DES QUALITÉS DU GÉNÉRAL ES CHEF
de l'ivrognerie et de la lubricité. — Déplorable mort d'un général. — Vraie cause de l'assassinat de Henri IV. — Habitudes des généraux et des officiers de Louis XV. — Que l'amour du faste rend voleurs ceux qui en sont atteints. — Glorieuse pauvreté de quelques grands hommes. — Qu'une vaste instruction est requise chez le général en chef. — Que celutai doit être jeune. — Mot de Lamennais à l'auteur.
Un général d'armée doit fortifier son corps, son moral et son esprit, et il n*y parviendra point sans la sobriété et la modération en toutes choses.
L'ivrognerie est un vice honteux, qui non-seulement abrutit l'homme et abrège sa carrière , mais encore l'eir pose à des surprises et à donner des ordres insensés , ou i oublier d'en donner quand ils sont urgents. Toutefois, elle est encore moins dangeureuse que l'excessive galanterie. Dès que Marc-Antoine s'éprit d'une folle passion pour Cléopàtre, il devint mou et efféminé, oublia tous* ses devoirs et tomba dans le mépris, « Ainsi, dit Plutarque, dans l'impatience de la revoir et d'aller passer l'hiver près d'elle, il commença la guerre contre les Parthes avant que la saison le permit, et ne se servit des moyens qu'il avait en mains qu'avec précipitation
et désordre, étant tout transporté et hors de lui-même et comme ensorcelé par des breuvages, tournant toujours les yeux vers l'objet aimé. »
Après cette campagne, où il fut forcé de battre en retraite, ce général se déshonora complètement en perdant la bataille d'Actiurn contre Auguste, qui lui était pourtant bien inférieur en forces' et en talents. Avant que les deux flottes en vinssent à l'abordage, les soixante vaisseaux, de Cléopâtre, tremblante de peur, déployèrent leurs voiles et s'enfuirent. Antoine, oubliant alors ceux qui se faisaient tuer pour lui, la suivit aussitôt : sa flotte, sans chef et sans ordres, fut détruite sans difficulté. Il faut lire dans les historiens de l'antiquité la mort honteuse de ce triumvir, pour cpmprendre l'horreur que doit inspirer la faiblesse chez un homme chargé de conduire les autres.
Plus d'un bon, loyal et courageux républicain se perdit par son amour pour madame Roland. Hérault de Sechelles, ayant perdu quinze jours dans une campagne d'Alsace près d'une femme dont il s'était amouraché lors d'une mission, permit ainsi à Saint-Just et à Billaud- Varennes, ses envieux ennemis, d'intriguer contre lui dans le sein du comité de salut public, et de le forcer à en donner sa démission. Son supplice en fut la conséquence.
Sur la fin du dix-huitième siècle, un illustre général en chef, à peine âgé de trente ans, apprit que sa femme était en route pour le rejoindre à son quartier général. Comme il était atteint d'unç maladie dont il désirait
lui dérober la connaissance, il demanda au chirurgien en chef un remède qui le guérit promptement. Celui-ci chargea l'un de ses aides d'administrer chaque jour trois cuillerées de ce remède. L'aide vint le matin en donner une au général , en disant qu'il reviendrait à midi. Mais il retrouva la bouteille vide : interrogeant son malade, celui-ci s'écria : Est-ce que vous me prenez pour un poulet; que peut me faire une cuillerée de cette potion ? — Eh bien ! il est temps de faire vos dernières dispositions. En effet, le général mourut dans d'atroces douleurs quelques heures après. Le bruit courut qu'il avait été empoisonné par un de ses rivaux.
Ce fait, que je tiens d'une source sûre, démontre d'abord que l'incontinence est fort périlleuse; en second lieu qu'il faut bien se garder, dans quelque occasion que ce soit, de vouloir réparer une imprudence par une plus grave encore.
Henri IY fut mis à mort non pas, comme on le croit vulgairement, par le fanatisme religieux, mais parce qu'il était sur le point, pour posséder la princesse de * Condé, d'embraser toute l'Europe, lasse alors de guerres sanglantes. Il avait perdu les avantages de la bataille de Coutras, en 1587, à cause d'une femme. « La vaillance du roi de Navarre, dit Mézeray, se signala bien plus en cette journée que ne fit sa conduite à en recueillir les avantages ; car, bien loin de tirer droit vers l'armée étrangère, comme le prince de Condé le voulait, il perça dans la Gascogne , où le violent amour qu'il avait pour la comtesse de Guiche l'attirait comme
par force. » En 45V)5, ce roi emmena au siège d'Amiens sa favorite Gabrielle d'Estrées; mais les murmures des soldats et les reproches du maréchal de Biron le forcèrent enfin à la renvoyer.
Ànnibal, que l'on doit considérer comme le plus parfait capitaine qui ait jamais existé, était aussi chaste que tempérant. « 11 ne soupa jamais sur des lits de repos, et ne buvait jamais que très-peu de vin, dit Justin. 11 joignait à cette sobriété une continence si exacte, environné qu'il était de tant de belles captives, qu'on ne l'eût pas cru né en Afrique. » Pbilopœmen, Épaminondas, Scipion l'Africain étaient aussi très-chastes et tempérants 1 .
