DES TERREURS PANIQUES ET DES MOYENS DE LES CONJURER
Cause et exemples de la terreur panique à laquelle les plus braves soldats sont sujets. — Comment on les en prémunit. — Utilité des harangues. — Péroraison de Zisca. — Bon mot d'Annibal. — Pourquoi une division française éclata de rire à la bataille de Leipzig. — Combien le sang-froid et l'audace d'un patriote ont de pouvoir dans un moment critique. — Exemples. — Ce qu'aurait dû faire Beaurepaire plutôt que de se suicider.
Les armées sont sujettes aux terreurs paniques, c'est-à-dire à la crainte machinale qui provient de l'aversion naturelle que l'homme, comme tout animal, ressent pour ce qui peut nuire à sa conservation ; alors une impulsion irrésistible le porte à s'y dérober par la fuite, à moins qu'une crainte supérieure ne le retienne. Mais quand le péril est immense et inévitable, le désespoir produit souvent une sorte de courage : la nature développe toutes ses forces, et presque toujours avec succès. Ainsi, quand le soldat est, ou croit être dans un danger désespéré, il n'y a rien qu'on n'en doive attendre : placé entre la mort et la victoire, c'est un héros; mais si on le laisse longtemps exposé à un grand danger, et qu'il voie un moyen de s'y soustraire, il s'en-
fuira, parce que le danger présent l'émeut davantage qu'un châtitpent éloigné auquel il espère échapper, sachant qu'on ne peut punir toute une armée '.
Le soldat français , malgré sa bravoure , est peutêtre plus sujet qu'aucun autre à ces sortes de terreurs *. Au siège de Sébastopol en 1855, un capitaine du génie travaillait dans une tranchée, après avoir placé en faction un soldat, en lui recommandant de venir l'avertir si, de loin, il voyait arriver des Russes, et de ne tirer dans aucun cas. Une demi-heure après, il entend un coup de fusil suivi de plusieurs autres : une balle lui casse le bras. Il aperçoit alors un détachement de Français. Il fait des signes, pousse des cris, et tout s'explique. Son factionnaire avait l'imagination tellement troublée que, croyant voir des Russes, quoique la confusion f ût impossible , il avait tiré sur ses camarades qui, le prenant pour un Russe déguisé, avaient riposté 3 .
Un corps de dix mille Français, sur lesquels se trouvaient encore six mille combattants, revenait en 1813 de Leipzig, lorsqu'une centaine de Cosaques, sortant d'un bois, se dirigent veqpries derrières de la colonne. La panique s'empare de cette foule qui crie : Les Co- $aquesl et commence à fuir. Mais une quarantaine
1 Lloyd, Mémoires, ch. h
* Des populations entières en ont été atteintes. En juillet 1789, elles s'imaginèrent que des brigands allaient les attaquer : des villages, des villes en voyaient l'a vant-garde -dans l'arrivée de quelques paisibles voyageurs.
* Je tiens le fait de cet officier lui-môme.
d'officiers mettant l'épée à la main chargent l'ennemi qui rentre avec précipitation dans le bois.
Au commencement de 1814, 4,000 Russes ayant traversé la Moselle campaient à Pont- à-Mousson. Un matin, on aperçoit une charrue sur la côte de Mousson qui domine la ville. On croit que c'est une pièce de canon , que l'armée française arrive ; les fusses se préparaient déjà à la fuite, lorsque arrivèrent des nouvelles rassurantes pour eux.
On prémunit une armée contre les terreurs paniques en lui inspirant de la confiance et en l'instruisant, mais sans parler avec mépris de l'ennemi ; car, 1° elle ne se donnerait point assez de peine pour le vaincre ; 2° au moindre obstacle, à la moindre résistance elle croirait que le général s'est trompé , ou Ta trompée , et elle se découragerait plus promptement. L'instruction lui démontrera que la mort frappe plutôt ceux qui fuient en désordre que ceux qui restent en ligne, bien unis et usant de tous leurs moyens pour se défendre. Une division d'infanterie fuyant est aisément sabrée par quelques escadrons de cavalerie, tandis que si elle se forme en carré, elle luttera avec avantage.
