LA TRADITION GALLOISE
leurs manifeste qu'il n'avait point une base solide: pour être prêtre chrétien, il fallait surtout relever du Saiul-Espril, le divin principe de l'amour et de la bonté, pi c'est une puissance à laquelle le druidisme, pour son malheur, était demeuré irop étranger.
Toutefois on peut dire que Home n'a jamais triomphé complètement, chez les Gallois, de la dernière rèsistaneedu druidisme. La nationalité, repoussee dans l'ouest par les Saxons, trouva, dans cf'tle position écartée l'aviinla^i' di' pouvoir couver plus à l'aise le culte des traditions. LesbarJes, que la persécution des conquérants obligea d'aller chercher refuge elle/, leurs frères de l'Armorique, y trouvèrent le christianisme déjà établi dans sa toute-puissance, et n'eurent pas la forée de tenir contre lui. Tnliesin lui-même, suivant les légendes, y reçut le baptême des mains de S. Gildas, qui n'était non plus qu'un druide converti. Mais les bardes qui demeurèrent sur le sol de la mère-patrie, dons les petits royaumes qui réussirent à s'j constituer parallèlement ans Savons, conservèrent tout luilrenietil l"ii],ljpeiida[n;e primitive. Les anciennes lois
avoir tendance ;'i si: rapprocher plus ou moins de leur esprit ; et aussi, pour un gra id nombre, s'en fallait-il que le druidisme fût mort. C'est en vain que le cierge de Rome lessiispectait, les poursuivait, les stigmatisait souvent, leur refusait parfois la sépulture; soutenus par les peuples et même par les rois, qui rencontraient en eux de fermes auxiliaires contre les armes des Saxons, ils tenaient bon. Les inysléres de Ceridwen, qui semblent n elro ou fond, que ceux de la Cerès de Snmotliraee, déjà signales par Arlèniidure dans la Grande-Bretagne, et transformes par la uordbme, cmiservaienl loujours leurs (Mêles. Les vois eux-mêmes, comme on le voit par les chants de Hoc! ou Hywell, roi de Galles, mort on 1171, tenaient à honneur d'y être admis. Il existe de lui une prière des plus curieuses, dans laquelle, admis déjà au degré inférieur de l'initiation , il sollicite du collège de Ceridwen , avec les impressions de la plus fervente pieté, la laveur de l'initiation supérieure. Ainsi, ilou/.e siècles uprès l'Evangile, les feux sacres delà Samothrace duraient encore dans ces montagnes reculées. Discrédites chez les clirclicns, où ils ont fini par se résumer dans les coules de la chaudière des sorcières, ils étaient toujours entretenus par les bardes comme le symbole de leur nationalité
F.SPHTT DP. LA GAULE.
persévérante. Il ne fiiui il une pus s'étonner si les Normands, après avoir soumis ce r[ui avait résisté mis Saxons, déploient toute leur activité contre ce corps sueré. On rapporte qu'Edouard [«fit mettre " à mort le même jour tous Ira bardes. C'est une legendode l'exagération de laquelle l'histoire a fait justice, mais qui peint cependant, avec une certaine vérité, les violences dont usèrent les nouveaux conquérants un faveur du christianisme de Home.
