DE LA GUERRE DÉFENSIVE
Des deux catégories de guerres défensives. — Que la défense passive est ruineuse. — Avantages de la défense active. — Des moyens de bien défendre un pays. — Des négociations et des alliances.
L'envahisseur est toujours pressé d'arriver; plus il est relardé, plus il s'use. Le défenseur doit donc com- , biner ses opérations de façon à retarder les progrès de sa marche.
Il y a deux sortes de guerres défensives : l'une purement passive, et l'autre active, c'est-à-dire qui reprend l'offensive dès que l'occasion s'en présente. La première, se bornant à garder les places fortes, à se retrancher dans des camps, à défendre des barrières naturelles, démoralise l'armée et le peuple, tout en encourageant l'ennemi. Mais la défense a ordinairement l'avantage, quand elle sait profiter, pour tomber avec vigueur sur l'ennemi, du moment où il est épuisé par ses marches et par le partage de son armée à l'effet de garder ses communications.
Dans la guerre défensive, il vaut mieux défendre sûrement les points les plus importants que de vouloir tout protéger en disséminant ou divisant ses forces. En
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effet, en adoptant ce dernier parti, on se laisse détruire en détail, tandis qu'en réunissant ou groupant ses masses, on conserve la faculté d'accabler l'ennemi dès que l'occasion s'en présente '. 11 faut avoir le courage de ne point épargner le plat pays, et de détruire même par le feu tout ce que l'on n'a pu abriter dans les places fortes, et qui peut être utile à l'ennemi. C'est ce que firent les Busses à Moscou en 1812 : ils parvinrent ainsi à détruire l'armée française en lui enlevant ses quartiers d'hiver.
Si le pays qu'on défend est ouvert, il faut d'abord l'abandonner à l'ennemi, et se retirer à l'abri d'une forteresse ou d'une rivière, quand on n'est pas en mesure de livrer avec avantage une bataille.
S'il est coupé par des rivières ou des défilés, on peut le défendre d'abord, mais par escarmouches, et sans engager une action générale, parce qu'un défilé se force toujours. Les montagnes ont non-seulement des routes fréquentées, mais des sentiers connus des habitants du pays qui les indiquent à l'armée qui veut passer. En second lieu, comme on ne peut pas employer un grand nombre de soldats à la défense des lieux escarpés, tant àr cause de la difficulté d'y vivre que des difficultés du terrain, l'ennemi qui a résolu de passer fait de fausses démonstrations, puis se présente à l'improviste avec des forces si considérables, qu'on ne peut lui en opposer de suffisantes.
1 Feuquières, Mémoires, ch. xlvi.
Quand la rivière ou le défilé est forcé , comme le peuple et l'armée y avaient mis toute leur confiance, la terreur s'empare d'eux; et Ton se trouve souvent vaincu sans avoir pu se servir des moyens' même supérieurs qu'on avait en main. On ne doit jamais mettre en péril toute sa fortune sans déployer en même temps toutes ses forces* En conséquence, il est ordinairement préférable ou d'aller au delà à la rencontre de l'ennemi » ou de l'attendre en deçà pour lui livrer bataille, avec toutes les ressources dont on peut disposer '. Le défenseur doit particulièrement veiller à ne se point laisser battre en détail, à multiplier ses petits avantages , et à saisir ou écorner les convois de l'ennemi , afin de le forcer à diviser beaucoup ses forces par de grosses escortes; en un mot, il importe surtout de ne pas se laisser entamer, tout en harcelant, fatiguant, diminuant et décourageant l'envahisseur. Dans la guerre entre puissances égales, le général le plus judicieux et le plus actif l'emporte toujours à la longue sur celui qui ne possède pas les mêmes qualités, parce qu'il multiplie tellement les avantages qu'à la fin il en obtient un décisif, en passant de la défensive à l'offensive.
Si le général d'abord choisi a commis des fautes et s'est aliéné la confiance de ses troupes : par exemple, s'il a perdu une bataille qu'il pouvait éviter; ou si, pouvant la gagner, il Ta perdue par ses mauvaises dis-
1 Machiavel, Discours sur TUe-Live, liv. I, ch. xxm.
positions ou par sa lâcheté, le gouvernement ne doit point hésiter à le remplacer immédiatement, et même, suivant les cas, à le faire juger et châtier. Il n'appartient à aucune puissance d'imposer aux soldats confiance dans un homme.
Telles sont les précautions intérieures; les extérieures consistent en négociations avec des puissances voisines pour obtenir du secours, soit en troupes auxiliaires, soit par des diversions qui forcent l'envahisseur à abandonner le pays , ou à en distraire une partie de ses forces. Ces sortes de négociations réussissent souvent , parce que les puissances voisines s'inquiètent or* dinairement de l'agrandissement d'une autre, et ont peur pour elles-mêmes.
La puissance qui en secourt une autre doit exiger de celle-ci des gages, de peur qu'elle ne fasse la paix â son insu et à son préjudice*, car on voit chez les hommes d'État les mêmes bassesses que chez les particuliers. Quand un hofnme généreux prend parti pour son ami, souvent celui-ci se réconciliant ne lui laisse que le désagrément de s'être fait des ennemis.