autres divinités reconnues par !a nation, comme celle de Jupiter à l'égard du reste des habitants de l'Olympe, mais qu'elle les enveloppait absolument dans sa loulepuissance. Autrement, de quel principe le prêtre du chêne aurait-il pu s'autoriser pour se présenter constamment, que le sacrifice à offrir fût adressé à Mercure, o Mars, ou à tout autre personnage céleste? Chez les païens, si l'on sacrifiait à Jupiter avec le chêne, on sacrîiiail à Apollon avec le laurier, comme à Minerve avec l'olivier ou à Bacchus avec le lierre. Chacun des Dieux avait sa liturgie spéciale, et c'est en quoi consistait proprement le polythéisme. Mais, dans les religions monothéistes, il ne pouvait y avoir qu'une seule classe de prêtres, parce qu'il n') -liait in ImiuI cpi un si'ol u \ni-i ilins l>: ni.i/.ilei.iue. il n'y a d'autres ministres du culte que les mages, cl c'est entre leurs mains que sont déposées, comme de simples ih pend.mres de lu liturgie du Dieu suprême, les liturgies parlniilu res de tous les anges. Dans le catholicisme, les choses sont disposées de In

i. Dtrf, dtrv, dirô, on brclon armoricain; dtrio (derou), en kymr io;iie ou gallois; d'oîi le nom de driot, encore en uaagt; dans l'est de lu France pour diVigiicr nuv. varidi'- de chine.

même manière, et elles l'étaient aussi dans le druidisme : il ne connaissait d'autres prêtres que ceux d'Esus, et dans le nom même du sacerdoce se trouvait implique: symboliquement celui du Dieu suprême.

Mais il y a lieu, sur les instances de la philologie, d'aller encore plus loin dans l'investigation de ce sujet. Il semble, en etTet, que le radical derôna rend compte que de la première partie du nom des druides ; la raison de la syllabe linalc reste en dehors, et cependant, aussi bien que celle de la syllabe initiale, elle est de premier ordre. Et d'abord, comme nous l'avons déjà indique, ce n'est pas chez les Grecs, si inlidéles d'ordinaire dans leurs transcriptions, mais dans le celtique lui-même, qu'il faut prendre le nom du prêtre de la (iaule; là seulement, l'instrument de l'étymologie est authentique. Or le nom de druide, tei qu'on le rencontre dans les documents gallois, s'écrit denajdd; au pluriel derityddan; voilà incontestablement le type primitif, et c'est à La Tour-d'Auvergne qu'appartient le mérite d'avoir discerné les deux radicaux qui le composent : de ni ou devir, ehéne, et ivijdd (ywgdd, qui, en composition, perd sa consonne initiale), gui'. Le drrtiydd. dont les Humains avaient l'ail par contraction druida, contraction qui se retrouve dans le breton armoricain droniz, est non pas simplement l'homme du chêne, ou, symboliquement, le chêne, mais l'homme du gui de chêne.

La Tour-d'Auvergne s'en est tenu là *; mais il est évident que, pour pénétrer tout à l'ait dans la profondeur du nom, il est

1. Gwydd, ea gallois ou kyrnrique; feadha, en gaélique, ne si^mlLpas directement gui : il veut dire végétal ou pian te un général, cl, au ligure, science, connaissarav : mais. l,< yui l'iani la planU' sarranii'iiu-llc, on l'aura qualilié de. lu j<t«"le sans aiiliv désignation, lu iilantt par evcellence, d'oïl le mot jii-J'M rA devenu jni eu fraueais. (l'est exactement l'analogue de ce qui est arrivé pour le mot latin pomma, qui signifiait /Viril en général, et qui est devenu la -pomme, L 'i-st ii-dirvî lit fruit le plus eslirné de nos ancêtres, fruit auquel les druides attachaient également un caractère symbolique.

