‹ L'esprit de la guerreChapitre 34 sur 158 · DES DEUX PRINCIPES FONDAMENTAUX DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

DES DEUX PRINCIPES FONDAMENTAUX DE LA GUERRE

Que les deux principes de la guerre sont la force et la mobilité. — Définition de la force. — Définition de la mobilité. — Que la dualité se retrouve dans toutes les sciences politiques et physiques. — Première entrevue de Moreau et de Bonaparte. — Sens de l'adage : Dieu est avec les gros bataillons.

Deux principes fondamentaux dominent la science de la guerre : la force et la mobilité. On obtient la force en dirigeant la masse de ses troupes sur le point décisif. L'homme le moins éclairé comprend que deux valent plus qu'un : si donc j'attaque avec 40,000 hommes un détachement de 20,000, isolés d'une armée de 60,000, je dois l'écraser, quoique l'armée ennemie soit supérieure i la mienne. Les stratagèmes, le bon emploi de chaque arme , l'ordre de bataille n'en sont que des moyens. Il en est de même des approvisionnements de bouche et de guerre , car faute de vivres les soldats ne sont pas

présents, ou manquent de vigueur; faute de munitions, les armes deviennent impuissantes.

Mais la mobilité est un autre principe antinomique non moins respectable : sans elle, on ne pourrait réunir ses forces en temps utile sur le môme point -, en outre, celles-ci, demeurant entassées, perdraient une grande partie de leur valeur. Le général doit donc se tenir constamment dans la crainte salutaire d'éparpiller et d'entasser. Tels sont les deux termes de la stratégie comme de la tactique-, et c'est leur combinaison qui établit V équilibre , ou X harmonie, ou Y unité *.

Nous retrouvons cette dualité dans toutes les sciences morales et politiques , comme dans les sciences physiques elles-mêmes. En philosophie, c'est la foi d'une part, le libre arbitre de l'autre; en politique, c'est, d'une part, l'égalité, c'est-à-dire le gouvernement, et d'autre part, la liberté. En économie politique il est également nécessaire que la liberté ait un contre-poids dans le pouvoir public ou l'égalité; car quand la liberté est sans frein, les peuples, c'est-à-dire les pauvres, les vrais membres de Jésus-Christ sont opprimés par la fraude, l'usure et les autres fléaux répandus par les gens cupides et rusés.

Dans les sciences physiques, les deux principes sont

1 Lloyd (Mémoires, l r « partie, ch. i) dit que les succès d'une armée dépendent de trois principes : la force, Y agilité, la mobilité universelle. Hais c'est à tort que cet écrivain distingue entre la mobilité et l'agilité , puisqu'il n'y a dans les sciences que deux principes d'action. L'excès des distinctions fait toujours tomber dans l'obscurité.

la force centripète et la force centrifuge, dont la combinaison maintient l'équilibre et établit dans l'univers l'unité , c'est-à-dire Tordre ou l'harmonie* La première correspond à la force ou à la résistance; la deuxième à la mobilité ou à la liberté. '

Ces deux principes, bien qu'appliqués dans tous les temps par les grands capitaines, ont été méconnus aux époques de décadence militaire, notamment en France, depuis le milieu du règne de Louis XIV jusqu'en 1793. Dans cet intervalle, Eugène de Savoie et Frédéric II, roi de Prusse, surent en profiter. Hais durant les vingt premières années de la guerre qui ensanglanta l'Europe depuis 1792, le gouvernement français seul les appliqua-, tandis que le reste de l'Europe, y compris la Prusse, paraissait l'avoir oublié. Celle-ci voyait alors dans des détails insignifiants la cause des victoires et des défaites. S'imaginant que Frédéric n'avait triomphé qu'au moyen de la discipline, elle la porta jusqu'à une raideur ridicule et nuisible.

Lorsque Bonaparte et Moreau se rencontrèrent pour la première fois : « Vous arrivez d'Egypte victorieux, « dit celui-ci*, et moi d'Italie, après une grande défaite. « Si Joubert, qui avait formé la résolution de profiter « de l'enthousiasme que sa présence causerait à l'armée, « s'y était rendu incontinent, les Russes et les Àutri- « chiens, avec les seules troupes qu'ils avaient alors, « eussent été infailliblement battus. Mais ce général, « ayant perdu un mois à Paris, à cause de son mariage, « les ennemis réunirent toutes leurs forces et nous

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« accablèrent. C'est toujours le grand nombre qui bat « le petit. »

« Vous avez raison, répondit Bonaparte. Lorsqu'avec « de moindres forces j'étais en présence d'une grande « armée, groupant avec rapidité la mienne , je tombais « comme la foudre sur l'une de ses ailes , et je la cul- « butais. Je profitais ensuite du désordre que cette ma- « nœuvre ne manquait jamais de mettre dans l'armée « ennemie, pour l'attaquer dans une autre partie, tou- « jours avec toutes mes forces. Je la battais ainsi en « détail ; et la victoire que je remportais était toujours, c comme vous le voyez, le triomphe du grand nombre a sur le petit 1 .» é

C'est en ce sens qu'il faut entendre le fameux adage : Dieu est avec les gros bataillons. Des armées ayant été battues par un ennemi très-inférieur en nombre, on en a conclu sa fausseté , parce que l'on ne s'est pas rendu compte des malheurs qu'entraîne presque toujours la violation des principes. Mais quand par l'habileté des manœuvres on tient ses propres troupes plus nombreuses sur le champ de bataille, on doit demeurer vainqueur : pdr conséquent Dieu, c'est-à-dire la victoire est avec les gros bataillons.

1 Mémoires de Gohier, t. II, p. 203.

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