De Ira, liv. II, ch. xxvii
* Nous voyons un grand nombre d'hommes et de familles déshonorées, quoique la justice légale n'ait pu lea atteindre. Mais la justice divine les frappe de temps en temps.
• Jonas, m, a.
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« Pour pouvoir sans injustice ravager ou détruire le bien d autrui, dit Grotius, il faut de trois choses Tune : ou une nécessité telle qu'on puisse présumer qu'elle forme une exception dans rétablissement primitif de la propriété; ou une dette, c'est-à-dire qu'on fasse le dégât par compensation de ce qui nous est dû ; ou que ce soit un châtiment qu'on exerce à cause d'un dommage causé 1 . »
Cet auteur confond le pillage avec le dégât, ce qui lui fait dire trois absurdités. La première est du galimatias , la seconde une confusion, la troisième un acte sauvage. Mais il oublie la vraie raison qui autorise le dégât : c'est que, par exemple, quand l'ennemi est sur nos terres, et n'a d'autre moyen de subsistance que ce qu'il en retire, le dégât que nous faisons peut (e forcer à la retraite ou à implorer la paix. C'est ainsi que Darius croyait pouvoir ruiner Alexandre par la disette , ce conquérant n'ayant pour toute subsistance que ce qu'il pillait 3 . Le gouvernement russe incendia Moscou en 1812, afin d'enlever à l'armée de Napoléon son seul quartier d'hiver, et de la forcer à une désastreuse retraite.
Hors de là, le dégât n'est qu'un crime, puisqu'il détruit sans aucune utilité la subsistance des hommes. Je sais bien qu'en général la fureur y a plus de part que le calcul. On la si bien compris de tout temps qu'une
1 Dejure belli, liv. III, cb. xn.
1 Qointe-Curce, liv. IV, ch. ix.
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loi du Deutéronome prescrit de n'employer que des arbres sauvages pour les retranchements, et de conserver les arbres fruitiers pour la subsistance. Cicéron blâme la destruction de Corinthe par les Romains victorieux, quoique leurs ambassadeurs y aient été maltraités '• « Cest une guerre infâme, dit-il encore, celle qu'on fait aux murailles, aux toits, aux colonnes 2 .» Bélisaire écrivit a Totila, roi des Gotbs : «On a cru jusqu'ici que c'était un effet de la sagesse et du génie d'élever de beaux édifices, mais qu'il n'appartient qu'à des insensés de détruire de tels ornements, et de n'avoir pas honte de laisser à la postérité cette marque de leur folie.... Si vous êtes vainqueur, en détruisant Rome, vous aurez détruit une ville qui vous appartiendrait-, au lieu qu'en la conservant, vous aurez conservé la plus belle et la plus riche de vos conquêtes. Si vous avez le malheur d'être vaincu, le vainqueur vous aura grande obligation d'avoir épargné cette ville, et cela vous le rendra favorable -, au lieu que si^ vous la détruisez, il n'y aura point de grâce à espérer pour vous de sa part 5 , »
La Convention nationale agit donc avec une aveugle fureur en décrétant la destruction de la ville de Lyon. Les pierres de cette ville n'étaient point coupables de la révolte royaliste dont il suffisait de châtier les chefs. On voit bien que Yami du peuple
1 De offre, liv. I, cb. xi.
• Orat. pro domo.
8 Procope, Gothic, Uv, III, ch. xxu.
n'était plus là pour rappeler à la pudeur et au sens commun cette cohue de législateurs.
En outre, on doit s'abstenir de ravager quand on a l'espérance de conquérir le pays, parce qu'on détruirait d'avance son propre bien. C'est ce qu'Alexandre remontrait à ses soldats. « Épargnez votre propre bien, leur disait-il en entrant en Asie, et gardez-vous de détruire ce dont vous êtes venus vous rendre maîtres. »
Il faut aussi s'en abstenir quand l'ennemi a d'ailleurs de quoi vivre, par exemple, si des ports de mer lui sont ouverts. En tout cas on est tenu d'épargner les choses qui ne sont d'aucun usage pour la guerre, ni d'aucune utilité matérielle aux ennemis *, par exemple, les statues, les livres, les ornements du culte et les tombeaux.