S. Étymologiquement, il avait voulu aller plus loin : il avait prétendu décomposer le nom du druide, uua pas seulement en deu* racines, mais en trois: dera-wydd-tiyn; chêne, gui, homme; mais cette leçon n'est pas acceptable; aucun teste ne donne dtrwyddyn.

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DE L'IDÉE DE DIEU

nécessaire de joindre à lu signification symbolique du chêne, que nous venons de fixer, la signilicalion symbolique du gui, et celte seconde recherche, quoique plus délicate que la première, n'est pourtant pas, à ce qu'il semble, d'une difficulté inabordable.

En considérant les druides, non point dans ces régions extrêmes de l'Occident où notre imagination se laisse trop facilement aller à les enfermer, mais dans ces montagnes qui furent leur berceau et où ils donnaient la main aux mages et aux brahmanes, on est frappé de l'idée que le gui devait être l'analogue du haoma mazdéen et du soma védique. Le gui, dans la religion des Celtes, lormait l'espèce lil indique par excellence. Pline nous dit expressément que ce végétal faisait l'admiration de la Gaule, et il ajoute que la Gaule ne connaissait rien au monde qui lui parût plus sacré. Voilà un document capital et qui s'éclaire encore de ce que nous témoigne le même auleur touchant l'analogie qu'il apercevait cnlre le culte des druides et celui des mages. Le rapport des deux liturgies l'avait tellement frappé qu'il n'hésitait point à dire que les druides élaienl les mages de la Gaule, et, plus encore, qu'il semblait que ia Gaule eût enseigne ses cérémonies à la l'erse, tant, d'une contrée à l'autre, malgré l'élondiie de la distance, on découvrait de similitude dans les rites. 11 y a donc lieu de penser que la similitude, étant si grande, ne pouvait manquer de s'étendre sur l'article le plus essentiel des deux cultes, la coupe eucharistique de l'omûmc (kaima) dans l'un et du gui dans l'autre, Et, en effet, s'il est permis d'en juger d'après les traits extérieurs, c'est un point hors de doute.

Voici ce que font les mages : n certaines époques fixées par le rituel, invoquant avant tout le nom sacré de l'astre de la nuit, lié pour eux par une connexion spéciale à celui du breuvage

mviiippi... il, ■<■ rûiin-.p ni |-ru-. ■'**!■.■ II'. mkiiI [ i-ur jIIit dut-

cher dans les monfagnes une certaine plante nommée en zend haùma, laquelle, mise en infusion dans la coupe sacerdotale, suivant certaines formules qui constituent la partie culminante de leur office, se transforme à leurs yeux en un liquide sacramentel par lequel ils s'imaginent communiquer et communiquent en effet, par le ravissement de lu foi, avec la source céleste de la-

quelle découle toule vie. Comme les ciirOlicns dans tour coupe remplie de l'infusion du fruit de In vigne, ils voient dans te breuvage miraculeux l'instrument de lu délivrance du mal et l'instrument de l'immortalité. Voici, d'autre part, ee que faisaient les druides: à certaines écumes, déterminées par le cours do la lune qui occupait dans leurs idées religieuses une place non moins importante que dans celles des mages, ils se rendaient en corps dans certaines forêts pour y chercher leur plante sacrée, qu'un prêtre, armé d'un couteau d'or, détachait au milieu des chants et des sacrifices. Cette plante, mise en infusion comme le liaûma, donnait un breuvage doué de propriétés surnaturelles. L'analogie des deux liturgies est évidente.

