‹ L'esprit de la guerreChapitre 19 sur 158 · DE LA TROMPERIE, DE LA RUSE ET DE LA SÉDUCTION · texte numérisé non relu

DE LA TROMPERIE, DE LA RUSE ET DE LA SÉDUCTION

Distinction enlre la tromperie et l'a ruse. — De la tromperie par acte positif, et de celle par paroles. — Que le gtralagème est spécialement la ruse militaire. — Que tous les historiens, comme les portes et les Pères do l'Église, l'approuvent. -- Blâme du mensonge en tous les cas. — Exemples de mensonges infâmes. — Qu'il n'est pas licite de séduire un sujet de l'ennemi.

La force ouverte est le propre de la guerre; la tromperie et la ruse y sont-elles licites?

Ces deux mots ont une signification différente. La tromperie, ou fourbe, ou perfidie est l'allégation d'une * chose fausse , au moment où l'ennemi peut avoir confiance -, en un mot , c'est un abus de confiance : par exemple, si Ton conclut une trêve, et que, durant ce temps, on l'attaque sur un autre point. La tromperie résultant d'un acte positif se nomme perfidie-, et mensonge quand elle consiste en paroles.

La ruse est l'artifice, ou détour que Ton prend pour parvenir à ses fins, par exemple, quand on envoie chez l'ennemi un faux déserteur qui lui donne des renseignements contraires à la vérité.

Le stratagème est spécialement la ruse militaire : tout stratagème est une ruse, mais toute ruse n'est pas un

stratagème. Par exemple, Josué en employa un en feignant de fuir, pour dérouter l'ennemi, afin de prendre la ville d'Haï 1 .

Homère, Virgile, Pîndare reconnaissent qu'on doit employer contre l'ennemi la ruse aussi bien que la force 3 . Les plus graves historiens de l'antiquité 1 sont d'avis que rien n'est plus louable. Selon Thucydide, il y a beaucoup de gloire à savoir s'en servir 4 . Selon Polybe , il est moins glorieux de remporter la victoire par la force que par la ruse 5 . Castruccio qui , comme tous les grands capitaines, fit beaucoup avec peu, disait que tant qu'on peut vaincre par la ruse, il ne faut pas employer la force ; que ce n'est pas la manière de vaincre, mais la victoire, qui porte un conquérant à la gloire.

Les théologiens sont du même avis. Saint Augustin dit que, dans une guerre juste, soit que l'on combatte à force ouverte, soit que l'on dresse des embûches , on ne fait rien de contraire à la justice 6 . Saint Chrysoslome estime que « si l'on examine les actions des plus célèbres capitaines de tous les temps, on trouvera que la plupart de leurs victoires sont l'effet de quelque ruse de guerre, et que ceux qui ont remporté des avantages de cette

1 Josué, vin, 5.

* Odyss., liv. XI. - Énéid., liv. 11. — Od. nr. 8 Xénopbon, De Cyr. t liv. I, ch. vi.

* Thucydide, liv. V, ch. ix.

* Polybe, liv. IX, ch. xi.

* Quaesl. X super Josue.

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manière sont plus loués que ceux dont le triomphe est dû à la force ouverte ' . »

Tant que les Romains manquèrent de généraux capables de pratiquer les stratagèmes, ils désapprouvèrent cette manière de faire la guerre ; mais lorsqu'ils furent devenus habiles,' ils enchérirent même sur les Grecs et les Africains. On décrie généralement les talents qu'on n'a pas.

Les Pères de l'Église, comme les grands philosophes païens, approuvent donc la ruse et le stratagème, tout en proscrivant le mensonge et la perfidie. La plupart toutefois ne blâment point le mensonge innocent et salutaire. « C'est une grande question, s'écrie saint Augustin ; elle est difficile et obscure, et il y a du pour et du contre 3 . » Il est d'avis que la seule volonté de nuire constitue le mensonge 1 . Andronic de Rhodes, l'un des commentateurs d'Aristote, dit que quoiqu'un médecin trompe son malade, il n'est pourtant pas menteur, parce qu'il ne se propose point de tromper mais de guérir *. Quintilien remarque que la plupart des chose» sont de telle nature qu'elles deviennent honnêtes ou déshonnétes selon l'intention, et non pas à cause de l'action en elle-même 5 .

