DE L'UNITÉ DU COMMANDEMENT ET DE SON INDÉPENDANCE
Preuves du danger de confier à deux ou à plusieurs chefe le commandement d'une année. — Détails nouveaux sur un grand conseil de guerre tenu avant la bataille de Leipzig^ar Napoléon I f r . — Utilité de l'indépendance d'un général en chef. — Exemples de désobéissance utile à leur patrie donnés par trois généraux célèbres. — Comment un ordre arrivé de la capitale faillit entraîner la perte de la bataille da Fleuras.
« Les grandes entreprises, disait Walstein, ne peu- « vent guère réussir que sous la conduite d'un seul « homme ; elles échouent ordinairement quand plusieurs a s'en mêlent. Les Romains ayant chassé leurs rois « furent contraints dans les dangers de leur nouvelle « république à créer des dictateurs avec une puissance <c souveraine. Le roi de Suède agit seul ; c'est par là « qu'après de si faibles commencements il se trouve « victorieux au delà de ses espérances. La multitude « des maîtres a causé depuis peu la perte des meilleurs « soldats du monde, et mis l'Empire près d'une entière « subversion. Cet exemple prouve assez que l'autorité « s'affaiblit dès qu'elle est partagée. La crainte de la « honte et le désir de la gloire nous font agir vigoureu-
« sèment quand elles ne regardent que nous. Si ces c choses sont communes, on néglige la réputation et « le blâme où Ton a peu de part. Le même inconvé- « nient se rencontre dans les' négociations ménagées « par plusieurs. Le nombre nuit au secret 1 . »
Déjà Polybe, le plus judicieux des historiens militaires, avait signalé le danger de placer deux chefs à la tête d'une armée. Il nous apprend 2 qu'Emile voulait 'éviter une rencontre à Cannes, parce que cette vaste plaine laissait à Ànnibal la faculté d'employer toute sa cavalerie, supérieure à celle des Romains ; mais Varron, son collègue, profita du lendemain, jour de son commandement, pour livrer bataille, ce qu'il n'eût point fait sans la jalousie qu'il avait conçue.
Quintius et Agrippa envoyés contre les Éques, ce dernier vit du péril dans le partage du commandement, et exigea que son collègue en fût seul chargé. « 11 faut, dit-il, que dans les graves occasions il n'y ait qu'un seul chef 3 . » En efiet, les Romains se sont toujours mal trouvés d'avoir partagé le commandement de l'armée entre les deux consuls, car son unité est le plus grand de tous les avantages. Un chef médiocre est moins dangereux que deux éminents qui ne sont pas d'accord.
Les Athéniens étaient encore plus prodigues du commandement en élisant dix généraux, dont chacun le
* Histoire de Louis XITT, liv. XXXI, p. 129.
' Lit. lU, ch. xxiu.
• Tite-Live.
prenait à son tour. Mais heureusement, dans un grand danger de la patrie, Aristide, sentant que la jalousie allait faire triompher les barbares, céda son tour à Miltiade qu'il jugeait le plus digne. Les huit autres généraux, se croyant obligés de montrer le même désintéressement, l'imitèrent, et la patrie fut sauvée 1 .
Les républiques italiennes ayant l'habitude de nommer plusieurs généraux furent souvent battues à cause de cette imprudence, comme les Français aux quinzième,* seizième et dix-septième siècles. Quoique Napoléon I er se réservât le commandement suprême, il eut à regretter la restauration des maréchaux de France à chacun desquels, dans la même campagne, il confia le commandement d'un corps d'armée, c'est-à-dire d'une trentaine de mille hommes. Si j'avais le temps de publier son histoire, je montrerais qu'en Espagne comme en Allemagne , notamment dans la fatale campagne de 4813, la jalousie que ces maréchaux avaient conçue l'un contre l'autre contribua beaucoup à ses revers.
Je ne parle pas même de la mollesse qui s'empara d'eux lorsqu'ils furent comblés de richesses et d'honneurs-, l'Empereur s'en aperçut trop tard. En 1813, après la bataille de Dresde, les coalisés se décidèrent ti suivre le conseil de Moreau et de Bernadotte. «t Évites, disaient ceux-ci, tout engagement contre Napoléon avant d'avoir réuni sur le même point une armée au moins double de la sienne, car il est si habile tacticien
1 Pluurque, Vie d'Aristide.
qu'il vous battra toujours à nombre égal. Tandis que tous réunirez vos forces , épuisez les siennes par des marches, contre-marches et pourparlers. Présentez-lui donc souvent la bataille sans l'engager. » Ce plan fut habilement exécuté; l'armée de Napoléon, en grande partie composée de recrues, diminuait chaque jour, tandis que celle des coalisés augmentant sans cesse se concentrait sur Leipzig, pour livrer une bataille décisive.