Des propriétés attribuées à ce merveilleux breuvage, le naturaliste latin ne cite expressément que celle de donner la fécondité et celle de fournir un remède contre toutes les maladies; mais il n'est pas difficile de croire que les parties les plus subtiles du mystère aient du lui échapper. En nous rendant témoignage de la solennité extraordinaire de la i'èle, de l'empressement des populations, de la pompe des sacrifiées, des chœurs des banquets, ne nous indiquc-t-il pas suffisamment que ta liturgie du gui était une des plus importantes, et, dès lors, ne faut-il pas que son but ait répondu à sa grandeur? On est donc nécessairement conduit à lui concevoir un objet plus relevé que celui de confectionner un médicament. Si merveilleuses qu'elles soient. 1rs propriétés diinf fiil mention l'historien n'auraient jamais suffi pour que celte liqueur fût considérée par les peuples, selon la parole même de Pline, comme l'élément le plus sacré de la religion : Niliit aacratius. De même que ia coupe mystique des mages, tout en possédant aussi, comme nous l'apprennent les Naçkas, la vertu de féconder et de guérir, constituait le symbole par excellence de l'immortalité, de même, selon toute apparence, devait-il en être de la coupe mystique des druides. Puisqu'elle formait le trait le plus caractéristique du culte, il semble qu'elle se soit liée au trait le plus caractéristique du dogme. Elle n'aurait pas mérité le nom divin de guérissant tout, omnia sanans, que lui attribuait, au dire de Pline, la dévotion des fidèles, si elle n'avait pas été réputée capable.

riE L'idée nn. dieu. 33 comme celle des mages, de corriger le plus cruel de tous les maux, qui csl. la mort.

Ici louleibis, il est impossible de 00 pas se sentir frappé de lii dilïérenee qui existe cuire le symbole des druides et celui des mages. Ce dernier est loul simplement 1111 végétal dans les conditions ordinaires, où l'on peut loul au plus soupçonner certaines propriétés toniques ou exrilantes qui auraient attiré sur lui l'attention. Le premier est, nu contraire, un des végétaux les plus singuliers de la nature , un végétal dont la verdure ne meurt point, qui ne se développe qu'à in condition d'être sustenté par un végétal plus puissant, e( à qui l'en impose, de plus, le rare phénomène de se rencontrer sur un chêne. Ne vient-il pas tout de suite à l'esprit de conjecturer, d'après cette différence, que l'un des dogmes devait être plus complexe et plus savant que l'autre; et nVsl-il pas naturel île s'attendre à trouver le principe de la disline! ion entre eux dans ee qui semble avoir caractérisé spécialement le génie de la Gaule, ù savoir le sentiment de l'absolu de l'individu et en même temps de l'absolu de Dieu? Comme on sait, d'ailleurs, que les druides liraient îles végétaux, eu se Ibudnnt sur leurs diverses propriétés, une sorlc de langage liiérnylypliique ou symbolique, en est en droit de considérer l'analyse de ces propriétés comme fournissant une méthode pour l'iulerprétution des leçons enveloppées dans ces emblèmes; et, s'il ne faut pas se llalter de parvenir ainsi jusqu'à la formule littérale, on peut aller cependant, si je ne me trompe, jusqu'à sentir, sous les vivanlssymlmles di s druides, comme un secret battement de leur pensée.

Or, en prenant le sens le plus général de la ligure problématique qui se présente à notre étude, qu'y voit-on? Un être qui précède d'un autre être plus paissant, qui repose sur lui et qui en reçoit toute sa vie ; et cependant, I cire subordonné n'en constitue pas moins par lui-même une substance à part,

blnble à certains égards à la première, profondément dissemblable Ù certains autres, principalement par l'absence de racines propres, enfin, malgré le changement des saisons, toujours en

pleine vie et activité pourvu que la communication bienfaisante, sans quoi elle n'est rien , ne lui fasse pas défaut. Mais l'être

un autre détour ; c'est le symbole de' Dieu ; done, celui-ci est le symbole de Illumine. Donc aussi les druides, en s'hilitulanl, comme le porte leur nom , les hommes du chêne et du gui, ne faisaient au fonil que se dire les représentants de Dieu et de

I II- ■ l-ul» '■ • î.-li-i'.n ■ ;l rnif. f[D- iJon* ili ui CiTnnS.