L'Église, malgré le brus dus Normands, ne put cependant parvenir a extirper jusqu'aux dernières Irauus. Les socielcs secrètes, qui avaient un prei'ëdenl si naturel dans lu druidisuie lui-même, lui échoppèrent, et l'on peut dire qu'elles subsistent loti jours. La société banliquu du (ilamorgan. tantôt puissante, tnnlùt reikiile presque à rien, et, selon la fortune des évcneiueiils lanlùl enveloppée ■Jrjie. ! unl rr • l l<- .ni. ... ■ . i.jni.'.l k-i- r.- ■ l n.i.r.ii.-JIfil.l ,-- u r. n'a pas cessé de former une tige systématiquement enracinée dans les profondeurs lus plus lointaines du passé. La révolution française lui ûdnnni' lu signal île reparaître. En 1711:!, Edward Williams, qui occupait alors le siège du Tnliesiii, publia, de concert avec (Jwen Pughe, lus leuvrcs du Llywareh-llcn, avec une inlroduetion étendue dans laquelle il rendait compte de la succession druidique dorant ie moyen âge. ■ Dans les vingt ans qui suivirent la mort
jours. On donne la liste des présidents u! dus membres du ce siège
depuis Trahaoarn-bryddyd-Mawr, qui fut le premier président ou fondateur en 1300, jusqu'au présent, M. Williams. On dit de plus que, dans le svi» siècle, certains membres commencèrent à faire la collection des connaissances, des traditions et des lois de l'ordre; que ces collections furent revues et ratifiées dans le XVII e siècle, el qu'elles sont encore reçues aujourd'hui commu la règle fondamentale de la sociele. i {Myllt. ami rit.) Cette révélation inattendue fut pour le cierge anglican comme la léle de l'hydre, tlll ne trouvait aucun inconvénient a ce que la tradilion des druides se fût poursuivie durant la période de l'indépendance des Gallois; mois il semblait fâcheux d être <ibli;:e île reconnaître qu'elle eilt résiste a l'action de la souveraineté de l'Angleterre, cl surtout que dis principes si capables du réveiller l'amour de l'indépendance politique et religieuse osassent reprendre oulorile. Eu clfet, par une concordance remarquable, les héritiers des bardes prêtaient
LES TERCETS DES GARDES. SOS ouvertement la main aiiï [vvolutiomuitvs de France. La race gauloise tendait ù se reconnaître el à s'ébranler dans la Grande-Bretagne comme sur le continent. Que les principes arbores par le nouveau parti fussent bien strictement dérives îles bardes, c'est ce qu'il était permis de contester, et 1rs anglicans n'y manquèrent pas. ■ Ces principes, dit Davies dans sa polémique avec l'école de Glumorgan, semblent plutôt appartenir aux niveleursdu xvn= siècle, et sentent assez fortement un certain dniidisme qui, originaire des Gaules, fut transplanté de ce pays dans certains cantons de la Grande- Bretagne, peu de temps avant l'année 1.792, où les souvenirs du bardisme firent leur apparition. > Mais, tout en actordaul que l'exemple donné eu 1780 par la France n'eût pas été sans iutliu'iuv sur If iwlli'^' rie I Ilumorgan pour l'enhardir et l'éclairer, il n'est pas moins vrai qu'il y avait au fond entre les deux mouvements une solidarité spontanée ; et il n'est pas impossible que, toiilenne par l'initiative de la France, la sourie y,ill"ise liiiiss^ par réagir à son tour, grùee ù la force toute puissante des principes dont elle est dépositaire, sur la race oppressive qui la maîtrise
Nous ajoutons aux Éclaircissements de l'Esprit de la Gaule, sous les u u ' XV1U et XIX, deux morceaux publiés par H. Jean Heynaud dans le Magasin pittoresque, et qui se rattachent essentiellement au sujet de ce volume; ce sont :
1° Les Tercets dos Bardes.
2° Le Mystère des Kurdes.
{iVofe de Véditeur).
