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XIX

LE MYSTÈRE DES BARDES

LE PAïS DE GALLES. — LA SOCIÉTÉ BARDIQUE LES TRIADES

Nous livrons aux réflexions de nos lecteurs un texte celtique publié depuis peu 1 et dont l'apparition a causé une certaine émotion dans le monde savant. Il est impossible de savoir au juste quel en est l'auteur, ni même à quel siècle il remonta. Mais ce qui est incuiiU'sluble, c'est qu'il appartient ù la tradition des bardes du pays de Galles, et celte origine suffit pour lui conférer une valeur de premier ordre.

On sait, en effet, que le pays de Galles forme encore de nos jours l'asile le plus fidèle de la nationalité gauloise, qui, chez nous, a éprouvé des modifications si prorondes. A peine effleuré par In domination romaine, qui n'y tint que peu de temps et faiblement: préservé de l'invasion des barbares par l'énergie de ses habitants et les difficultés de sou territoire ; soumis plus tard par la dynastie normande, qui dut toutefois lui laisser un certain degré

I . Trnduit en français, pour la première fois, dans la Bibiiothtqnr de C/nève, par M. Adolphe Pictct, en ISS3.

d'indépendance, le nom do Galles. Gallia, Wallia, Wales, qu'on lui a toujours donné, es! un Irait dislinelif par lequel il se rattache, sans discontinuité,,! la peiïmle antique. Lu langue kymnque, parlée jadis dans toute la partie sepleulrionale de la Gaule, n'a jamais cessé non pins d'y être en usage, et bien des coutumes y sont également gauloises. De toutes les influences étrangères, relie iln rlirislinnisme est

la seule qui ait trouvé moyen d'y conquérir les âmes ; mais ce n'a pas été sans de longues difficultés relativement o la suprématie de l'Église romaine, dont la réforme du xvr» siècle n'a fait que déterminer la chute, depuis longtemps préparée dansées régions pleines

On peut même dire que les druides, tout en se convertissant au christianisme, ne se sont pas éteints tolnlcment dans le pays de Galles, comme dans nuire Bretagne et dans les autres pays de sang gaulois. Ils ont eu. pour suile immédiate, une socielé très-solidement constituée, vouée principalement, en apparence, au culte de la poésie nationale, mais qui, sous le manteau poétique, a conservé avec fidélité l'héritage intellectuel do l'ancienne Gaule: c'est la société bardiqii" du pays de Galles, qui s'est maintenue comme société tantôt secrète, tantôt patente, depuis la conquête normande, et, nprès avoir primitivement transmis par voie orale sa doctrine, à l'imitation de la pratique des druides, s'est décidée dans le courant du moyen-âge, à coniler secrètement a l'écriture les parties les plus essentielles de cet héritage. De ce fond, dont l'authenticité est ainsi attestée par une chaîne tradi-

sa valeur, en raison de ces ci rerm «lances, ne dépend, comme on le voit, ni de la main qui a eu le mérite de le mettre par écrit, ni de l'époque à laquelle sa rédaction a pu contracter sa dernière forme. Ce qui y respire, pnr-dcssns tout, c'est l'esprit des bardes du moyen âge, qui, eux-mêmes, étaient les derniers disciples de celle corporation savante et religieuse, qui, sous le nom de druides, domina la Gaule durant la première période de son histoire, a peu prés de la même manière que le clergé latin durant celle du moyen âge.

Serait-on même privé de toute lumière sur l'origine du texte dont il s'agit, que l'on serait mis assez clairement sur la voie par son aocord avec les renseignements que les auteurs grecs cl latins nous ont laissés relativement ù la doctrine religieuse des druides. Cet accord constitue des points de solidarilé qui ne souffrent aucun doute, car ils s'appuient sur des raisons tirées de la substance

LE MYSTÈRE DES BARDES. 311 même de l'écrit ; et la solidarité, ainsi démontrée pour les articles capitaux, les seuls dont Ira anciens nous aïeul parlé, s'étend naturellement aux développements second aires. En effet, ces développements, pénétrés do même esprit, dérivent nécessairement de la même source; ils font corps avec le fond, et ne peuvent s'expliquer que par lui. Et, en mémo temps qu'ils remontent, par une génération si logique, aux déposilaires primitifs de la religion druidique, il est impossible de leur assigner aucun autre point de départ : car, en dehors de l'influence druidique, le pays dont ils proviennent n'a connu que l'influence chrétienne, laquelle esl totalement étrangère à de telles doctrines.

Les développements contenus dans les triades sont même ai parfaitement en dehors du christianisme, que les émanations chrétiennes qui se sont glissées cà el là dans leur ensemble se distinguent du fond primitif a première vue. (les eu m nations. naiviini'Ut sorties di' la conscience des bardes elireheiiii. ont bien pu, si l'on peut ah'.sidtre, s'intercaler dans les interstices de la tradition, mais t-lle n'ont pu s'y foudre. L'analyse du lesle est doue aussi simple que rigoureuse, puisqu'elle peut se réduire a mettre à part tout ce qui porte l'empreinte du christianisme, et, le triage une fois opéré, à considérer connue d'origine druidique tout ce qui demeure sensiblement caractérisé par une religion différente de celle de l'Évangile et des conciles. Ainsi, pour ne citer que l'essentiel, en partant de ce principe si connu que le dogme de la charité en Dieu et dans l'homme est aussi spécial au christianisme que celui de la migration des aines l'est a l'ijiilique il niiJ isuie. un certain nombre de triades dons lesquelles respire un esprit d'amour que n'a jamais connu ta Gaule primitive, se trahissent immédiatement comme empreintes d'un caractère comparalivoment moderne ; tandis que les autres, animées d'un tout autre soulïle, laissenl voir d'autant mieus le cachet de haute antiquité qui les distingue.