et ils se trouvent excellemment réunis tous les deux dans la sève du végétal singulier que nos pères avaient donné pour matière à leur eucharistie, car celle séve nous offre une parfaite imaye. de la grâce qui vient de Dieu cl s'inliilre continuellement dans l'homme, pour lui donner la vie'. Voulût-on même que les druides n'aient entrevu que sous les nuages une telle vérité , il n'en est pas moins admirable qu'ils aienl éié conduits, pour le point culminant de leur lilui'gie. ;ï l'emblème qui exprime le plus clairement l'ineffable rapport cuire la personnalité de Dieu et celle de l'homme. C'est une figure dont la rectitude est éternelle, si bien que, loin d'avoir à laisser sur nos l'ères l'analhcmc dont l'Église les a frappés, nous pourrions, si nous le voulions, relever leur coupe abandonnée cl communier avec eux.

Divers indices portent à penser qu'outre les symboles lires du règne végétal , et dont nous venons d'apercevoir les plus essentiels, il en existait aussi quelques-uns empruntés dans le même ordre de langage aux animant : ainsi le serpent, emblème de l'être mystérieux et redoutable qui , autant t|u'il est permis de fonder un jugement sur des traces presque effacées, a dù jouer, dans les premiers âges du monde, un si grand rôle; ainsi le taureau, figuré à coté d'Esus sur le monument de Paris, et dont les Cimbres, an dire des historiens, dans leur invasion de l'Italie, porl nient avec eux une image; peut-èlre aussi le coq. qui se retrouve, à côté du taureau, dans la tradition mazdéenno, et auquel les Lalins, par une coïncidence qu'il est diflicile de considérer comme fortuite, avaient donné le nom du

1. V. Kclairciistments : n- V, Sm L 'analogie des bites dc uui et du

DE L'IDÉE DE DIEU. 35 peuple gaulois lui-même ; enfin, et particulièrement, le sanglier, représenté à profusion sur les monnaies et les enseignes militaires, et qui symbolisait si bien une nationalité hérissée , mais nourrie, dans sa sauvait; indépendance, des fruits du chenc.

Mais, quelles que fussent les idées enveloppées sous ces diverses formes, ces formes ne constituaient pas (tes idoles, et c'est là l'essentiel. Le chêne était une voix qui faisait entendre les mois de grandeur, de force, de durée, île majesté ; il n'offrait pas une ressemblance. Il remplissait l'imagination sans la tromper, puisqu'il ne lui communiquait qu'une émotion. Si les Grecs et les Romains, au lieu do se proslerner devant leur Jupiter as^s solitairement sur Sun f rôtie, avaient rassemblé dans leurs temples un millier de statues semblables qui leur auraient répété à l'envi la même leçon, ils ne se seraient sans doulc pas égarés connue ils l'uni fait sur la nalurc de Dieu : et encore les chênes valaient-ils mieux que les statues, puisque, tout en enseignant, par le concert de toutes leurs voix, que le svmliule n'était pas le Dirai, ils monlraienl aussi qu'il ne fallait pas chercher à se figurer la personne divine sous des apparences matérielles. Que l'on se représente le Gaulois dans ses forets sacrées, entouré, si l'on peut ainsi dire, de ses gigantesques prédicateurs, ébranlé à In fois par sa vénération pour ces contemporains de ses ancêtre:-, par la sublimité île ers I runes colossaux et de ces hauts feuillages, par l'éloquence des silencieuses paroles qui retentissent en lui, où peut-il chercher, ailleurs que dans les profondeurs de la pensée, cette divinité dont tout lui parle et qui ne lui apparaît nulle part? C'est ce dont témoigne très-bien Tacite, à propos des forêts sacrées de la Germanie. « lis consacrent des bois et des forêts, et ils appellent dieux cette chose interne qu'ils voient par le seul effet de la piété. » Aujourd'hui même, du haut du christianisme , nous n'apercevons pas Dieu

Comme on ne songeait point alors à faire aimer Dieu, mais seulement à le faire craindre, rien n'y était sans doute plus propre que ces sévères et imposantes futaies où chaque colonne

i. V. Éclaircissements : 11" VI, Sur LE CULTE DE l/ÏNVUlBU.

