CHAPITRE VII
QU'UN GÉNÉRAL EN CHEF NE DOIT POINT S'EXPOSER A ETRE PRIS Nff TUÉ.
{^e le deroir d'an général en chef est de diriger et de surveiller les opérations, mais non de se battre. — Que sa mort pourrait entraîner la perte de toute son armée. — Dans quel cas il doit se jeter dans la mêlée. — Noble action d'Eugène de SaTOie.
La bravoure, qui est une qualité essentielle du général d'armée, ne doit point exclure la prudence. Son devoir n'est pas de combattre et de s'exposer au danger, mais de diriger la multitude qui lui est confiée. « Dans toutes « les occasions, dit Plutarque, où le péril .auquel il s'ext pose est d'un grand poids pour le suçote d'une affaire, « il doit payer de sa personne, et aller tète baissée sans c se ménager, et sans écouter ceux qui disent qu'un bon « général doit mourir de vieiHesse , ou du moins nou- « rir vieux ; mais lorsque 1'arvantage qui reviendra de sa « victoire ne peut être que médiocre, et qu'au contraire « par sa défaite tout est perdu, personne ne demande « qu'il fasse l'action d'un soldat qui peut amener le « désordre de toute l'armée. » Un jour que Gharès montrait aux Athéniens les blessures qu'il avait reçues pendant son généralat, et son bouclier percé d'e
pique: « Et moi, s'écria Timothée, quand j'assiégeai* « Samos, un trait étant venu tomber assez près de moi, « feus honte de m* être exposé sans nécessité en trop a jeune homme, et plus qu'il ne convenait au chef d'une « importante armée ! »
En effet, en se jetant dans la mêlée, un général ne pourrait observer, tant par ses propres yeux que par les rapports, tout ce qui se passe sur l'immense ligne de la bataille, ni pourvoir aux incidents nombreux qui surgissent. En second lieu, s'il est tué ou grièvement blessé ou fait prisonnier, l'armée se trouverait également sans ordres 1 , et de plus démoralisée au point qu'une sanglante défaite pourrait prendre la place d'une victoire probable.
Il est donc extrêmement rare qu'un grand capitaine ait été tué ou pris. « En quoi je trouve qu'Annibal a excellé, dit Folard, c'est que pendant tant d'années qu'il a fait la guerre, quoique les conjonctures ne lui aient pas toujours été favorables , il a eu l'adresse d'engager souvent ses ennemis dans des actions particulières , sans que jamais ses ennemis aient pu le tromper lui-même, malgré le grand nombre de combats considérables qu'il a donnés : tant étaient grandes les précautions qu'il prenait pour la sûreté de sa personne! Et l'on ne peut en cela que louer sa prudence. Toute une armée périrait , que tant que le général subsiste et peut agir, la fortune lui fait naître quantité d'occasions de réparer ses pertes. Mais lui mort, l'armée n'est plus que comme un vaisseau qui
a perdu son pilote. Quand elle serait assez heureuse pour remporter la victoire et abattre ses ennemis, ce bonheur ne lui servirait de rien, parce que toutes les espérances sont fondées sur les chefs. Ceci soit dit pour ces généraux qui, ou par vanité ou par une légèreté puérile ou par ignorance ou par mépris de leurs ennemis, tombent dans de pareilles fautes. »
11 n'y a qu'un seul cas où le général doive exposer sa vie : c'est quand les troupes faiblissent dans une bataille d'importance capitale, et que sa seule présence les peut ranimer. Il ne fait alors que risquer 1e tout pour le tout. Eugène de Savoie, près de perdre la bataille de Malplaquet, se jeta dans la mêlée : il fut dangereusement blessé. Les officiers qui l'entouraient, voyant son sang ruisseler, le suppliaient de se retirer un instant pour se faire panser. Qu'importe de se faire panser, si nous devons mourir ici? s'écria-t-il. Et si nous en revenons, il y aura assez de temps pour cela ce soir. L'armée enthousiasmée par cette grandeur d'âme remporta la victoire.
Tant qu'Asdrubal jugea sa vie nécessaire, il n'exposa point sa personne et sut, comme son frère Annibal, se préserver des coups des ennemis. Mais quand il fut convaincu que la fortune l'abandonnait, il chercha du secours dans un beau désespoir, après avoir fait tout ce qui pouvait contribuer à la victoire : il trouva la mort. « Bel exemple, dit Polybe, peur ceux qui sont chargés de la conduite d'une guerre 1 Ils doivent apprendre de là deux choses : la première, à ne pas
tromper, en s' exposant témérairement, les espérances de ceux qui ont mis en eux leur confiance; et la seconde, à ne point joindre l'infamie aux malheurs par un trop grand amour pour la vie. »
Quand , en 1814 , Napoléon vit ses armées détruites, il imita cet illustre général, et chercha la mort, mais en vain.