Ënfln, il n'est pas inutile de faire observer que la forme même île l'enseignement contenu dans les triades est d'origine druidique. On sait que les druides avaient une prédilection particulière pour le nomhre trois, el c'est d'après eux que les hardes remployaient spécialement, ainsi que nous le montrent ta plupart des monuments gallois, pour la transmission de leurs leçons, qui, moyennant cette coupe précise, se gravaient plus facilement dans la mémoire. Diogène Laé'rle nous a conservé une de ces triades, qui résume

succinctement l'ensemble des devoirs de l'homme envers la Divinité, cuvera ses semblubles et envers lui-même : • Honorer les Dieux, ne point commettre d'injustice, et cultiver en soi la vertu

multitude d'aphôrisme's du même genre, touchant à toutes les branches du savoir humain: science, histoire, morale, droit, poésie. 11 n'en est pas de plus intéressantes ni de plus propres à inspirer de grandes réflexions que celles dont nous publions iei le texte, d'après la traduction qui en a été faite par M Adolphe Pielel.

De celte série de triodes, les onze premières sont consacrées à l'expose des attributs caractéristiques de la divinité. C'est dans eelle section que les i il tl ne nées chrétiennes, comme il était aise de

le prévoir, ont eu le plus d'nction. Si l'on ne peut nier que le druidisme n'ait connu h- principe de l'unité (le Dieu, peut-être même que, par suile de sa prediieetion pour le nombre ternaire, il ne se soit élevé à concevoir confusément quelque chose île la divine triplicité, il est toutefois incontestable que ce qui complète celle haute conception llii'olo^-ique. savoir : la dis!inc:inu des personnes et particulièrement île la troisième, o ilii ester parfaitement Olransur à cette antique religion. Tout s'accorde à prouver que ses sectateurs étaient bien plus préoccupés de fonder la liberté de l'homme que de fonder la charité, et c'est même par suile de cette insuffisance de son point de dépari qu'elle a péri. Aussi semlite-l-il permis de rapportera une influence chrétienne plus ou moins déterminée tout ec début, particulièrement à partir île la cinquième triade.

A la suite des principes généraux relatifs a la nature de Dieu, le texte passe a l'exposé rie la constitution de l'univers. L'ensemble de cette constitution est supérieurement formule dans trois triades qui, en inoairatit les êtres particuliers dans un ordre absolument différent de celui de Dieu, complètent l'idée qu'on doit se former de l'être unique et immuable. Sous des formules plus explicites, ces triades ne font, du reste, que reproduire ce que l'on savait déjà, par le témoignage des anciens, de la doctrine sur la circulation des âmes possanlalternalivcmcnt de ta vie a lu mort cl de la mort à la vie. On peut les regarder comme le commentaire d'un vers célèbre de In Plmmk, dans lequel le poète s'eerie. en s'ïul ressaut aux prêtres de la Gaule, que, si ce qu'ils enseignent est vrai, lu mort n'est que le milieu d'une longue vie : Longx vite mors malin est.

LE MYSTÈRE DES BARDES

niEU et l'univers

I. — Il y a trois unités primitives, ot de chacune il ne saurait y avoir qu'une seule : un Dieu, une vérité et un point de liberté, c'est-à-dire le point où se trouve l'équilibre de toute opposition.

II. — Trois choses procèdent des trois unilés primitives : toute vie, tout bien et toute puissance.

III. — Dieu est nécessairement trois choses, savoir : In plus grande part de vie, la plus grande part de science cl la plus grande part de puissance ; et il ne saurait y avoir qu'une seule plus grande part de chaque chose.

IV. — Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas être: ce qui doit constituer le liieu parl'aH, rv qui doit vouloir le bien parfait, el ce qui doit accomplir le bien parfait.

V. — Trois garanties de ce que Dieu l'ail et fera : si! puissance infinie, sa sagesse infime, son amour infini ; car il n'y a rien qui ne puisse être effectué, qui ne puisse devenir vrai, et qui ne puisse être voulu par un attribut.

VI. — Trois fins principales de l'œuvre de Dieu, comme crcalcur de toutes choses : amoindrir le mal, renforcer le bien, et mettre en lumière toute dilference; de telle sorte que l'on puisse savoir ce qui doit être, ou, nu contraire, ce qui ne doit pas être.

VIL — Trois choses que Dieu ne peut pas ne pas accorder : ce qu'il y a de plus avantageux, ce qu'il y a de plus nécessaire, et ce qu'il y a de plus beau pour chaque chose.

VIII. — Trois puissances de l'existence : ne pas pouvoir être autrement, ne pas être nécessairement autre, el ne pas pouvoir être conçu meilleur; et c'est en cela qu'est la perfection de toute chose.

IX. — Trois choses prévaudront nécessairement : la suprême puissance, la suprême Intelligence, el le suprême amour de Dieu.

X. — Les trois grandeurs de Dieu. : vie parfaite, science parfaite, puissance parfaite.

XI. — Trois causes originelles des êtres vivants : l'amour divin en accord avec la suprême intelligence, la sagesse suprême par la connaissance parfaite de tous les moyens, et la puissance divine en accord avec la volonté, l'amour et la sagesse de Dieu.

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