‹ L'esprit de la guerreChapitre 40 sur 158 · DES MARCHES ET DES ORDRES · texte numérisé non relu

DES MARCHES ET DES ORDRES

Ancien système des marches. — Note sur le nombre des armées de la France en 1794. — Changement forcé de système. — En quoi consiste l'habileté dans une marche. — Des étapes et cantonnements. — Des fonctions de Tétat-major. — De la forme des ordres.

Depuis le moyen âge jusqu'à la Révolution française, on fit généralement la guerre en campant sous la tente, et s'épiant pour assiéger une place ou la couvrir. Mais en 1793 la France, se voyant attaquée au dehors et au dedans, mit en campagne douze armées, composées de 750,000 hommes présents sous les armes 1 , n'ayant ni tentes, ni solde, ni magasins, forcées de marcher vite ou de se cantonner : ce qui les habitua à une grande mobilité. Bonaparte surtout effectua des marches dont la rapidité déconcerta longtemps les ennemis. Mais, pour avoir persisté dans le système qui d'abord avait fait ses succès,

1 Une treizième, de 3 à 4,000 hommes, résidait à Paris pour maintenir l'ordre intérieur. Je ne sais pourquoi la plupart des écrivains comptent quatorze armées composées de douze cent mille hommes !

il perdit ses armées et son trône dans les campagnes de 1812 et 1813 en Russie et en Allemagne.

Les colonnes d'une armée ayant des espaces différents à parcourir, il faut nettement combiner le moment de leur départ et leurs instructions avec 1° les distances qu'elles ont à franchir ; 2° le matériel que chacune traîne à sa suite-, 3° les difficultés des pays à traverser ; 4° l'importance de cacher la marche ou de la rendre éclatante. Il suffit d'indiquer aux chefs de corps le but à atteindre, l'heure où ils doivent arriver, la route à prendre, les corps qui doivent marcher parallèlement avec eux, et la direction de leur retraite dans le cas où elle deviendrait nécessaire. Il faut embrasser un vaste front stratégique tant qu'on est hors de la portée de l'ennemi, afin de le tromper sur l'objectif qu'on se propose , et de se mouvoir avec plus de rapidité ; mais bien déterminer d'avance les moyens de réunir ses masses aussitôt qu'un choc décisif ou bataille sera imminent.

Chaque colonne doit avoir son avant-garde et ses éclaireurs, avec des pionniers et sapeurs pour raccommoder les ponts et ouvrir les passages trop étroits, afin de n'éprouver aucun retard, et de n'être pas obligé de défiler; ce qui est toujours dangereux, parce qu'on pourrait être coupé môme par un petit parti *.

Enfin, il ne faut jamais, sans une absolue nécessité, forcer les marches, ce qui ruine les hommes et les chevaux. L'habileté consiste surtout à les combiner de

1 Feuquières, Af émoires.

façon i porter la masse de ses forces sur le point décisif. J'en citerai pour exemple la manœuvre du comité de salut public qui, sur la fin de 1793, porta une réserve d'élite successivement et en poste au secours de Dunkerque, de Maubeuge et de Landau -, de sorte que cette petite masse, se joignant aux troupes cantonnées- en face de l'ennemi, parvint à le battre en détail et à le repousser du territoire français. La marche de Napoléon en 1805 par Donawerth coupa les communications de Mack.

On nomme étapes les points où l'armée prend une position successive et stable , au moyeu d'un détachement qu'elle confie à un bon commandant pour recevoir les malades et les blessés, surveiller les approvisionnements, exercer les recrues, et garder la ligne de communications. Autant que possible, il faut les établir dans une place fortifiée ou une ville populeuse et riche.

Quand le gros de l'armée fait halte pour se tenir en observation, ou attendre une occasion, elle se cantonne. On nomme aussi cantonnement son repos pendant l'hiver en pays ennemi. On doit y veiller avec soin à la subsistance des troupes et à leur sécurité. En conséquence, il faut, autant que possible, s'établir dans un pays riche et peuplé, en ^'étendant assez pour trouver facilement la subsistance ; mais cependant de façon que si l'ennemi fait irruption, on puisse opérer en masse contre lui. On entretiendra sans cesse des patrouilles de cavalerie et des signaux d'alarme.

Aujourd'hui l'itinéraire des marches et les cantonnements sont réglés par Y Etat-major. Son chef est aussi chargé de procurer au généralissime les documents qui lui sont nécessaires, de transmettre et d'expliquer ses ordres à tous ses subordonnés, d'en surveiller l'exécution , et enfin des reconnaissances.

Les ordres donnés aux différents chefs de corps ne doivent pas être trop minutieux, car souvent leur exécution ne peut dépendre que du moment même, à cause des accidents sans nombre qui surgissent. La prolixité mène aussi à l'obscurité et brouille l'esprit du chef de corps, au point de lui faire perdre de vue l'objet principal de son mouvement. Il faut lire, pour s'en convaincre, dans l'histoire de la guerre de Sept ans, ces ordres ridicules en huit ou dix pages, expédiés chaque jour par les maréchaux de France à tous les généraux de brigade. Comme d'ailleurs ils y donnaient le plan complet de la bataille ou des mouvements, il suffisait qu'un seul tombât entre les mains de l'ennemi pour tout déranger.

Napoléon tomba dans l'excès contraire, en prescrivant - simplement et très-laconiquement à ses maréchaux ce qui concernait particulièrement chacun d'eux. Il ne leur faisait point connaître l'ensemble des opérations : soit qu'il craignit qu'un plan général, tombant entre les mains de l'ennemi , ne permit à celui-ci de déjouer ses projets -, soit qu'il ne voulût point de remontrances. Cependant celles-ci sont quelquefois utiles 5 en outre un lieutenant réduit à opérer comme une machine, sans connaître l'ensemble, ne peut savoir en quel sens il faut

parer aux accidents. Comment un acteur dirait-il bien un couplet d'une tragédie qu'il n'aurait pas lue tout entière? Dans la campagne de 1813, et à Waterloo surtout , Napoléon eut à regretter son laconisme. On peut toujours éviter les dangers de la captyre des ordres généraux par l'ennemi, en les écrivant en chiffres, quand il est impossible do les donner ou de les envoyer verbalement.

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