Les grands capitaines de l'antiquité ne manquaient jamais de haranguer l'armée en entrant en campagne et avant chaque bataille; ce qui produisait un immense effet. L'usage s'en est perdu, comme la science de la guerre elle-même ; et quand cette science fut restaurée en France, à la fin du dix-huitième siècle» les généraux de la République française reprirent l'habitude des ha-
rangues. Celles de Napoléon Bonaparte à ses soldats étaient remarquables.
Souvent on rassure par un bon mot une armée effrayée. Giscon, l'un des lieutenants d'Annibal, étant près de lui lorsqu'il faisait la reconnaissance de Farinée romaine avant la bataille de Cannes, lui dit avec effroi que le nombre det ennemis était surprenant et surpassait du double celui des Carthaginois. Ânnibal fronçant le sourcil répondit : Mais il y a une chose plus étonnante encore, Giscon, et à laquelle tu ne prends pas garde. Celui-ci demandant ce que c'était : Ah! dit Annibal en gardant son sérieux, parmi ce prodigieux nombre d'hommes, il n'en est pas un seul gui s'appelle Giscon comme toil L'année ayant aussitôt connu cette plaisanterie reprit courage, parce qu'elle se persuada que son chef était bien rassuré contre l'ennemi, puisqu'il riait au moment du plus grand péril où il se fût trouvé.
Quand celle d'Alexandre le Grand fut rangée en bataille à Issus, ses lieutenants vinrent lui demander s'il avait encore des ordres i leur donner. Oui, répondit-il . il faut envoyer chercher des barbiers pour raser les soldats gui ont la barbe trop longue. Chacun rit de la plaisanterie, et vit dans la gaieté du roi un gage de la victoire 1 .
1 Durant la terrible fusillade de Leipzig, un chien se mit à pour soitre un lièvre. Tout a coup la division de l'armée française qui l'aperçut éclata de rire, se mit à tirer sur ces deux animaux, puis sentit renaître son énergie.
D'autres fois, un appel à l'honneur des soldats est tout puissant. A la bataille d'Orchomène, Sylla, voyant qu'il les haranguait en vain, et que la peur les dominait au point d'oublier le châtiment qui les attendait, descendît de cheval, et saisissant une enseigne courut aux ennemis : « Pour moi, Romains, s'écria-t-il en traversant les cohortes , il m! est glorieux de mourir ici; mais pour vous , quand on vous demandera en quel endroit vous avez abandonné votre général , n oubliez jamais de répondre que c'est à Orchomene. » Ces énergiques paroles les émurent tellement, qu'ils firent volte-face, et demeurèrent vainqueurs.