Quand Napoléon reconnut qu'on l'avait joué, qu'il ne pouvait plus mettre en ligne que 180,000 hommes, tandis que ses ennemis en pouvaient mettre le double, il eut le pressentiment de sa défaite prochaine. Alors il réunit à Dûben un grand conseil de guerre où il exposa le projet suivant: « Au lieu d'engager une bataille contre des troupes plus exercées, et beaucoup plus nombreuses, marcher sur Berlin, s'en emparer $ rappeler toutes les garnisons de l'Elbe et de l'Oder , ce qui ajouterait 160,000 hommes à son armée, et tenir ainsi les coalisés entre lui et le Rhin. La France est encore en état de leur résister, disait-il : je la soulèverai contre eux. En même temps, je couperai leurs communications et leur retraite, et tomberai sur leurs derrières, après avoir fait reposer mes troupes. » Mais comme cet ingénieux plan forçait l'armée française à guerroyer encore un hiver au moins, presque tous les maréchaux remontrèrent qu'on était assez fatigué, et qu'il. valait mieux limer de suite la bataille. — Eh bien, nous la livrerons, dit F Empereur, mais comment tourner a-t- elle? Dès que
la séance fut levée, il se plaignit avec amertume en présence de quelques intimes. Ils sont trop riches, s'écria-t-il, ils veulent aller passer l'hiver dans leurs hôtels à Paris et jouir ! /...
Outre que le commandement ne doit pas être partagé, il faut encore que le général jouisse d'une grande liberté, et ne soit pas dépendant des ordres d'un ministre ou d'un cabinet. Voilà pourquoi les monarques capables de commander eux-mêmes leurs armées ont eu tant de supériorité sur leurs ennemis. Tite-Live, discutant la question de savoir si Alexandre le Grand aurait triomphé des Romains, s'exprime ainsi : « Non-seule- « ment les rois ne connaissent pointtous les obstacles qui <( nuisent aux généraux subordonnés à un sénat, mais « ils sont maîtres des temps et des événements. Loin « d'être obligés de suivre une impulsion étrangère, ils « donnent le mouvement à tout. »
ce L'indépendance, dit aussi Âmelot de la Houssaye « dans ses réflexions sur Tacite, est un grand avantage « dans un général d'armée pour l'exécution des grandes « choses. Germanicus aurait achevé de subjuguer toute « l'Allemagne, si Tibère n'eût pas été jaloux de sa « gloire. Le duc d'Aibe aurait pris Rome et le pape, « si Philippe II son maître eût été de l'humeur de « Charles-Quint. Le comte de Rantzau, qui fut depuis « maréchal de France, aurait infailliblement surpris la
1 Ce fait m'a été attesté parmn de mes amis, témoin qui mérite là plus grande confiance.
9 citadelle de Gand, où il y avait alors beaucoup de prii sonniers français, portugais et catalans, si M. Des- « noyers, qui gouvernait tout sous l'autorité du cardinal « de Richelieu, eût voulu seconder cette entreprise ; « au lieu qu'il la fit échouer, pour empêcher que le « comte, dont il haïssait la personne, ne devint trop t considérable à la cour par un si grand service. Le « maréchal de La Mothe-Houdancourt aurait amené le « roi d'Espagne prisonnier à Paris, si la régence n'eût « pas été entre les mains de sa sœur, qui préféra en « cette rencontre les intérêts de son frère à ceux de son a fils. »
Le gouvernement dont le siège est éloigné du quartier général doit donc être très-circonspect dans ses ordres, qui peuvent être impraticables ou funestes. Voici trois exemples qui le prouvent.
L'empereur d'Autriche manda à Eugène de Savoie de ne pas livrer bataille aux Turcs. Cet ordre arriva au moment où le général avait pris toutes ses mesures ; car il voyait la nécessité de ne pas la différer, le moindre retard pouvant devenir funeste. Il remporta cette fameuse victoire de Zentha où périrent 25,000 Turcs : leur armée fut dispersée, et le Grand Seigneur forcé de souscrire la convention de Carlowitz si favorable à la chrétienté. Hais le vainqueur fut mis aui arrêts et destitué par l'empereur , qui , rougissant enfin de cette injustice, rendit toute sa confiance au sauveur de l'Empire.
Sur la fin de 1793, Hoche reçut de Paris l'ordre de
marcher sur Trêves et de s'en emparer. Jugeant cette marche périlleuse et sans utilité, il prit ses quartiers d'hiver. Le comité de salut public le fit incarcérer à tort, parce que le général avait. fait valoir de bonnes raisons, et d'ailleurs n'était nullement suspect. Mais on le rendit à la liberté, sans même le faire juger, et en lui confiant un commandement plus important.
Six mois plus tard, Carnot ordonna, la veille de la bataille de Fleurus, à Jourdan, qui commandait Tannée de Sambre-et-Meuse, d'en détacher 18,000 hommes. Le général comprit qu'un tel détachement, qui formait la cinquième partie de son armée, la ferait battre infailliblement. Des représentants du peuple, se trouvant en mission près de lui, ayant partagé sa conviction, prirent sur eux de contremander l'ordre de Carnot, et la bataille fut gagnée.