CHAPITRE VI
DES PRÉCAUTIONS QU'ON DOIT PRENDRE AVANT DE FAIRE LA GUERRE , ET DE L'ORGANISATION D'UN TRIBUNAL EUROPÉEN.
Que la conférence amiable est le premier moyen d'apaiser un différend.
Que le sort est le deuxième. — Opinion de Salomon, de saint
Augustin et de saint Thomas d'Aquin. — Coutume curieuse des anciens Français. — Éloge de l'arbitrage, qui est le troisième moyen.
[*ote sur le combat singulier. — Bases d'un congrès ou tribunal
européen permanent proposé par l'auteur. — Du nombre de ses membres et de ses premières opérations.
Il y a trois moyens d'apaiser un différend qui éclate entre deux États.
Le premier est une conférence amiable entre les parties. Denys d'Halicarnasse rapporte que les Romains se glorifiaient d'avoir agi de cette manière envers les Samnites qui avaient violé les traités. Euripide blâme souvent et traite d'insensés ceux qui, pouvant éviter par un accommodement les malheurs de la guerre, préfèrent s'y exposer 1 . Selon Tite-Live, les hommes, pour éviter la guerre, sont disposés à abandonner volontaire-
1 Hélène. — Suppliantes. — f phi génie en Aulide. — Phéniciennes.
ment bien des choses auxquelles on ne les contraindrait point par les armes.
Le deuxième moyen d'éviter la guerre est de tirer au sort, quand il s'agit d'une possession, comme on fait en matière civile-, mais quand il s'agit d'une querelle personnelle entre deux potentats, ceux-ci peuvent la vider par un combat singulier. Dion de Pruse 1 , Salomon 2 , saint Augustin 1 et saint Thomas d'Àquin 4 recommandent ce moyen.
C'était une coutume fort ancienne chez les Grecs 5 . Elle fut aussi en vigueur chez les anciens Français; Àgathias la vante beaucoup 6 . « Lorsqu'il s'élève quelque différend entre leurs rois, dit-il, tous se mettent d'abord en campagne, comme pour se battre , et ils marchent jusqu'à ce qu'ils soient en présence les uns des autres; mais aussitôt qu'ils se voient, leur colère cesse, ils entrent dans des sentiments de concorde; et ils disent à leurs rois de s'accommoder, ou bien de se battre eux seuls et à leurs propres risques : n'étant pas juste ni selon l'usage de leurs ancêtres que des princes, pour satisfaire leur ressentiment particulier , ruinent ou commettent le bien public. Ainsi les armées se séparent, on met bas les armes, on redevient bons amis-, le commerce est rétabli avec toute sûreté; les mal-
1 Orat. II, /n fortun.
5 Proverbes, XVIII, 18.
* De doctr. Chris ti, liv. I, ch. xxvih.
4 Summ. theol., II, 2 e quest., XCV, aet. vin.
1 Strabon, liv. VIII.
« Liv. I, cb. n.
heurs donl on était menacé disparaissent : tant il y a dans les citoyens d'amour de la justice. et de la patrie, et dans les rois de douceur et de docilité, quand il faut. »
Je recommande cet exemple à la méditation des peuples modernes qui, depuis deux ou trois siècles, ont perdu tant de sang et de richesses pour les querelles de quelques individus. Autant le combat singulier est répréhensible en général 1 , autant il est naturel entre ambitieux qui ne craignent point de se faire un marchepied des cadavres du peuple.
Le troisième moyen d'éviter la guerre est de choisir des arbitres. L'histoire est remplie de leurs sentences : Aristide loue Périclès d'avoir exigé que les Athéniens se soumissent à un arbitrage ; les Parthes et les Arméniens reçurent des arbitres choisis par Pompée 2 . Rome institua un collège de prêtres nommés féciauz, avec mission d'empêcher que la colère nationale n'amenât la guerre, avant de tenter un accommodement amiable ou arbitral, Dans les Gaules , les druides , qui avaient les mêmes attributions, ont souvent séparé des armées sur
1 On a vu souvent des combats singuliers pour des querelles politiques, dans h presse et les assemblées législatives. Je ferai observer qu'ils ne sont qu'un symptôme de décadence, et que la plupart de ceux qui les ont proposés ou acceptés étaient des gens ou sans conviction ou sans force d'esprit. Dans la Révolution, les grands patriotes n'envoyèrent ni n'acceptèrent jamais de cartel. Mais les intrigants et les hommes sans convie» lion y cherchèrent un moyen de s'Jionorer par l'importance d« leur adversaire, ou une sorte de réhabilitation.
