DU TRAVAIL DE L'ARMÉE ET DE LA CONSOMMATION D'HOMMES
Des avantages d'occuper l'armée, durant la paix, à des travaux d'utilité publique. — Exemples de l'épouvantable consommation d'hommes qu'entraîne la guerre, indépendamment de ceux qui sont tués. — Que l'entretien d'une armée permanente depuis 1815 a empêché le quasidoublement de la richesse de la France.
Les armées ne dégénèrent que par la mollesse et l'ignorance de leurs chefs -, il est donc essentiel d'en exercer les forces physiques et morales, mais sans sacrifier la richesse du pays. Ce double but est plus aisé à atteindre qu'on ne pense.
Dans la paix, tout le temps qui n'est pas consacré aux exercices militaires doit être employé à des travaux utiles 1 . Il en résultera un quadruple avantage :
i° Le bien-être des soldats qui amasseront ainsi un pécule quasi castrense, pour s'établir en quittant le service.
1 Mon père a proposé avec raison de placer dans chaque arrondissement dix soldats sous la direction d'un officier ou d'un sousofficier, afin de fouiller le sol et d'en découvrir les richesses innombrables. En temps de guerre, on rappellerait à leurs corps ces troupes éparses.
2° Loin de se corrompre dans la mollesse et l'inaction , ils se fortifieront physiquement et intellectuellement, puisque le travail fortifie le corps et l'esprit. Les officiers s' exerçant tous par la conduite des travaux, un plus grand nombre d'entre eux deviendront capables d'occuper des grades supérieurs. « Une armée se fortifie par le travail, et s'énerve par l'oisiveté, dit
3° L'État y gagnera sous le rapport de la richesse, puisque des milliers de bras et de têtes, ci-devant inoccupés, travailleront avec l'ardeur de la jeunesse.
4° Il y gagnera encore en ce que ses troupes seront meilleures en campagne et sur le champ de bataille; car un travail assidu les rendra plus capables de supporter les marches et les intempéries. Le fer et le feu sont moins meurtriers pour les armées que la fatigue, les privations, les inquiétudes. La mortalité est plus rare en proportion chez les chefs que chez les soldats, parce que ceux-là ont plus de moral et sont soignés davantage. Lloyd constatait, à la fin du dix-huitième siècle, que chaque campagne diminue une armée du tiers au quart, par les maladies seulement 4 .
Les trois premiers bataillons de volontaires parisiens, qui coururent aux frontières en avril et juillet 1793, étaient forts de 1 ,800 hommes. Six mois après, il n'en
1 Inst. mil. 111, y.
* Ce calcul n'a rien d'exagéré ; il représente une moyenne que fai vérifiée sur plus de cinquante campagnes consécutives.
restait pas 420; les autres avaient péri : un tiers dans les combats, le reste par la fatigue.
En 1813, un peu avant la bataille de Leipzig, il ne restait que six hommes d'un régiment de 2,000, recruté deux ans auparavant dans les provinces illyriennes pour l'armée française; et pourtant il n'y avait eu aucune désertion parmi eux.
Un régiment de cuirassiers, fort de \ ,025 hommes au passage du Niémen en 1812, rentra en France cinq mois après au nombre de 62 -, tout le reste avait péri par le froid et la faim, à l'exception de 20 prisonniers et de 50 tués..
Un régiment d'infanterie de 5,000 hommes en perdit 4,800 dans la même campagne 1 .
Un corps russe, en se rendant d'une extrémité à l'autre de l'empire, à marches forcées, sans combat et sans veilles, n'y arrive qu'aux deux tiers-, le reste périt, à quelques exceptions près.
La France, dans ses guerres de 1792 à 1815, perdit deux millions d'hommes sur une population qui varia de 25 à 30 millions. Les coalisés en perdirent près de 3 millions; ce qui fait environ 5 millions d'hommes choisis parmi les plus jeunes, les plus forts et les plus énergiques ! On serait fort embarrassé de trouver un seul avantage qui ait compensé cette perte, à moins d'alléguer encore celui de la gloire qu'elle a procurée à quelques militaires -, car toute celle de Jules César vint de ce qu'il extermina trois millions d'hommes.
1 Des officiers de ces régiments m'ont attesté ces faits.
Les nouvelles levées surtout doivent être très-ménagées dans les commencements, et exposées le moins possible aux fatigues de la guerre de campagne, si meurtrière pour les hommes sortis depuis peu de leurs maisons. On diminuera donc cette épouvantable consommation d'hommes, en ne mettant en campagne que des combattants déjà formés et endurcis à la fatigue.
On objecte que les travaux aviliraient l'armée.
Rien n'est plus honorable que le travail continu; c'est l'oisiveté qui dégrade l'homme. Les soldats romaine travaillaient constamment , et avaient la plus noble fierté. Leurs consuls et tribuns militaires, quand ils rentraient dans la vie civile, se distinguaient presque tous comme administrateurs, orateurs, jurisconsultes et grammairiens.
Observons, en outre, qu'on a beaucoup trop abusé en Europe des armées permanentes. A quoi ont servi quelques centaines de mille hommes constamment entretenus en France depuis quarante-cinq ans, si ce n'est à empêcher le quasi-doublement de la richesse du pays S c'est-à-dire l'extinction du paupérisme?
Il suffirait d'instruire tous les citoyens au maniement des armes et aux exercices. L'on ne conserverait en temps de paix que les armes spéciales, qui exigent une instruction continue, et les cadres et officiers les plus importants. Quant à la cavalerie, afin de la rendre
1 rai prouvé ce fait dans mon Nouveau traité d? économie politique, Ut. m.
utile, on doublerait la gendarmerie qui rend tant de services à Tordre public, et on la dédoublerait en temps de guerre. Gomme en un jour on n'est jamais forcé de mettre en ligne 300,000 hommes, on aurait le temps de convoquer le ban et Tarrière-ban *, car les troupes que Ton serait obligé de conserver pendant la paix feraient face aux premiers besoins.