répétait, comme dans un ch < eu r sauva go, les mêmes oracles qui avaient déjà t'ait l'effroi des temps passés. Aussi ta crainte de Dieu est-elle puissamment empreinte dans tous les témoignages (|ue nous oui kiissrs U-s anciens sur la religion des nations t'fl— tiques. * Ce qui donne (ant de Ibrre à leur terreur religieuse, dit Lucain en parlant des Gaulois, e'est de ne pas connaître les divinités qu'ils enseignent, s II nous fait voir le druide glacé par l'épouvante chaque lois que ses fonctions l'obligent à pénétrer seul dans ces enceintes redoutables. Cesl ce qui parait excellemment, aussi dans Tacite, quand cet historien nous décrit le culte divin dans la forêt des Semnons. Ces hommes , partout ailleurs si courageux et si superbes, faisaient profession de

il .. nlf. r Jari' ' • lli l-rhu-hl-l-- ■■ \- >\u-- > \i n -\

comme pour montrer que , si libres qu'ils se sentissent devant leurs semblables, devant le mystérieux objet de leur adoration, ils ne se sentaient qu'esclaves: cl. si l'un d eux venait à tomber, il se condamnait à ramper, comme n'osant pas se permettre de redresser la téle en un tel lieu. ■ Toutes ces cérémonies , dit riiislei'ieii: n'avaient qu'un but, celui de mnnlrer que l'on était là en présence du Dieu qui règne sur l'univers, rt'ijuulor omnium Deus, cl devant lequel tous les autres êtres sont obéissants et soumis. i> La fwvf vierge des (iaulois, c'était donc toujours cette foret primitive de l'Kden dont il semble que le souvenir se soit confusément conservé sous les mythes bibliques, et !c religieux tifmhlenienl qui s'emparait de l'adorateur d'Ksus sous ces voûtes sacrées, n'était autre que celui dont le premier homme se trouve saisi au moment où il sent la présence, de Jéhovali descendu sous les arbres.

Tel était Abraham, pourrait-on dire avec plus de justesse

sinage de Sielicm, que la tradition associe à sa mémoire, 'et dans laquelle il s'attachait à adorer Dieu selon la eoulume de ses pères. C'est sous ces arbres vénérés que. pareil à un druide, il attendait avec une superstitieuse terreur que le Tout-Puissant vint faire apparition dans le Ibnd de son cœur. < Au coucher du soleil, dit le livre de la Genèse, encore empreint de ce. même sentiment, le sommeil descendît sur Abraham, et une grande

DE L'IDÉE DK DIEU. 37

et. ténébreuse horreur le, saisit. » Cet usage d'aller chercher Dieu sous les chênes n'otnit pour Abraham lui-même qu'une tradition. En s'éloignaut des contrées septentrionales où s'étaient liu'més ses pères, il avait dù l'emporter en même temps que celte connaissance du Pieu suprême qui était destinée à recevoir dans sa race un si heau développement.

On peut juger en effet que, de ce crtlé aussi, les racines de la tradition plongeaient dans 1rs origines, en la voyant persévérer à travers les siècles avec la même ténacité que elles les Celtes.- C'est sous les vieux arbres d'Abraham que Jusité, avant de mourir, convoque les tribus et l'ait dresser la pierre du témoignage entre le peuple et Jéhnvah : c'est sous un autre chêne que s'opère le sncrilicc miraculeux de Cédéon, principe de la délivrance d'Israël. Sous l'empire du (eniple et de la monarchie, malgré la réaction qui s'était |H inkiili- ci mire ce culte trop libre, il se soutenait cependant, et l'on voit le prophète Osée reprocher au peuple de se détourner du culte oliieic! du sanctuaire, pour aller sacrifier à Dieu sous les chênes.