Zisca, ce grand capitaine trop peu connu, qui gagnait encore des batailles quoiqu'il fût devenu aveugle, ayant taillé en pièces la noblesse de Bohême, marcha sur Prague pour l'assiéger. Ses troupes voulaient absolument piller et détruire cette ville ; mais Zisca avait de hautes raisons politiques pour l'épargner. Il n'y parvint qu'au moyen d'un discours qu'il termina ainsi : a Votre condition est infiniment meilleure et plus désirable que n'est la mienne. Rien de plus touchant et de plus déplorable que mon sort : j'ai perdu l'usage de la vue, et j'achète bien chèrement cette gloire qui nous est commune. J'en remercie Dieu plutôt que de m'en plaindre, puisque vous vous êtes enrichis par mes victoires des dépouilles de vos ennemis qui comptaient s'emparer des vôtres. Que me reste-t-il donc de tant de travaux et de blessures ? Rien qu'une vaine réputation : je dis vaine, puisque vous cherchez à me l'enlever et à
la couvrir d'une flétrissure éternelle, en m'empêchant de sauver une ville florissante dont vous demandez ta destruction. Jetez les yeux sur ma vie et sur mes démarches, et vous verrez par ma pauvreté et mon infortune (si vous n'êtes pas les plus ingrats de tous les hommes) que je n'ai combattu et vaincu que pour vous. A Dieu ne plaise, soldats, qu'on me reproche jamais, ni à vous non plus, une action si lâche et si déshonorante que la ruine et le sac de la capitale du pays où vous êtes nés, et le plus bel ornement de la Bohême 1 ! »
L'audacieuse fermeté d'un seul homme au milieu d'un grand nombre tremblant ou démoralisé a souvent sufli pour les rassurer. En 1789, Mirabeau, menacé par les troupes de la cour, ainsi que la majorité de l'Assemblée nationale dont il faisait partie, répondit au grand-maître des cérémonies qui réitérait les ordres du roi : « Oui, monsieur, nous les avons entendus -, mais vous qui n'avez ici ni place ni droit de parler, allez dire à votre maître que nous y sommes par la volonté du peuple, et n'en sortirons que par la puissance des baïonnettes. »
Le 2 septembre 1792, quand on apprit le siège de Verdun, Danton par son calme et son audace ranima le courage de l'Assemblée législative et du ministère épouvantés. Mais Robespierre manqua d'énergie à l'hôtel de ville dans la nuit du 9 au 10 thermidor. Comme il avait autour de lui des hommes dévoués disposant d'une force
1 Varillas.
118' LITRE m.
armée , il devait immédiatement mettre ses ennemis hors la loi, au lieu de se laisser prévenir par eux.
Néanmoins, il est quelquefois arrivé que sur une assemblée peu nombreuse composée des complices de la résolution qu'il combattait , un homme de courage ait été obligé de recourir aux voies de fait ou aux menaces. Après le désastre de Cannes , un grand nombre de sénateurs romains effrayés s'assemblèrent dans la maison de ttétellus, et résolurent d'abandonner l'Italie. Sri pion, apprenant ce complot , se tourne vers quelques amis : Que ceux, dit-il, à qui le salut de la patrie est cher me suivent. Il se rend de suite chez Métellus, met l'épée à la main et s'écrie : Je jure que je n'abandonnerai jamais la république , et que je ne souffrirai point qv! aucun citoyen F abandonne; et s'adressant ensuite au maître de la maison : Il faut que toi et ceux qui sont ici fassiez le même serment, ou je vous tuerai tous. Ils renoncèrent à leur dessein, non par patriotisme, mais par peur.
Louis XIY étant maître de Narden, de Woerdenet de Oudewater, Amsterdam fut sur le point de se soumettre, ce qui eût entraîné la perte de toute la Hollande. On en délibéra dans une assemblée générale. La plupart soutenaient qu'il fallait rendre la ville ; mais Hasselaer, grand baillif, et Hop, pensionnaire de la ville, s'y opposaient énergiquemenLCes deux citoyens, voyant que là brigue était si forte qu'on ne voulait point les écouter, ouvrirent une fenêtre, et menacèrent d'appeler le peuple, si l'on ne changeait de sentiment.
Cette menace étonna les plus résolus, qui préférèrent oe pas s'obstiner plutôt que de s'exposer à la colère du peuple. Ainsi deux hommes sauvèrent la Hollande 1 .
Quand le conseil défensif de Verdun eut résolu de rendre la ville au roi de Prusse, Beaurepaire, qui la commandait, ne pouvant réussir à lui faire changer de résolution, se fit sauter la cervelle. Ce brave homme ne savait point qu'en pareille occurrence un exemple réussit mieux que le désespoir. S'il avait connu le beau trait de Scipion, et cassé la tête au plus coupable du conseil, les autres terrifiés eussent sans doute compris l'argument.
1 Histoire de la guerre de Hollande depuis 1672 Jusqu'en 1677.