Caton le Censeur est approuvé par Tite-Live d'avoir

1 De sacerd., liv. I.

1 De mendacio, ch. i .

1 Eochirid., ch. xxu, — Dr. canoo. caus. XXII, qu. 2.

**ï>iraph. in lib. V, ch. vin.

• Instit. or a t., liv. XII, ch. i.

promis du secours aux alliés de Rome, quoiqu'il sût qu'il n en viendrait point ; car il eut pour motif de maintenir leur courage 1 . Flaccus, par le même motif, fit accroire à l'armée qu'une ville importante des ennemis était prise par Paul-Émile, quoiqu'il sût le contraire 2 . Loin de nuire à leurs dupes, ces personnages leur faisaient du bien, en leur donnant plus de force contre l'ennemi, par le confiance qu'ils leur inspiraient. Catherine de Hédicis tenait pour maxime qu'une nouvelle fausse, crue trois jours, peut sauver une armée 3 ; et Saint Jérôme 4 , saint Augustin 5 approuvent aussi le mensonge ayant pour objet le salut d'un innocent. Saint Chrysostome s'écrie, en parlant de celui de Rabab en faveur des Israélites : « le beau mensonge! . 6 l'honnête tromperie par où cette femme ne trahit point les intérêts de la religion, mais fit un acte véritablement pieux 6 ! »

Nonobstant ces graves autorités, je soutiens que tout mensonge doit être banni non-seulement entre alliés, nais même entre ennemis, quelle que soit son innocence et l'utilité qu'on en pourrait tirer. Épaminondas et Aristide témoignèrent dès leur enfance de l'aversion pour tout ce qui sentait le mensonge et la tromperie 1 .

1 Tite-Live, liv. XXXIV, ch. xii.

* App. , Bell, Hisp.

* BfAabigné, Histoire universelle, t. III, Ut. m. 4 In Isaiam, ch. lxv.

* Contra mendacium, ch. xv.

1 Su p. Josue, ch. n.

T Cornélius Nepos. — Pluiarque.

Les Romains dénoncèrent eux-mêmes à leur redoutable ennemi Pyrrhus, son médecin qui voulait l'empoisonner. Ils renvoyèrent garrotté auxFalisques le maître d'école qui venait leur livrer les enfants des principaux de leur ville ; et cet acte loyal leur servit plus qu'une victoire en bataille rangée.

Au nombre des tromperies infâmes, je place les calomnies et les pièges tendus à ceux qui doivent avoir confiance. En 1803 , à Saint-Domingue , le général français, voulant écarter l'ancien gouverneur Toussaint-Louverture, dont il redoutait l'influence, lui tendit un piège déloyal. Il l'appela à une conférence pour déterminer les nouveaux cantonnements des troupes. Le chef des noirs s'y étant rendu sans défiance, l'aide de camp du général, bien escorté, lui dit : Vous êtes mort si vous résistez; remettez-mot votre èpèe; puis il le fit conduire aux Gonalves, où on l'embarqua.

Il n'est point permis davantage de séduire un citoyen ni un soldat ennemi, soit pour se faire livrer une ville, soit pour obtenir des papiers, soit pour assassiner un général. En un mot, il n'est jamais plus licite d'inciter quelqu'un à une chose illicite, que de l'exécuter soi-même : « II n'y a nulle différence entre commettre soi-même un crime, et vouloir qu'un autre le commette en notre faveur, » dit saint Augustin '.

Selon Grotius, il est permis de se servir d'un homme qui pèche de son pur mouvement et vient s'offrir de

1 De mor. Munich.

lui-même 1 . 11 en donne pour motif qu'on est autorisé à recevoir ceux qui quittent le parti de l'ennemi pour se ranger du nôtre. Mais cela n'est point la séduction. L'ennemi n'a qu'à s'imputer sa propre négligence, ou le mécontentement qu'il a excité parmi ses sujets. Le droit naturel autorise tout homme à choisir son pays et son gouvernement, quoique, en temps de guerre, le transfuge se rende coupable vis-à-vis de son propre souverain qui, dans certains cas, peut lui infliger une peine capitale.

La ruse résultant d'un acte négatif se nomme dissimulation. En principe , l'on n'est point tenu de découvrir aux autres tout ce que l'on fait, ni tout ce que Ton veut. « On peut quelquefois cacher sagement la vérité en usant de dissimulation, dit saint Augustin *. Ce Père reconnaît aussi qu'il y a beaucoup de différence entre mentir et cacher la vérité 5 .

1 De jure belli, Ht. III, en. 1.

5 Licel veritttem occultare pradenter, sed aliqua dissimulitione. ConJra mendacium, ch. x. <

3 QuoDiam aliud est meotiri, aliud est Terum occultare. — /» fitalm. v.

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