Il fallut Constantin pour donner ù celte vénérable institution des premiers âges le dernier coup. Il la frappa au lieu même où Abraham lui avait tait prendre pied. A cette époque, comme on le voil dans F.nsèbe et Snzninène. le ebéne, sous lequel on disait que le Seigneur s'était eut retenu avec le patriarche, était encore regarde comme subsistant, ef il s'y célébrait tous les ans une l'été qui attirait des pèlerinages considérables de toutes les tribus juives, chrétiennes ou infidèles, dans lesquelles le nom d'Abraham était resté eu honneur. La peine de mort, décrétée par l'empereur contre toute cérémonie hétérodoxe célébrée en ce lieu, put seule arrêter le concours des multitudes habituées depuis tant de siècles à se réunir autour de ce symbole commun. Ainsi, dans le temps même où, dans la Gaule, les druides, prosternés comme leurs pères sous l'ombrage des chênes, offraient leurs libations cl leurs sacritices au Dieu sans nom , dans le Clumaau, d'autres prêtres, rassemblés aussi, comme leurs pères, sous le chêne, y célébraient de leur côté, avec des rites analogues, le Dieu que l'on s'abstenait pareillement de peindre et de nommer. C'était, si l'on peut ainsi dire, un druidisme oriental.

soumis à une commune destinée, cl il allait s'éteindre sous la même père cru lion qui, il l'autre extrémité du monde romain, avait déjà commencé à sévir contre le culte celtique. Tant les mêmes choses, comme dit Pline, se sont répandues dans tout l'univers, quoique divisée! inconnu à lui- môme.

Ce qui caractérise la fiaule au point de vue de l'arrhitecturc, ce n'est pas d'avoir eu des monuments de pierre brute, c'est de n'en avoir jamais en d'antres. Beaucoup de peuples ont élevé aussi, dans leurs premiers temps, des monuments lie ce genre, m;!is '' s n ' on ' l las ,(ir| ié a 'es laisser tomber en désuétude [mur eu adopter de plus recherchés. Les C.aulois seuls ont persisté, pendant tuule la durée de leur indépendance, dans ce mode primitif. Pas une pierre travaillée au ciseau, appareillée, cimentée, ne leur appartient Industrieux, comme ou le voit par tontes leurs inventions, appréciateurs des rythmes, comme le montre leur goût pour la musique et pour la poésie, doués même, dans rm-nciiiciilnliiui, d'un style qui leur est propre, ce n'est ni par impérilie, ni par indifférence, qu'ils en sont restés là : ce ne peut donc être que par l'effet d'une observance religieuse. On peut juger de sa liante antiquité par la simplicité du sentiment d'où elle émane. On ne saurait, en effet, lui trouver d'autre origine que le respect superstitieux dont les premiers hommes durent se sentir pénétrés envers la majesté de In terre. Un mystère au-dessus de leur tête, le firmament ; un autre mystère sous leurs [lieds, la musse solide :

1. Le Coi'-flrtiiv ( grand i'i>rt\|e> de Slmielienfreest un îles rares monuments qui QlTnml une légère iK-viiiliiui lin |>ririri|n'. Ta's blocs des trilillius présentent des Inimis et ries niortiuses.

DE L'IDÉE DE DIEU. 39 Dieu partout : voilà quel Était pour eux l'univers. Aucun obstacle ne les empêchait de porter la main sur les formes inexplicables qu'ils viiyaient surgir çà el là tics profondeurs comme pour se mettre en regard du ciel, mais ils devaient naturellement appréhender de commettre sans le savoir un sacrilège, en se hasardant à en modifier la ligure. Telle est. selon toute apparence, l'origine de l'architecture de nus pères, Elle symbolise l'époque où l'homme veut déjà ériger des monuments, cl où il n'ose pas encore soumettre aux outrages du marteau la face auguste de la terre.