Enfin il faut éviter le dégât surtout lorsque Ton désire s'attacher les peuples qui en seraient les victimes. Annibal n'en commit aucun sur le territoire de Tarante 2 . Mais quand, en 1792 et 1793, Custines envahit l'Allemagne, comme il avait des intentions perfides et contre-révolutionnaires, il commit un dégât inutile, afin d'éloigner ces peuples de toute sympathie pour la république.
Quant au pillage, il n'est légitimé que pour compenser les frais et dommages-intérêts de la guerre. Ce qui est pris sur l'ennemi ne doit être conservé que jusqu'à concurrence de la valeur de ce qui est dû.
1 Procope, Golhic.y liv. III, cb. xm.
•Tiie-Lhre.liv.XXIV.ch.i.
Qft; uvftE u.
C'est une maxime du droit des gens comme du droit privé. Dans celui-ci, les frais sont la peine du plaideur téméraire; dans l'autre, ils sont la peine de celui fui a entrepris ou soutenu injustement la guerre. Assurément ou fait preuve d'incapacité quand on n'entretient 'pas son armée aux dépens de l'ennemi sur le territoire duquel elle se trouve. Alexandre, loin de tirer des subsides de la Macédoine, y envoyait encore une partie des trésors dont il faisait la conquête en Asie. Annibal guerroya dix-sept ans en Italie, sans rien coûter i sa patrie, et même il sut recruter son armée dans le pays ennemi. Je recommande ces exemples à l'attention de ceux qui gouvernent.
Le général n'a pas le droit de s'approprier le butin , quoiqu'un grand 'nombre aient commis ce délit On en cite un qui, il y a déjà longtemps, déroba notamment des tableaux de très-grand prix, et un saint Jacques de Compostelle de grandeur colossale en argent massif, qu'il lit couper en plusieurs morceaux, pour l'envoyer en son pays dans des fourgons de l'État. Des • actes pareils sont tout à la fois un vol, un abus de confiance, une concussion, et ne servent qu'à inspirer du mépris et de la haine contre la patrie du déprédateur.
Tite-Live reproche sans cesse à Antiibal ses ruses, son avarice et sa cruauté. Je m'expliquerai plus loin relativement aux ruses ; mais quant à l'avarice, jamais reproche ne fut moins fondé. Annibal ne thésaurisa jamais-, comme il était forcé «de retenir une armée sans subsides, il fallait bien qu'il pillât les vaincus pour
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la salarier. Il n était pas* venu en Italie pour faire la guerre aux dépens de sa patrie. « Un habile général fournit aux dépens de la guerre par la guerre même, dit Folard -, et le Carthaginois s'en acquitte fort bien : tout autre qui fait le contraire s'en acquitte fort mal... Les Italiens nous méprisant dès qu'ils voient qu'on les ménage. Qu'on se tienne ceci pour dit-, et que la politique toute contraire du prkiGe Eugène nous serve d'exemple pour l'avenir-, car non-seulement il retira de ces peuples tout l'or que nous y avions laissé, mais il prit encore le leur jusqu'à la dernière pistole. Ce prince fit en cela le trait d'un grand capitaine : aussi l'est-il plus qu'aucun de son temps. »
Quant à la cruauté, Régulus en avait donné l'exemple dans la première guerre punique. D'ailleurs, en ce temps-là, les guerres étaient d'extermination. Pourquoi donc Tive-Live reproche-t-il à Annibal une cruauté dont il absout les Romains? Cet historien voulait flatter' ses compatriotes, ou croyait faire acte de patriotisme. Mais c'est un faux patriotisme que d'altérer en quoi que ce soit la vérité. Annibal, forcé d'agir avec rigueur' contre les peuples qui se déclaraient contre lui, était plein de douceur et de bonté pour ceux qui entraient dans son parti. Ainsi, pour lés détacher de l'alliance' des Romains, il mit en liberté, après la bataille' de Trasimène, tous ceux de leurs alliés qu'il avait faits prisonniers, quoiqu'ils fussent devenus ses esclaves par le droit des géra. l