‹ L'esprit de la guerreChapitre 25 sur 158 · DES MOYENS D'ENCOURAGER L'ARMÉE · texte numérisé non relu

DES MOYENS D'ENCOURAGER L'ARMÉE

Qu'une armée doit avoir confiance en la justice de sa cause et en son ehef. — Que la sévérité de celui-ci est nécessaire ; mais que la justice ne l'est pas moins. — Jeanne Darc frappe une fille. — Qu'il est aussi utile qu'honorable pour le général en chef de tenir toujours sa parole. — Que chaque soldat doiy>rétendre aux grades les plus élevés suivant son mérite.

Une armée ne montre un indomptable courage que lorsqu'elle est convaincue de la-justice de sa cause, et du succès, a N'engagez jamais une affaire générale que t vous ne voyiez le soldat se promettre la victoire, « ditVégèce 1 . » Les Romains invoquaient sans cesse la religion $ et ils avaient raison, car elle donne aux soldats de la résignation sans amollir leur ardeur. Montecuculli, analysant les mesures que doit prendre le chef d'une armée qui se dispose à livrer bataille, loi prescrit avant tout et invoquer le Dieu des ormie$. Feuquières dit qu'après la victoire, même avant la poursuite du vaincu, il faut remercier le Seigneur des armées.

Je préfère à l'exaltation éphémère le froid et ferme

1 Iwf.miW., ni, ch. v.

courage qui ne se laisse point abattre par les difficultés ni les souffrances; car celui-ci provient de l'amour de la patrie, et de l'instruction du soldat et des officiers, tandis que l'exaltation est l'enivrement soudain qu'inspire accidentellement une grande passion telle que le fanatisme, la colère, l'amour de la vengeance, le son des instruments, l'odeur de la poudre, lç cliquetis des armes. L'officier instruit sait aussi qu'il est plus rare et plus honorable de montrer de la fermeté dans les revers que de l'enthousiasme dans les moments heureux, parce que, dans ce dernier cas, l'exaltation d'un jour suffit pour procurer le triomphe, tandis que dans les revers il faut un héroïsme continu.

En outre il est essentiel que l'armée ait une confiance absolue dans son général. Celui-ci l'inspire quand les soldats croient à sa prudence, à sa sollicitude pour eux et à son courage ; quand il n'hésite pas à punir justement les coupables et à récompenser quiconque le mérite ; quand il est exact en ses promesses; enfin quand il sait habilement cacher le danger et faire valoir les avantages.

Jamais par la mollesse et l'excessive bonté un général ne se fera obéir , respecter , ni même aimer du soldat. Scipion l'Africain , par son indulgence envers ses lieutenants et ses troupes , se sentit menacé de leur révolte en Espagne ; il comprit alors la nécessité d'employer la rigueur. Annibal *, d'une implacable sé-

1 TiteLhre.— Salluste. — PluUrque. '

vérité, ne vit jamais une sédition en son camp, composé de soldats dont la plupart étaient l'écume de vingt peuples différents, et qui, durant dix-sept ans, supportèrent d'insignes dangers et privations.

Pour que la sévérité n'excite point de soulèvement ni d'horreur, il faut que le général, outre sa justice 1 , montre de l'abnégation personnelle, et sache supporter les mêmes privations et dangers que le soldat. Alors celui-ci loin de se plaindre l'admire. Annibal tout-puissant couchait ordinairement par terre à la. tête du camp, sans autre garde que trois ou quatre de ses amis. Sa lable très-simple ne se composait que de cinq à six couverts. Ses vêtements étaient d'étoffe grossière $ il ne se distinguait que par le luxe et la qualité de ses armes et de ses chevaux.

Charles XII , plus dur pour lui-même que pour le moindre des officiers de son armée, s'abstenait constamment de vin et de femmes. Un jour, dans un moment difficile, un soldat lui apporte un pain grossier en disant : Voyez quel pain nous sommes forcés de manger! Le roi, à jeun depuis vingt-quatre heures.

1 Dans une marche, MontecucoIU avait fait défense expresse, sous peine de mort , de passer par les blés. Un soldat, l'ignorant, traversa un sentier frayé au milieu. Monteouculli, qui l'aperçut, ordonna au prévôt de l'armée de faire' pendre cet homme. Gomme celui-ci alléguait qu'il n'avait pu : connaître l'ordre: que le prévôt fasse son devoir, répondit le général. Le soldat, qui n'avait pas encore été désarmé, entré en fureur à la vue de cette injustice, et s'écrie: Je n'étais pas coupable, je le suis maintenant! et tire sur lui. Le coup ayant manqué, le général pardonna.

le dévora et répondit : Sans doute il n'est pas bon ; mais on peut bien le manger.