A défaut du sentiment de l'inviolabilité de la terre, il aurait suffi, pour maintenir les Celtes dans leur coutume, de celui de l'inviolabilité des traditions. Sur ce point, comme sur tous les points essentiels de leur civilisation, leur singularité est surtout dans leur archaïsme. Ils conservaienlimmuahlement, de génération en génération, toutes les lois qui avaient eu cours dans leur berceau, et celle qui leur prescrivait ces monuments, que nous nommons de pierre brute, et qu'il serait plus philosophique de nommer de pierre vierge, était certainement de ce nombre. Non-seulement ses caractères intrinsèques l'indiquent, mais sa présence, dans le code le plus important de la haute antiquité, le démontre plus formellement encore.'En effet, cette même loi, que les monuments nous font soupçonner chez les Celtes, se retrouve en toutes lettres chez les Hébreux. Klle appartenait à leurs patriarches qui, en quittant le berceau primordial, l'avaient perlée avec eux dans le Midi, comme les Celles dans l'Occident ; et aussi les voit-on, au sortir d'Egypte, y faire retour, non par ignorance sans doute, ni par barbarie, puisqu'ils sortaient justement du foyer même de, l'architecture savante, mais par esprit de nationalité. « Si tu m'élèves un autel de pierres, dit le Seigneur dans l'Exode, lu ne le feras point avec des pierres taillées. Si lu y mets le ciseau, il sera souillé. • La loi était si bien dans la mémoire du peuple, qu'elle est répétée dans le Deuléronnme. « Tu élèveras un autel nu Seigneur Ion Dieu avec des pierres que le fer n'aura point touchées, avec des rochers informes et non polis. ■> Voilà la clef des monuments druidiques; el, si la Judée était demeurée aussi fidèle aux insti-

10 EflrRIT DE LA GAULK.

fulimis palnareluiles que In Uaitle, on Judée l'iiramn en Gaule.

les archéologues n ;!puri:i-vi;ii(.'iil d'autres i lumeuls, jusqu'il

répo(|ue de la conquête romaine, que des dolmens et tics menhirs.

Chose élranget pour avoir l'intelligence de l'architecture, celtique, ce suul donc les livres hébreux qu'il fout ouvrir t Nonseulement Abrali:im. comme les druides, cherche, pour offrir ses ho\m ausles, des lèrets de chênes et non des temples ; mais, jiac une conséquence du même principe, s'il veut des autels, il dresse des pierres. Tels étaient ces autels de Siehem et de Bélliel, dont la Ir.-tdilinii faisait roniuiiler l'origine à l'arrivée de la tribu chaldécime dans les vallées de Chanaan. Tel devait élre également celui auquel se rattachait le terrible souvenir du sacrilice d'Isaar. Les mêmes exemples se retrouvent dans l'histoire de Jacob. Lors de sa vision, il relève la pierre sur laquelle Dieu lui a parlé, y fait des libations et la consacre pour autel. » Cette pierre, dit-il, que j'ai redressée en monument, sera la maison do Dieu, cl je t'y offrirai la dlme de ce que lu me donneras. ■ A sou retour du pays de ses pères, il agit de la même manière : <• I! dressa nue pierre, ilit la Genèse, dans le lieu où Dieu lin avait parlé, versant sur elle des libations en répandant de l'huile, et il nomma ce lieu Bctbcl f . »

C'était sur ces monuments caractéristiques de leur race, et encore subsistants, que se fondaient les Hébreux à leur retour d'Lgypto, pour revendiquer le territoire de Chanaan comme héritage de leurs pères; et aussi voit-on, qu'au mépris de toutes les magnillcences d'architecture dont ils venaient d'être témoins chez les Pharaons, ils aliénaient de revenir à leurs pierres brutes, tant pour marquer ainsi leur rapport de libation avec les races du Nord que pour achever de se trancher d'avec les races du Midi. La lui consignée dans l'Exode était suivie. C'est en pierres brutes qu'es! construit l'autel érigé par Josité sur le mont lléhal pour y consacrer leur conquête, i Alors Josué, dit le texte biblique, éleva un autel au Seigneur d'Israël sur le mont llébnl, ainsi que Moïse, le serviteur de Dieu, l'avait

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