CHAPITRE IX
Pourquoi l'on ne profite pas de la victoire. — Que son plus grand avantage est l'occupation de la capitale ennemie. — Insignes fautes des coalisés contre la France. — Exemples divers. — Incapacité d'un généralissime autrichien.
Ce n'est pas vaincre que de ne savoir pas profiter de la victoire-, car, dit Guillaume-Louis de Nassau, la fortune du jeu, de la mer. et de la guerre nous tourne souvent le dos en un instant*. C'est la peur ou la mollesse ou le mauvais jugement de la situation qui empêchent d'en profiter-, mais quelquefois aussi c'est parce que Ton n'a cherché dans la guerre que la renommée d'un jour, et non l'utilité nationale.
Le plus grand profit que l'on puisse tirer d'une bataille gagnée, qui jette la consternation dans la capitale ennemie, est de s'emparer immédiatement de celle-ci. Mais quand on lui laisse le temps de se reconnaître et d'acquérir des forces nouvelles, on la met ordinairement à même de reprendre le dessus. Les Austro-Prussiens coalisés commirent cette faute en août 4792, en
1 Amibdl et Scipion ou les grands capitaines, p. 197.
s'amusant à prendre les petites places de la frontière, au lieu de marcher droit sur Paris consterné; ils la commirent encore en 1793 en assiégeant avec les Anglais les places du Nord, telles que Dunkerque , sans savoir que la possessioii de la capitale les leur eût toutes livrées sans combat. Us sont d'autant moins excusables que l'histoire leur offrait de mémorables exemples.
La journée de Saint-Quentin, en 1557, avait mis dans une si effroyable déroute l'armée française, que l'on ne se croyait plus en sûreté dans la capitale, dont l'ennemi n'était qu'à trois marches. Si Philippe II y eût marché, il s'en emparait, et avec elle de la France entière. Mais peu à peu le gouvernement et les Parisiens se remirent de cette alarme : les citoyens subvinrent aux besoins de la patrie, et bientôt une armée puissante fut réorganisée par le duc de Guise. Charles- Quint, dans sa retraite, demanda au courrier qui lui apportait la nouvelle de la victoire si le roi d'Espagne était à Paris; mais, sur sa réponse négative, il tourna le dos avec mépris.
La France ne fut pas moins consternée en 1636 ; le cardinal-infant y était entré à la tête d'une armée tellement supérieure à celle des Français que ceux-ci n'osèrent paraître. L'Espagnol, ne trouvant aucune résistance, attaque la Capelle et le Câtelet, qui se rendent aussitôt; il marche de la sur Corbie, aussi peu en état de tenir, et qui capitule, ainsi que deux autres places ; de sorte que la frontière se trouve tout ouverte -, la ter-
reur se répand partout le royaume ; une foule de Parisiens s'enfuient ou envoient au loin ce qu'ils ont de plus précieux. Le cardinal-ministre abattu pense d'abord à se réfugier a Orléans avec le roi. L'Espagnol pouvait alors marcher sur Paris et s'en emparer facilement; mais il s'amusa à ravager la Picardie; de sorte que Richelieu eut le temps de prendre de bonnes mesures, et de le repousser jusqu'aux portes de Bruxelles.
Après la victoire de Leipzig, en 1631, Gustave- Adolphe commit la même faute en ne marchant pas sur Vienne. Charles XII ayant passé le Boryslhène, et gagné une grande bataille sur le czar, devait aussi en profiter pour prendre Moscou, capitale de ce dernier, qu'il aurait fait soulever $ mais il laissa son ennemi revenir de son épouvante, rassembler une nouvelle armée, et finir par détruire la sienne à Pultawa.
« Les politiques malhabiles s'imaginent, dit Folard, qu'en prenant toutes les places d'une frontière, il faut nécessairement que la capitale tombe et soit soumise au vainqueur -, et que c'est la chose du monde la plus prudente que d'y marcher après ce coup fait. Ce raisonnement vaut moins que rien. Qu'on se mette bien à l'esprit que, tant que la capitale subsiste, on en tire des secours et des ressources infinies qui surprennent quelquefois. »
Je finirai ce chapitre par deux exemples récents qui démontrent péremptoirement que l'occasion perdue ne se retrouve jamais.
En 1854, après la victoire de l'Aima, si le général
français avait immédiatement attaqué Sébastopol , son objectif, les défenseurs de cette ville, alors en petit nombre et consternés, se fussent rendus. On a payé cette faute par un très-long siège où furent engloutis plus de cent mille soldats français et de deux milliards. En avril 1859, le général Giulay, se trouvant à la tête d'une armée autrichienne formidable, devait promptement marcher sur Turin , dont il se serait aisément emparé avant l'arrivée de l'armée française. Ensuite il devait tomber sur les tronçons épars de celle-ci qui venaient à la hâte, sans liaison, ni munitions, ni artillerie. Il eût pu alors, en occupant Novi, couper ses communications entre Gênes et Alexandrie, et la mettre dans une affreuse déroute. Mais il lui laissa le temps de se réunir, de le rejeter lui-même sur la défensive, et enfin de le battre à Magenta et i Solferino.