Frédéric, dans ses campagnes si laborieuses, n'étalait aucun faste. Il distinguait et récompensait toujours le courage et l'intelligence, mais ne pardonnait point les infractions graves à la discipline. Comme il avait ordonné que, passé certaine heure, aucune lumière ne parût dans son camp, il fit mettre à mort un officier qui avait désobéi.

Quand Jeanne Darc prit le commandement de l'armée française, alors si délabrée, les généraux, les officiers, les soldats se faisaient suivre par leurs concubines. Elle comprit que ce désordre ne pouvait que les amollir, diminuer la quantité des subsistances, et embarrasser les marches et convois. Elle ordonna à tous de renvoyer immédiatement ces femmes. Un jour, apercevant la maltresse d'un officier qui avait bravé sa défense, elle galopa vers elle, et la frappa violemment du revers de son épée; puis avertit l'officier que,- s'il ne s'amendait, il subirait une punition exemplaire.

Machiavel, approuve la république romaine d'avoir souvent décimé des légions entières qui avaient fui: « Car, dit-il, en massacrant la dixième partie des coupables, lorsque tous méritent la môme peine, celui qui est puni se plaint du sort ; celui qui ne l'est pas a peur d'en être atteint une autre fois, et se garde bien d'errer de nouveau 1 . »

1 Discours sur TUe-Live, lir. III, cb. xlix.

Le général en chef se fera donc une loi suprême du salut de l'armée *. Celte sage maxime d'un grand homme de guerre correspond à celle des politiques: Le talut du peuple ett la suprême loi.

Il est superflu d'enseigner ici que le général doit toujours tenir sa parole vis-à-vis ses concitoyens, ses soldats et l'ennemi. Non-seulement les principes les plus vulgaires le lui commandent, mais il y trouvera encore un moyen de succès dans les grandes occasions. Le mensonge et la fourbe chez un homme si élevé acquièrent tant de notoriété, qu'au moment où il aurait besoin d'être cru sur parole, il ne rencontre que la moquerie et le déshonneur.

Il n'y a point de justice dans l'armée quand il n'y a pas égalité devant la loi, c'est-à-dire quand tout soldat ne peut concourir aux grades même les plus élevés suivant son mérite. En France, avant la Révolution, les nobles seuls pouvaient être officiers : il en résultait qu'une Toute de soldats , prévoyant que l'instruction ne leur servirait de rien, n'essayaient pas de développer leurs talents, ni de donner carrière à une honorable ambition. A de rares exceptions près, le commandement des armées même était confié à un prince ou à un courtisan qui faisait la risée des ennemis.

Mais quand la Révolution inaugura l'ère de l'égalité ; quand chaque soldat fut convaincu qu'il deviendrait général en chef, s'il déployait de grandes vertus et

1 Monlecuculli, Mémoires, IW. I,ch. m.

des talents supérieurs, l'on vit tout à coup les armées françaises briller par une telle émulation que toutes les célébrités de L'Europe furent effacées par des jeunes gens naguère inconnus et sortant de familles pauvres.

On ne peut s'expliquer qu'en Angleterre, chez un peuple qui aime la liberté, les grades militaires aient été, jusqu'à ce dernier temps, réservés exclusivement aux gentilshommes. Les soldats étaient braves et disciplinés, mais ne déployaient aucun zèle, aucune intelligence, et les officiers se montraient généralement incapables. Depuis cent cinquante ans, ce pays, justement fameux par son génie producteur, n'a donné qu'un seul capitaine distingué, malgré les nombreuses guerres soutenues, tant en Europe que dans les colonies. Cependant il avait reçu depuis longtemps de l'un de ses écrivains l'avis qu'on va lire; mais il arrive ordinairement de nos jours que les hommes de génie sont méconnus ou étouffés, tandis que l'on prône les déclamateurs et les charlatans ignares.

a Quand les grands emplois et les charges considérables sont particulièrement attribuées à la noblesse, dit Lloyd 1 , elle n'attend ces grandes récompenses, et la faveur du prince, que de ses liaisons avec les ministres et les favoris, et nullement de son propre mérite; de sorte que dans la première classe comme dans les inférieures, tout germe de grandes vertus ou de grands talents est étouffé : dans l'une par la certitude de tout obtenir sans

1 Mémoires, ch. m.

rien mériter; dans les autres, par le désespoir de tout mériter sans rien obtenir. Mais dans les républiques, comme tout est égal : le mérite et le talent peuvent seuls obtenir la supériorité -, l'estime publique y est toujours accordée aux grandes vertus et aux actions d'une utilité générale : aussi voit-on que les républiques anciennes et modernes ont produit plus de grands bommes que toutes les monarchies ensemble. »

Observons encore qu'il n'y a point de nation plus redoutable que celle qui aime la liberté ; car les richesses des citoyens deviennent alors celles de la patrie,

Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie *,

chacun s'empresse de fournira ses besoins : ce qui suffit pour la tirer des plus grands embarras.

1 Corneille, Sertor. t act. m, 2.

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