LES TERCETS DES BARDES
On désigne eu gallois, sous le nom de Tr&anau, qui revient à peu prés à notre mot de Tercet, certaines poésies morales dont l'origine remonte aux épuqnes druidiques, et qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours par la chaîne des bardes du pays de Galles. Ou
sait combien les druides étaient attaches ou nombre trois. Ce nombre possédait « leurs jeux la vertu sacramentelle par excellence, et il jouait un rôle fondamental, non-scaloinotit dans leur théologie cl leur politique, mais dans leur poésie. Nulle purt ce goût ne se montre mieux qu'ici. Il s'agit, en effet, d'un couplet de trois vers lies par la même rime. Le premier vers part de quelque trait naturel d'observation, fourni, soit par la saisen, soit par quelque animal, soit même par la vie ordinaire de l'Homme. Le second est ù peu près dans le même goût; seulement le trait est en général plus vague et
porledoja l'esprit a nu peu de relWlon. Enfin le troisième si' dclaobe
brusquement par une leçon morale, dont le rapport avec les deux traits qui le précédent n'est pas toujours facile à suivre. Il est possible, comme l'a soutenu Davies, dans sa traduction de quelquesuns de ces tercets, que le caprice soit ici toiil-ù-lait souverain, et qu'il n'y ait effectivement d'autre lien entre le trait pittoresque et le trait moral que la succession arbitraire qui s'en est laite dans
l'ima;;inalioi] du pnéle. Cependant, lorsqu'un réfléchit au caractère s; m Indique dont la nature était revêtue dans toutes ses parties ans yeux des druides, il semble que l'en ne puisse j>uoiv douter qu'il n'y ail, dans la eimstnielion des Iriplcls. certains enchaînements enigmatiques qui [mus échappent entièrement. Peut-être mémo clait-oe dans ces rapports eulre l'image et la vérité morale que consistait leur principal mérite. Dansée cas, les tercets seraient en quelque sorte pour nous îles hiéroglyphes parlés, dont il resterait aux crudits à découvrir la clef.
Mai3, lors même que ce point de vue, qui ne s'appuie, j'en conviens, que sur des eonject lires, serait fonde, les tercets n'en offriraient pas moins par eus-uiéiiies un intérêt assez viT; car, bien qu'ils soient dépouilles d'une partie du mérite de leur facture, leur sens moral est loul-à-fail à nu, et cet enveloppeinenl d'un sens moral dans les scènes les plus indifférentes de la nature est d'un génie singulier qui étonne. Un sent lu du premier coup nue tout autre race que celle des (iivcs. des Hébreux, des Hniuahis; et celle rnec, qui jusqu'ici seuilde compter si peu pour nous, c'est la nôtre. De même qu'il y a une sorte de pieté ù recueillir les moindres objels qui ont appartenu ii des parents qu'on ne retrouve plus en revenantala maison natale après une longue absenee, de même les moindres débris de l'héritage de nos aneelres nous doivent toucher plus que littérairement. II y a un certain charme à se dire : Voila des paroles que prononçaient nos pures!
LES TEHCETS DES BARDES. 307 Ces réflexions préalables m'ont paru nécessaires, cor la concision de ces poésies, jointe à leur simplicité, les recommanderait trop peu à des esprits non prévenus. Il faut remarquer aussi que le charnu; des mots, toujours si grand pour l'oreille des peuples primitifs que souvent il semble leur suffire, comme ferait un air de musique sans paroles, disparaît pour nous entièrement. Nous ne sentons plus guère dans ce genre que la rime, et je ne veux pas essayer de donner la rime à mes exemples, aux dépens de leur fidélité.
Neige sur la montagne ! oiseau affamé !
Le vent souffle sur !e cap.
Dans le meilleur i'ami est précieux.
C'est la veille de l'hiver : la conversation est agréable. Le vent et la tempête gardent une égale paix. Garder un secret est le Tait de l'homme capable.
Il pleut dehors. Ln fougère est trempée par la pluie; La grève est blanchie par sa couronne d'écume. Ln patience est la plus belle lumière de l'homme.
La montagne est froide cl mouillée. La glace est froide. Confiance en Dieu : il ne te trompera pas.
La patience persévérante ne te laissera pas longtemps dans l'affliction.
Il pleut dehors ; ici est un abri.
Quoi! le gencl jaune, la haie rompue!
Dieu souverain, comment as-tu formé le fainéant?