L'incontinence entraîne encore dans un autre vice honteux, le faste-, car on veut briller aux yeux des femmes. « Après la conquête de l'Asie, dit Vertot, les Romains tombèrent dans une telle corruption, qu'ils introduisirent dans leurs festins des chanteurs et des baladines. Les jeunes gens en faisaient l'objet de leurs ridicules affections; ils se frisaient comme elles, ils affectaient même d'imiter le son de leur voix et leur-démarche lascive -, ils ne surpassaient ces femmes perdues que par leur mollesse et leur lâcheté. Aussi Jules César, qui connaissait la délicatesse de cette jeunesse efféminée, ordonna à ses soldats à la bataille de Pharsale, au lieu de lancer de loin leur javelots, de les porter droit au visage. Il arriva, comme ce grand homme
1 Tous les auteurs anciens sont d'accord sur ces faits.
l'avait prévu, que ces jeunes gens idolâtres de leur beauté se tournèrent en fuite, de peur de s'exposer à être défigurés par des blessures et des cicatrices. »
Quand Y état-major français fut corrompu par les vices de Louis XIV, un grand nombre de généraux et d'officiers se fardaient, et ne se couchaient jamais sans avoir le visage couvert de rouelles de veau, pour se conserver le teint frais 1 . Sous Louis XV, ce fut encore pis. Les maréchaux de France, presque tous grands seigneurs, plats et ignares courtisans, se poudraient les cheveux, se fardaient le visage et se parfumaient. Dans la campagne de 1757 en Saxe, les généraux alliés, commandés par Soubise, étaient réunis dans Gotha, ville fortifiée, avec 8,000 hommes de toutes armes. Seidlitz, général prussien, tenta de les déloger avec 1 ,500 chevaux qu'il rangea sur une seule ligne en courant sur la place. Soubise était sur le point de se mettre à table, lorsqu'il reçut la nouvelle de ce coup de main. Il se crut attaqué par toute l'armée prussienne, et prit la fuite avec ses soldats-, les autres généraux l'ayant imité, Seidlitz s'empara de la ville et d'un grand nombre de secrétaires, valets de chambre, cuisiniers, comédiens, coiffeurs, marchands de nouveautés, singes et perroquets qui suivaient l'état-major français. Il s'empara aussi des bagages, où l'on trouva des caisses entières d'eau de lavande, de parfums, de blanc, de rouge, de manchettes et de parasols 3 .
1 Folard, Comment, sur Polybe.
1 Tempelhof.
L'amour du faste rend généralement voleurs ceux qui eu sont atteints, car on ne peut le satisfaire qu'au moyen de beaucoup d'argent-, de sorte qu'on expose les armées à la haine des peuples et à des désastres. Cependant Fhistoire n'accorde ses éloges qu'aux généraux qui ont su rester pauvres, nonobstant leur facilité de s'enrichir.
Après la mort d'Épaminondas, qui avait affranchi la Grèce, on ne trouva chez lui pour tous meubles qu'une broche et une marmite.
Marcus Curius, après avoir vaincu les Sabins, se contenta de la même portion de terre que les soldats, disant que c'était être mauvais citoyen que de n'être pas* satisfait de ce qui suffit aux autres.
Scipion Émilien se nourrissait ordinairement de pain, qu'il mangeait en donnant ses ordres.
Lucius Mummius,' qui prit Gorinthe et remplit l'Italie de tableaux et de statues, bien loin de s'enrichir de ces dépouilles, mourut si pauvre, que le sénat dota sa fille aux dépens du trésor public. Aristide et Cn. Scipion avaient aussi donné des exemples de ce noble désintéressement.
Cynéas, ambassadeur de Pyrrhus, ayant offert à Fabricius une grosse somme d'argent, celui-ci la refusa, disant qu'il aimait mieux commander à ceux qui possédaient des trésors que d'en posséder lui-même.
Un général évitera ces vices en cultivant son moral et son esprit par une étude assidue de la philosophie, de l'histoire et de Ur politique. Il y apprendra en même
temps à connaître les hommes, et à prévoir l'avantage ou l'inconvénient de ses propres idées, comme de celles qu'on lui suggérera. Les capitaines les plus renommés de l'antiquité et des temps modernes étaient trèsinstruits et vraiment hommes d'État. Alexandre avait eu pour précepteur le plus grand philosophe de l'antiquité; et tandis qu'il guerroyait en Asie, il correspondait encore avec son maître. An ni bal, César et Frédéric II étaient aussi prodigieusement instruits. Sans l'exemple d'Annibal, qui osa traverser les Alpes pour se rendre en Italie, et surprendre l'armée romaine, Napoléon n'eût peut-être point songé à les traverser à son tour pour tomber sur les Autrichiens.
Alexandre commença ses guerres à l'âge de vingt ans-, Scipion commandait en chef l'armée romaine à vingttrois; Annibal en avait vingt-six lorsqu'il entra en Italie ; Bonaparte n'en avait pas vingt-sept lorsqu'il s'immortalisa dans le même pays. Au contraire, la plupart des généraux âgés se sont fait battre, parce que la diminution des forces physiques leur interdit la même activité : les forces morales se transformant, une prudence excessive les enlace; l'audace disparaissant, ils ne veulent pas donner quelque chose au hasard, comme le recommande Montecuculli 1 . Un homme de soixantedix ans ne comprendra jamais que des soldats peuvent marcher toute la nuit sans nourriture et combattre toute la journée. Son instruction n'a pas diminué, mais
1 Mémoires, liv. I, ch. su.
il n'a pu acquérir en expérience ce qu'il a perdu en force et en audace. Si, dans la poéçie même, Corneille comme tant d'autres a perdu son génie en approchant de la vieillesse ; si ses tragédies à'Agèsilaa et à' Attila ne ressemblent aucunement à celles de Cinna et de Polyeucte, qu'est-ce pour un chef d'armée qui outre l'inspiration a besoin de forces physiques, non pas tant pour l'utilité dont elles sont, que pour leur intime relation avec l'esprit et le moral 1 ?
* Ud soir Lai rennais me disait avec son exagération habituelle» qui pourtant avait ici un fond de vérité : Voyez-vous, mon ami, passé cinquante, cinquante-cinq ans au plus, on ne peut plus écrire bien : on est pris de là; .et il indiquait son estomac.