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DES FRONTIERES ET DES FORTERESSES

Véritable objet des forteresses. — Critique du système des petites places. — Réfutation d'un sophisme au sujet des fortifications de Paris. — Gomment on doit établir les forteresses. — Des sièges. — Inconvénients des lignes de circonvallation , de contrevallation , et retranchas.— Comment on doit les attaquer. — Utilité des campa retranchés.

La force relative d'une frontière est en raison directe de sa proximité de la capitale, et des forteresses où sont établis les magasins de l'armée, comme de Féloignement de ceux de l'ennemi. Les opérations sont d'autant plus faciles qu'on a une ligne d'opérations plus courte. En effet, celui qui agit sur la ligne la plus courte entre en campagne le premier, et déploie toutes ses forces avant que les maladies et la pénurie les aient diminuées. Celui qui agit sur la plus longue s'épuise avant de pouvoir frapper. C'est donc avec un merveilleux calcul que la capitale de la France a toujours été placée non au centre , mais à proximité des frontières du Nord et de l'Est, où ce pays est plus menacé que sur les autres.

On construit des forteresses pour protéger les frontières et couvrir l'armée de campagne. Ce dernier objet

est bien plus important que le premier, quoique Ton croie généralement le contraire-, car l'audace et l'habileté de l'ennemi lui frayent toujours un passage, nonobstant les obstacles naturels , redoublés par des places fortes. En conséquence on a tort de multiplier celles-ci qui coûtent des frais énormes d'établissement et d'entretien, outre une armée nombreuse pour leur garde. Il vaut donc mieux en avoir un très-petit nombre, mais assez considérables : l 9 pour appuyer l'armée défensive ; 2° pour forcer l'ennemi à des détachements qui l'affaiblissent.

Que Strasbourg, Metz et Lille soient fortifiés, rien de mieux. Leur possession assurera les marches de l'armée française, couvrira ses magasins et ses mouvements, et lui donnera un refuge pour se rallier-, tandis qu'elle gênera singulièrement l'ennemi en le forçant à des détours, et à se diviser pour les observer, de peur de voir tomber les garnisons sur ses derrières ou sur ses flancs. Mais à quoi servent à k France ces petites places de Toul, Thionville, Verdun ? L'artillerie ennemie les brûlera ou les prendra en un instant ; et elles occupent des hommes et un matériel qui seraient beaucoup plus utiles en rase campagne.

Que signifient même les faibles fortifications de Paris P Aurait-on la prétention d'y arrêter l'ennemi envahisseur qui aurait pu arriver jusque-là ? La capitale de la France n'est-elle pas prise, quand l'ennemi est à ses portes? L'ennemi peut-il y arriver quand le gouvernement n'est pas désorganisé?

On dit que Napoléon I er eût vaincu les coalisés en 1814 et 1815 si Paris eût été fortifié.

Mais il a été battu à cause de ses combinaisons et de la destruction de son armée. Sans elle comment aurait-il pu défendre Paris, même fortifié? Si l'on objecte qu'ii aurait eu le temps d'en lever une autre, je répondrai qu'en 1812 et en 1813 il avait enrôlé tout ce qu'il lui était encore possible de prendre en France.

Les forteresses doivent être construites sur des points stratégiques importants , et autant que possible à cheval sur un grand fleuve, comme Mayence et Castel qui est vis-à-vis. A plus forte raison, les places qui sont au confluent de deux rivières comme Metz sont bien situées , parce qu'elles dominent trois fronts d'opérations différents. On doit choisir une grande ville populeuse, industrielle et commerçante : 1° parce qu'une grande place ne peut pas être brûlée -, 2° parce qu'on ne peut l'investir et l'assiéger qu'au moyen d'une armée entière ; 3° parce qu'elle offre plus de ressources générales pour la défense; 4° parce qu'il s'y trouve quelques milliers d'habitants en état de seconder utilement l'armée de défense. L'on ne peut former le siège régulier d'une telle place qu'avec 80,000 hommes, tandis que 20,000 suffisent pour la défendre durant plusieurs mois.

Avant la Révolution, en ces temps de guerres indolentes et longues, on assiégeait les places fortes et les camps ; mais, depuis cette époque, on préfère chercher la destruction ou la dispersion des armées, sans s'inquiéter des forteresses. Quoique ce dernier système soit

généralement préférable, on ne peut sans danger l'adopter exclusivement. Un habile général agit donc suivant les circonstances, et sait prendre souvent un moyen terme. Toutefois quand il répute un siège inutile, il bloque ou observe la place , de peur que sa garnison ne tombe sur ses derrières et ne coupe ses communications.

Autrefois, quand on assiégeait une place , on commençait par construire tout autour une ligne de circonvallalion et une de conirevallation; de sorte que l'armée assiégeante s'éparpillait pour garder ces deux lignes. Eugène de Savoie, comprenant qu'elle s'affaiblissait ainsi, força en 1706 avec 40,000 hommes les lignes de Turin , gardées par une armée française double de la sienne , mais répandue en six lieues de fortifications. Aujourd'hui les assiégeants, tout en investissant la place, chose essentielle, se contentent de fortifier leurs positions par des ouvrages détachés -, ce qui est préférable à l'ancien système.

On nomme lignes retranchées celles qui, plus étendues encore que celles de circonvallation et de contrevallation , tendent à mettre à couvert une partie des frontières d'un État : telles que les fameuses lignes de Wissembourg , qui , quoique couvertes par la Lautern, appuyées au Rhin à droite, aux Vosges à gauche, furent forcées quand il plut à l'ennemi. C'est donc un système ridicule, tout à fait contraire aux principes généraux de la stratégie.

La principale raison qui en a fait introduire l'usage

est d'établir des communications faciles d'une place à l'autre. Mais si Ton compte les frais de construction et d'entretien de ces lignes , et le nombre d'hommes qu'elles occupent pour leur garde, on se convaincra que ces frais et ces troupes seraient plus utilement employées à la garde des places , aux escortes des convois, et dans l'armée active. D'ailleurs, une armée dans des lignes ne peut être massée, étant obligée de garder un trop vaste front. Par conséquent , lorsque l'ennemi attaque un endroit, comme il fait ses mouvements où et comme il lui plaît, il doit nécessairement réussir 1 , surtout quand il opère de nuit, et au moyen d'une fausse attaque éloignée et vive, pour y attirer l'attention. Mais sa véritable attaque ne doit commencer qu'un temps assez considérable après la fausse, afin que l'armée attaquée se soit convertie du côté de celle-ci.

Il ne faut pas confondre les lignes avec les campt retranchés qui sont quelquefois très-utiles, en ce qu'ils peuvent servir de refuge à une armée. Mais l'on ne doit pas songer à en établir pour couvrir une place on en empêcher le siège ; car ce serait exposer une armée à être coupée pour une chose beaucoup moins importante que sa conservation.

1 Feuquières, Mémoires.

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