Les hommes qui vivent dans les nmipugnes, surtout dans les .-i»i[,|.>,Efi. « f.uil [.. . . .{.j! ...ni |.rv 3 .|ue lu ii!jlu'<\ iiv -" lit' ni (('(inliriiiire qu'un inouvemenl d'idées très- restreint. Ils se contentent des impressions vngiies et intraduisibles qui se succèdent eu eux suivant le cours de ln journée. L'avantage des rimes, dont il s'agit ici. semble avilir ,'te île i'urcer chacune de ees impressions à
se ebonger, gro.ee au lien des paroles, en une pensée première capable d'en exciter d'autres à son tour, comme une pierre qui, tombant ù la surface d'un lac paisible, y soulève les ondes. Ces petites sentences n'étaient pas difliciles à retenir; elle devaient avoir cours partout comme des dictons, et les circonstances les plus
vulgaires devaient il chaque instant les ramener à lu bouche. Lu nature elle-même se trouvait ainsi cliaryoïi de tout un déptït de
Il en est de ces tercets comuic des dictons : un ignore leur ùt?u et leurs auteurs. Il s'en est sans dmile produit pendant une tres-loegue période. On trouve assez lïcqueuimoul. dans les poésies île Taliosiii
et d'Aneurin, qui sont du vi« siècle, des aphurismes tirés des trinauau, ec qui montre qu'à cette époque, ces poésies avaient communément cours. C'est tout ce qu'il est possible de dire avec certitude sur leur antiquité. Mais c'est assez pour qu'on les doive regarder comme des monuments. II existe d'autres poésies du même genre, qui sont ullribuces au fils de Llywarch-Hén et u un autre barde nommé Mervin-Gwnwdryild, probablement du même lige. Mais elles ne semblent être qu'un remaniement de tercets plus anciens, dont les images ont ele enlevées de manière à laisser les leçons morales se grouper par faisceaux plus riebes. En voici un exemple :
• Neige sur la montagne! Le monde est incommode. L'homme
• ne peut prédire les accidents auxquels la richesse est exposée.
t L'arrogance ne peut arriver à un ctat tranquille. La prospérité
• vient souvent après l'adversité. Rien ne dure qu'une saison. ■ Tromper l'innocent est le dernier des crimes. L'Iiommcne réussit . pas toujours par le vice. En Dieu seul plaçons noire dépendance.»
II est possible qu'il n'y ail là qu'une condensation des tercets qui cnmuH'uenieiit par celte meule parole : < Neige sur la montagne, ■
remarquable, en effet, que tous les vers do ces petites pièces otfrent la même rime. (Juoi qu'il eu soit, il est incontestable que cette forme, plus didactique et moins élémentaire que celle des lercets, est aussi moins antique, lies le sixième siècle, ces deliris précieux éliraient donc déjà un caractère d'antiquité, puisque les pactes de ce temps on les rejetaient comme d'une coupe trop simple, ou les remaniaient pour leurdonner un tour plus riche.
lime semble que ces poésies gauloises offrent une l'orme originale qui mériterait d être relevée par quelqu'un du nos ]Kjeies. Supposons qu'on reprenne plusieurs fois de suite, comme cela parait s'être pratique, le premier motif du tercet dans tout sa simplicité, comme par exemple : i Neige sur la montagne, « ou : ■ II pleut dehors, > et qu'à chaque fois ou y adjoigne ua complément differcnl : on aura ainsi une véritable chanson dont le refrain, au
LE MYSTÈRE DES BARDES, 309 lieu d'être à la fin. se trouvera au commencement de chaque couplet. Au lieu de couper le sens et do eonclurc, le refrain se présentera donc, ru eonlrnire, comme une porte <|iii s'ouvre alternativement sur des perspectives varices : en sorte que le couplet, semblable o ces chants des montagnes, dont la finale se prolonge si longtemps, deviendra comme un appel à la rêverie par la voix de In nature. On n'obtiendrait sans doute point, par une toile poétique, des rhunsnns pr<>|>ivs ù l'enlr.ilni-menl el à In gaieté îles festins; mais ce seraient de petites pièces que l'on aurait souvent plaisir a se fredonner à soi-même. Elles auraient donc bien aussi leur avantage.