‹ L'esprit de la guerreChapitre 30 sur 158 · DE LA CONNAISSANCE DE L'ENNEMI · texte numérisé non relu

DE LA CONNAISSANCE DE L'ENNEMI

Le géaéral en chef doit surtout s'attacher à connaître son ennemi. — Exemples fameux. — Comment il doit opérer suivant les différentes circonstances. — Qu*il ne faut jamais entreprendre une affaire avee des forces insuffisantes. — Que les généraux vantards sont ordinairement battus. — Que c'est en vain qu'un général croit s'excuser en ' alléguant la supériorité de l'ennemi, ou la trahison, ou l'incapacité de l'un de ses propres lieutenants. **

Un général en chef doit s'attacher par-dessus tout à connaître d'avance le caractère et les talents du général ennemi, le nombre, le moral et la qualité de ses troupes, et enfin le pays tant au point de vue de ses accidents géographiques que des dispositions des habitants et des ressources qu'il peut fournir en vivres et en munitions. « Qui peut connaître au juste l'état respectif de aes forces et de celles de son ennemi est difficilement battu,» ditVégèce 1 .

Annibal, après être sorti comme par miracle d'un marais qu'il avait été forcé de traverser, s'informa curieusement de la situation des Romains, et de la nature du pays qu'il avait à traverser pour aller près d'eux. II*

1 Intt. mit., lir. HI, en. v.

apprit que Flaminius qui les commandait n'était parvenu à ce rang qu'en flattant la plèbe, mais manquait de talent, quoiqu'il se crût très-habile. Alors il estima qu'en se transportant au delà de son camp, et en ravageant sous ses yeux la campagne qui était très-riche, la crainte des railleries forcerait ce consul à sortir de ses retranchements, pour accepter la bataille contre lui dont les forces étaient en ce moment supérieures.

En effet, Flaminius prit pour une insulte le dégât fait sous ses yeux, dans son propre pays. En vain son conseil de guerre le voulut détourner d'attaquer l'ennemi avant l'arrivée de l'autre consul qui doublerait la force de l'armée, il se mit en marche sans reconnaître les lieux, et livra cette célèbre bataille de Trasimène où il tomba dans les pièges du Carthaginois, et perdit la vie. Les deux tiers de l'armée romaine périrent, même sans avoir pu combattre.

Rien n'est donc plus important pour un général que d'étudier le caractère et les habitudes de son adversaire. « C'est être ignorant et aveugle dans la science de commander les armées, dit Polybe, que de penser qu'un général ait quelque chose de plus important à faire que de s'étudier à connaître les inclinations et le caractère de son antagoniste. Comme dans un combat singulier on ne peut se promettre la victoire si l'on ne parcourt des yeux tout son adversaire pour découvrir quelle est la partie de son corps la moins couverte , de même il faut qu'un général cherche attentivement dans celui qui lui est opposé, non quelle est la partie de son corps

la moins défendue, mais quel est dans son caractère le faible et le penchant par où on peut le plus aisément

le surprendre Otez d'un vaisseau le pilote qui le

gouverne, bientôt il tombe avec son équipage sous la puissance de l'ennemi. Il en est de même d'une armée dont on surprend le général par adresse et par artifice 1 . »

Voilà pourquoi Annibal faisait une étude attentive du caractère de chaque nouveau consul qui lui était opposé. Il gagna sur Sempronius la bataille de la Trébie en irritant son humeur trop fougueuse , et celle de Trasimène en excitant la vanité de Flaminius. De tous les généraux romains jusqu'à Scipion l'Africain, Fabius seul sut opérer contre lui. Se sentant inférieur comme tacticien, et ne commandant que des troupes démoralisées, il s'attacha à traîner la guerre en longueur, en évitant toute rencontre. Les Romains ne pouvaient qu'y gagner, parce que durant ce temps ils levaient et exerçaient des recrues , tandis que les forces d'Annibal diminuaient par la destruction latente que la guerre comporte.