' Plutarque. — Strabon, liv. IX.
le point d'en venir au combat. « Quand il est question, dit Pascal, de juger si Ton doit faire la guerre et tuer tant d'hommes, condamner tant d'Espagnols à la mort, c'est un homme seul qui en juge, et encore intéressé : ce devrait être un tiers indifférent 1 . »
Dès que l'Europe sera purgée des usurpations de nationalités, il sera utile de la pacifier complètement; alors, en moins d'un demi-siècle, tant par la cessation des inquiétudes de guerre, que par l'épargne des frais d'entretien des armées, et la restitution au travail des hommes les plus vigoureux, sa richesse sera doublée : l'extinction de la misère rendra vaine toute crainte de révolutions violentes. L'on ne parviendra à cette pacification que par un congrès ou tribunal européen établi sur les bases suivantes :
Chaque État y aura un représentant par 4 millions d'habitants ; quand la fraction sera de 2 millions, elle comportera un membre de plus. Tout État indépendant, d'un nombre moindre, pourvu qu'il nç, soit pas inférieur à 1 million d'habitants, aura le droit d'y envoyer son représentant. Les États moins peuplés seront tenus de s'entendre afin d'en élire un pour 2 millions d'habitants. On considérera pour ce fait comme uns et indivisibles les États fédératifs.
Le choix des représentants appartiendra souverainement à leur gouvernement respectif qui leur donnera, selon qu'il le jugera convenable, des mandats libres ou impératifs.
' Pensées 9 art. XI, J*
Le congrès sera permanent. Il choisira le lieu de ses séances, et pourra se proroger quand il n'aura rien à faire. Mais en ce cas il nommera une commission de vacations, composée d'un représentant de chacun des sept États principaux.
Il discutera et décidera souverainement toutes les questions de droit des gens et internationales qui s'agiteront. La puissance qui fera rébellion sera contrainte par toutes les autres*
Il ne pourra s'immiscer dans la politique intérieure d'un État, à moins qu'il ne soit choisi pour arbitre par les factions. . <i
Il sera fait défense à tous ses membres d'accepter aucune faveur, ni fonctions, ni présents d'un autre gouvernement, durant leur mandat et cinq ans après, sous peine des travaux forcés à perpétuité , de restitution et d'une amende s'élevant du quart aux trois quarts de la fortune présumée du coupable, applicable pour moitié aux indigents de son pays, et pour l'autre à ceux des divers États. Chacun de ceux-ci sera recevable dans l'accusation et la poursuite.
Les ambassadeurs seront supprimés ; il n'y aura plus que des consuls ou chargés d'affaires.
Dès que le congrès sera organisé, sa première opération sera l'expulsion d'Europe du Turc qui y est devenu et y sera toujours intolérable. Quelques-unes de ses provinces seront partagées entre les puissances européennes ; les autres deviendront indépendantes, sous la forme de républiques, ou de principautés constitutionnelles.
Sa deuxième opération sera de fixer le maximum des armées permanentes. Voici comment il le devra faire :
Nul État ne pourra posséder sur 400 habitants plus d'un homme armé, fantassin, cavalier ou artilleur, à son choix. On y comprendra tous ceux chargés de la police, tels que les gendarmes et les gardiens de ville, à moins qu'ils ne soient âgés de plus de 45 ans. On y comprendra aussi les officiers et généraux, mais non pas les gardes nationales vivant d'une profession civile, ou de leurs revenus.
Chaque État pourra néanmoins, selon sa convenance, exercer ses sujets au maniement des armes et aux manœuvres militaires.
On déterminera selon la population le nombre de canons que possédera chaque État-, tous les autres seront fondus.
Il n'y aura plus qu'une seule forteresse pour 8 millions d'habitants ; la fraction en comportera une de plus ; de sorte que, quelle que soit sa population, chaque État pourra en posséder une.
Je ne redoute aucune objection contre ce projet essentiellement praticable, et conforme i l'opinion générale de notre temps.