‹ L'esprit de la guerreChapitre 33 sur 158 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

QU'IL EST PLUS IMPORTANT D'AVOIR UN GENERAL EXCELLENT QU'UNE BONNE ARMÉE.

Exemples nombreux de victoires dues uniquement aux talents du général en chef. — Sagacité d'un soldat français prisonnier de Marlboroogh. — Transitions

On a souvent demandé s'il vaut mieux avoir affaire i une bonne armée mal commandée qu'à une armée faible bien commandée. La plupart croient qu'une bonne armée produira toujours un bon général, parce qu'une réunion de braves trouvera plus aisément dans son sein un homme éminent qu'un tel homme ne formera une multitude. César, passant en Italie pour combattre Pompée, disait avec satisfaction : « Je marche contre un général. sans armée 1 . » On invoque aussi l'exemple de Lucullus qui, n'ayant aucune expérience de la guerre, se forma promptement, parce qu'il commandait une armée exercée et aguerrie.

Je réponds que le même César, se rendant en Espagne pour combattre Afranius et Petreius qui , sans

1 Vado ad dacem sine exercitu.

talents, commandaient une armée courageuse, s'écria : « Je fais peu de cas de cette armée, parce qu'elle est sans chef. » Quoique Lucullus n'eût pas encore fait la guerre, son aptitude naturelle avait merveilleusement profité de l'éducation militaire imposée aux Romains de son rang. Toute l'histoire prouve qu'une bonne armée mal commandée ne peut accomplir de grandes choses ; tandis que celle munie d'un bon chef a ordinairement triomphé.

Les Romains avaient toujours vaincu les Yolsques, lorsque Coriolan, le meilleur de leurs généraux, fut forcé de se réfugier chez ceux-ci. Ayant levé une armée pour se venger de ses concitoyens, il les battit $ et il était même sur le point de s'emparer de la ville de Rome lorsque les supplications de sa mère décidèrent sa retraite,

Sempronius Gracchus fit une excellente armée des esclaves que Rome enrôla dans un moment de crise. Épaminondas avec des paysans thébains triompha des troupes Spartiates elles-mêmes. Ànnibal avec 50,000 hommes, dont les trois quarts étaient bien inférieurs en tout aux Romains, défit ceux-ci à Cannes, quoique leur nombre fût presque double. Dans la première guerre punique, dès que les Carthaginois obéirent à Xantippe, ils triomphèrent des mêmes soldats qui jusqu'à ce marnent les avaient vaincus.

Alexandre le Grand battit les Perses avec une armée dix fois moins nombreuse. Il n'avait pas affaire seulement à des barbares; car son ennemi comptait parmi

ses troupes un corps de Grecs valant les Macédoniens en courage, en discipline et presque en nombre. Si le Perse eût écouté les conseils de Memnon, leur capitaine, il eût probablement taillé en pièces l'armée d'Alexandre. À Rosbach Frédéric remporta une victoire complète sur les coalisés au nombre de 80,000 hommes, quoiqu'il n'en eût que 22,000. Napoléon Bonaparte, en plusieurs campagnes, notamment dans ses premières, triompha presque toujours avec des troupes inférieures en nombre. Après là bataille d'Hochstett, Marlborough, qui la gagna sur les Français, dit à un prisonnier qu'il avait remarqué pendant l'action : « Si ton maître avait beaucoup de soldats comme toi , il serait invincible. — Ce ne sont pas des soldats comme moi qui lui manquent, mais des généraux tels que vous, » répondit le Français. Ces exemples démontrent que les talents du général en chef ont ordinairement plus d'importance que le nombre et la qualité des troupes. Il est facile d'en expliquer les raisons, parce que la guerre est une science : par conséquent elle a des lois et des règles qu'on ne viole jamais impunément. Il s'agit à présent de les exposer.

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