QU'IL FAUT QU'UNE GUERRE SOIT NÉCESSAIRE
L'on ne peut faire la guerre qu'avec la certitude que les torts de l'ennemi sont irréparables autrement. — Règles à suivre dans la comparaison des motifs de l'entreprendre. — Qu'il faut se garde* 4 de vouloir chfttier plus fort que soi. — Maxime de Tite-Uve. — Résumé des cas de guerre, et de ceux où elle est Illicite.
La justice d'une guerre ne suffit point pour qu'on l'entreprenne, il faut encore qu'elle soit nécessaire-, c'est-à-dire que les torts de l'ennemi soient majeurs, et qu'on ait la certitude qu'ils sont irréparables autrement. « On est obligé, dit Sénèque, de faire la guerre pour la défense de sa liberté, de sa femme et de ses enfants, mais non pas pour des choses inutiles, dont on ne reçoit aucun dommage. » Aristide et Xénophon recommandent non-seulement de ne pas prendre les armes pour un sujet peu considérable, mais encore de l'éviter quand c'est possible, même s'il s'agit de choses importantes. Selon saint Ambroise, modérer sa colère lorsque celui qui nous en a donné sujet a commis contre nous des choses qui méritent la mort, c'est approcher en quelque sorte de l'excellence de la nature divine 1 .
1 Anttq. jud., lit. H, ch. m.
« Quand on délibère sur la guerre, dit Euripide, nul ne pense qu'il coure risque d'y mourir, et rejette tout le danger sur les autres. Mais si, ayant de donner son suffrage, il voyait la mort devant ses yeux, il éviterait de s'y précipiter en furieux 1 . »
En effet, Ton s'y propose pour fin quelque bien, ou l'éloignemeut d'un mal -, et Ton ne cherche les moyens qu'autant qu'ils conduisent à cette fin. Par conséquent, il faut comparer non-seulement les fins entre elles, mais encore la vertu qu'ont les moyens pour y conduire. Si la chose parait devoir produire autant de mal que de bien, il ne faut s'y déterminer que dans le cas où le bien qu'on en espère aura des conséquences infiniment plus favorables que celle du mal qu'on appréhende*. « Quand l'avantage qu'on espère est moindre que le mal qu'on craint, il vaut mieux faire la paix, » dit l'orateur Aristide 3 .
S'il s'agit d'une guerre qui ait pour objet la punition de ceux à qui on la déclare, l'on .ne doit point s'y engager lorsqu'on aurait affaire à plus fort que soi. Le gouvernement qui méconnaît cette vérité pèche, nonseulement par imprudence, mais par cruauté envers ses concitoyens , qu'il ruine et fait tuer. i.es théologiens honnêtes enseignent qu'un monarque, ainsi malfaisant, est tenu personnellement de réparer les dommages qu'il a causés.
Mais on peut entreprendre la guerre lorsqu'elle est
1 Suppliantes, V» 4SI et suif.
1 Ont., I, De pace.
évidemment juste, indispensable, et que l'on possède des forces supérieures* « Elle est juste quand elle est nécessaire , dit Tite-Live 5 elle est sainte pour ceux auxquels il ne reste plus d'autre espoir que dans leurs armes l . » Et selon saint Augustin : « C'est l'injusticQ d'une partie qui rend la guerre juste, et quelquefois même nécessaire de la part d'un homme sage; et tout homme doit déplorer cette injustice, par cela seul que c'est un autre homme qui s'en rend coupable, lors même qu'elle ne met pas dans la nécessité de faire la guerre 2 . »
Mais les neuf dixièmes des guerres entreprises par les monarques depuis le commencement du monde ont été inutiles et cruels. « Tout tient au caprice de deux ou trois bipèdes sans plumes qui se jouent de l'espèce humaine, » écrivait P.-L. Courier*.
En résumé, la guerre est légitime et nécessaire :
1° Pour sauver l'indépendance nationale dès qu'on l'attaque;
2° Pour protéger les peuples faibles opprimés par des tyrans.
Elle est inutile et criminelle quand elle est faite :
i° Par des tyrans qui veulent opprimer la liberté d'un peuple dont ils craignent l'exemple ou la propagande;
2° Par des monarques ou leurs complices voulant
» Liv. IX, ch. 1.
* De eivit. Dei, liv, XIX, ch. vu.
> Lettres inédites, juin 4805.
maintenir leur domination sur un peuple, ou reconquérir celui qui les a chassés;
3° Par des gouvernants qui veulent augmenter le nombre de leurs sujets, et agrandir leur territoire ; soit pour accroître leur commerce, soit par un esprit d'orgueilleuse domination, soit pour vivre aux dépens du labeur des peuples conquis;
4° Par des tyrans qui sentent le besoin d'occuper par des nouvelles l'esprit du peuple qu'ils oppriment, et de donner carrière à l'ambition et à la cupidité de leurs satellites.