‹ L'esprit de la guerreChapitre 31 sur 158 · DES .RECONNAISSANCES · texte numérisé non relu

DES .RECONNAISSANCES

Qu'il y a deux sortes de reconnaissances. — Faute du roi de Prusse et ' du due de Brunswick en 1792. — Comment on parvient à la connaissance exacte des faits. — Anecdotes sur la mort et la cause de la défection de Moreau. — Des deux espèces d'espions. — De l'usage des aérostats.

La connaissance de la géographie et de la statistique militaire est indispensable au général d'armée. On en-# tend par la première la description topographique du théâtre de la guerre f ainsi que les avantages et les obstacles que la nature et l'art offrent aux entreprises. La seconde est la connaissance des éléments de la puissance de l'ennemi, c'est-à-dire de ses forces numérique et morale, de ses munitions, de ses subsistances et de ses moyens de recrutement. Celle-ci, en quelque sorte métaphysique, est plus difficile à acquérir que la première qui est mathématique. En 1792, le roi de Prusse et le duc de Brunswick, généralissime des coalisés, croyant trop facilement aux rapports des émigrés, s'attendaient à ne rencontrer en France que des citoyens tremblants et une armée sans discipline. Ils lancèrent donc un manifeste insolent qui , loin d'ébranler les ré-

volutionnaires, leur inspira une audace qu'ils ne se connaissaient point eux-mêmes.

En ce qui concerne la géographie, on doit se munir de cartes exactes. Mais comme souvent ceux qui les dressent sont ignorants ou sans conscience, le général doit avoir assez d'habitude et de perspicacité pour distinguer les bonnes, comme un juge habile voit bien si un témoin dit la vérité.

En présence de l'ennemi, ces documents seront complétés par des reconnaissances. Il y en a de deux sortes : celle des localités ou du terrain pour les mouvements de la tactique -, et celle de la position de l'armée ennemie. Quelquefois elles se font toutes deux par la même opération. Le général en chef doit savoir les faire lui-même * -, et, quand le temps lui manque, discerner les officiers qui en sont capables. Aujourd'hui l'on en abandonne le soin aux chefs (Télat-major, catégorie savante ou réputée telle. Il s'ensuit, quand ceux-ci sont incapables, que lq? généraux en chef éprouvent

'' On sait que Moreau fut tué tandis qu'il faisait une reconnaissance. L'armée française crut qu'on se moquait d'elle en affirmant qu'il se trouvait au quartier général des ennemis de la France. Elle n'ajouta foi à ce bruit que quand on prit aux avant-postes on chien portant un collier sur lequel était écrit : J'appartiens au général Moreau. Depuis longtemps ce célèbre général résistait aux séductions de l'empereur de Russie, et il ne se décida qu'en 1813, sur les instances de sa femme et de sa Delle-mère. Celles-ci étaient irritées contre le gouvernement français, parce qu'ayant débarqué à Bordeaux, pour se rendre en Bretagne, la police de cette ville les en empêcha, et elles furent forcées de retourner en Amérique.

d'incroyables mécomptes. Mais la faute en c(oit retomber sur eux : les grands capitaines d'autrefois n'avaient point établi dans l'armée cette catégorie, peut-être bonne pour les petits détails, mais pernicieuse, tant qu'on ne réduira pas à une espèce d'intendant mécanique le chef d'état-major. Alexandre le Grand, Annibal et César se sont parfaitement trouvés de n'en point placer près d'eux.

Quant aux statistiques, on parvient à en avoir d'exactes tant par les faits déjà connus ' que par les prisonniers, les habitants du pays et les espions. L'espionnage militaire est aussi licite que l'espionnage civil est infâme. Je préfère le nom à' observateurs donné dans la révolution française à ces militaires qui rendaient plus de services que les simples combattants , tout en s'exposant davantage et avec moins d'éclat.

Outre cette catégorie d'espions qui servent leur pays , il en est une autre qui le trahissent. Ces derniers commettent un abus de confiance, et se couvrent d'infamie, surtout quand ils sont fonctionnaires publics; et cependant il s'en trouve ordinairement presque partout!

a En général, dit Feuquières, il faut toujours tirer des instructions des espions , et ne jamais s'ouvrir à eux. Il faut, pour un opôme sujet, en employer plusieurs qui ne se connaissent point , ne communiquer avec eux

1 L'un des principes fondamentaux de la logique est qu'il faut àlkr du cmnu à finconnu.

qu'en secret , les entretenir souvent de choses sur lesquelles on ne se soucie point d'être éclairé, les faire parler beaucoup, et leur dire peu de choses, afin de connaître leur caractère et leur portée; les faire espionner eux-mêmes, après que Ton se sera séparé d'eux, pour savoir s'ils ne sont point doubles, ce qui arrive fort souvent. Les espions qu'on peut avoir dans les monastères sont les meilleurs et les plus sûrs. Le gouvernement des consciences est un empire secret qui n'est pénétré de personne , et qui pénètre tout. On se sert même de femmes, ou pour en introduire dans une ville, ou pour porter des lettres, parce qu'elles sont moins soupçonnées que les hommes. Un prince, un ministre et un général ne peuvent trop précisément savoir ce qui se passe dans les États et armées amies ou ennemies; et ainsi on ne saurait avoir trop d'espions de toutes sortes d'espèces et pour toutes sortes d'usages. »

A ces moyens qui ont existé de tout temps le gouvernement français a ajouté, depuis 1793, les aérostats pour essayer de reconnaître les mouvements de l'ennemi. Jourdan notamment s'en servit à la bataille de Fleurus, en 1794 ; ainsi que l'Empereur, dans la récente guerre d'Italie, en 1859. Leur utilité n'a jamais été constatée, soit à cause de l'imperfection de l'instrument, soit parce que les élevant jusqu'à la hauteur de mille mètres , il est impossible d'y découvrir avec assez d'exactitude ce qui se passe chez l'ennemi ; soit enfin parce que l'on n'y a point fait monter des officiers assez

habiles \ Enfin, dans quelques circonstances, les signaux deviennent utiles : ce sont de grands feux allumés ou des coups de canon, etc.

En résumé, un général doit sur toutes choses connaître les faits, c'est-à-dire le pays, les forces, le caractère et la position de l'ennemi, ses projets ultérieurs ou ses tendances. 11 se sert pour cela : 1° des reconnaissances proprement dites-, 2° des espions; 3° des prisonniers de guerre; 4° des habitants du pays; 5° des aérostats ; 6° des signaux ; 7° enfin , des inductions ou hypothèses lorsque certains renseignements font défaut, ou sont tellement contraires qu'il ne peut croire aux uns. plus qu'aux autres. S'il ne manque pas de génie, il embrassera toutes les hypothèses, et se tiendra constamment prêt à faire face à la véritable.

1 A Magenta surtout, les aérostats eussent été très-utiles; mais quoiqu'ils fussent arrivé s, ils n'étaient point encore déballés.

Page 1