Lorsqu'un général a affaire à un homme audacieux et entreprenant , mais d'une intelligence bornée, et qu'il craint d'être attaqué soit quand une partie de son armée fourrage, soit dans ses marches, il doit alors, plutôt que de redoubler de précautions, l'attaquer à ('improviste, après lui avoir tendu un piège par une

» Ut. m, xvn.

fausse attaque. Quand l'adversaire prend peu de précautions, parce qu'il a une haute opinion de ses forces, ou qu'il est débauché et indolent, il faut eneore en ce cas chercher à le surprendre avec diligence. On surprend aisément aussi les hommes d'un esprit lent, sans génie et trop circonspects, parce qu'ils sont portés à juger l'ennemi d'après eux-mêmes. Incertains ou tremblants sur les choses dont la responsabilité pèse sur eux, ils laissent échapper les occasions favorables qui se présentent. Un général français, très-brave d'ailleurs, répondait à tous ceux qui lui indiquaient les bonnes occasions d'entreprendre : On ne peut pas tout faire à la fois.

Mais il y a imprudence manifeste à se jeter dans une affaire avec des forces insuffisantes, surtout contre un adversaire qui a déjà donné des preuves de son intelligence. Quand on le fait, c'est par ignorance ou présomption. Ainsi Flaminius n'avait obtenu le consulat que sur sa promesse de revenir victorieux en traînant enchaînée dans son triomphe l'armée d'Annibal. Au moment de livrer bataille, il s'était muni de chaînes pour attacher ses prisonniers, et de chariots pour charger le butin. Se vanter c'est presque accuser sa propre incapacité, comme on en va voir encore trois exemples.

Les Carthaginois assiégeaient Syracuse; le roi Agathocle qui s y était renfermé, se voyant près de succomber, laissa quelques troupes dans la place, s'embarqua avec le reste, aborda en Afrique, brûla ses vaisseaux et marcha sur Carthage. Les citoyens de cette ville, fu-

rieux de la diversion, lèvent une grande armée. Hannon, choisi pour la commander, promet de leur amener ane si grande quantité de prisonniers que le prix des esclaves tombe presque à rien. Cependant il fut battu : ce qui ne fut pas tué dans son armée fut enchaîné par Agathocle avec les fers que les vaincus avaient euxmêmes apportés.

Les Rhodiens, se croyant sûrs de vaincre Cassius, Ton des meurtriers de César, apportèrent aussi des chaînes pour attacher les prisonniers qu'ils avaient déjà vendus comme esclaves. Haïs ils perdirent la bataille, et les Romains employèrent ces chaînes contre eux.

En 1854, un amiral anglais se vanta d'aller souper bientôt avec son état-major dans le palais du czar. Il ne pat même aborder jusqu'à Cronstadt, et se fit huer.

Un général battu s'excuse ordinairement en disant : Uermemi possédait une cavalerie ou une artillerie supérieure à la mienne; un de mes lieutenants n'a pas exécuté, ou a mal exécuté tel ordre, etc.

Ces excuses ne sont pas même recevables, car on est tenu de reconnaître en quoi l'ennemi est supérieur, et de paralyser cette supériorité par des mesures habiles. Montesquieu, en répétant 1 d'après plusieurs auteurs qu'Annibal ne dut sa supériorité qu'à sa cavalerie, répète une niaiserie. Si les Romains avaient possédé une cavalerie plus nombreuse, le Carthaginois eût fait ses recrues surtout en chevaux , ou livré bataille dans des

1 Grandeur et décadence des Romains.

lieux où cette arme devenait inutile : il n'eut pas besoin de cavalerie à Trasimène pour tailler en pièces l'armée ennemie. Celle-ci ne fut si longtemps battue par ce grand capitaine que par l'inhabileté de ses généraux qui , en chaque rencontre, tombaient dans une embuscade nouvelle} ce qui est honteux pour un général, parce qu'il dépend toujours de lui d'éviter un piège.

C'est encore en vain qu'un généralissime croit s'excuser sur la trahison d'un de ses lieutenants, puisqu'il a commis une faute en le plaçant ou le laissant à la tête d'un corps d'armée. La plupart des accidents doivent être prévus ; par exemple, si un ordre important n'arrive pas à destination, pourquoi n'y envoyer qu'un seul officier P ou s'il tombe aux mains de l'ennemi, pourquoi ne l'avoir pas expédié en chiffres ou verbalement? Dans la campagne de France, en 1814, Napoléon avait formé un plan très-habile qui consistait à se jeter avec toutes ses forces sur les communications des alliés. Mais l'ayant % adressé à l'impératrice à Paris, l'officier chargé de le porter tomba entre leurs mains; de sorte que l'ennemi, connaissant ainsi le projet de l'Empereur, groupa des forces éparses jusqu'alors, et le fit échouer.

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