‹ L'esprit de la guerreChapitre 44 sur 158 · DES RÉSERVES EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DES RÉSERVES EN GÉNÉRAL

Qu'il y a trois espèces de réserves. — De l'importance des réserves nationales. — Faute capitale du gouvernement de Garthage qui n'en fournit point à Annibal. — Réfutation du banal reproche adressé à ce grand capitaine pour n'avoir point assiégé Rome après la victoire de Cannes. — Preuves.

Il y a trois espèces de réserves : celles de l'État ou réserves nationales; celles de Farinée active on stratégiques; et celles de la ligne de bataille ou tactiques.

Les premières consistent dans le recrutement qui doit servir soit à recompléter les armées à cause de leur diminution quotidienne, soit à les augmenter pour faire (ace à de plus grands besoins imprévus. Ainsi , eu mars 1793, la levée de 300,000 hommes était déjà l'appel d'une réserve; mais, quelques mois après, la levée en masse fut l'emploi d'un deuxième.

La réserve d une armée consiste dans les troupes destinées à remplacer celles qui périssent, ou à augmenter ses forces. Ces troupes, tout en s'organisant et en s'instruisant, occupent des points importants du théâtre de la guerre, tels que des places fortes, et rendent ainsi des services défensifs, en attendant qu'elles soient pro-

près au service actif. Voilà pourquoi on les nomme réserves stratégiques. Elles sont utiles surtout dans les contrées qui présentent un double front d'opérations, parce qu'elles servent tout à la fois à observer le second front, et à concourir, en tant que de besoin, aux opérations de l'armée principale dont l'ennemi menacerait les flancs.

Les autres réserves sont celles du champ même de bataille , qui le plus souvent se tiennent auprès du général en chef, pour être lancées sur le point décisif quand arrive le moment* J'en parlerai au livre suivant.

Un gouvernement habile s'assure toujours des réserves nationales. Annibal ne parvint pas à subjuguer Rome, parce qu'il en manqua, non par sa faute, mais par celle du gouvernement de Carthage, où ses ennemis et ses envieux eurent assez d'influence pour lui faire refuser ces renforts. Il ne demandait ni argent, ni vivres, mais seulement des hommes et quelques éléphants. Il eut bien l'habileté de solder, recruter et tenir son armée au complet, durant dix-sept ans, aux dépens des ennemis; mais les moyens lui manquaient absolument pour la redoubler , par exemple, après sa victoire de Cannes qui lui avait procuré l'occasion d'assiéger avec succès la ville de Rome.

Comme il ne possédait plus alors que 30,000 hommes fatigués 1 , sans machines de siège, il n'aurait pu réus-

1 On n'a pas le chiffre exact de ses pertes à Cannes; mais puisqu'il y tua plus de 50,000 Romains, il n'a certes pu perdre moins

sir contre une ville très-forte, où se trouvaient encore plus de 40,000 hommes courageux en état de porter les armes. 11 se serait exposé à être pris entre eux et les débris de l'armée battue, qui se ralliaient au nombre de 30,000 hommes, renforcés d'autant d'alliés; de sorte que 100,000 hommes, défendant avec fureur leurs foyers, auraient attaqué et aisément culbuté son camp. 11 avait bien pensé à prendre la ville, puisqu'il vint en faire la reconnaissance, et camper en vue de ses remparts. Mais il put se convaincre en même temps que, dès qu'il y eut été en quelque sorte acculé, son génie, n'ayant plus le choix du terrain, ne lui eût servi de rien. Il ne pouvait d'ailleurs être présumé capable d'avoir commis la faute qu'on lui reproche, puisque précédemment, ayant envahi les Olcades, il ne perdit point son temps et son monde en prenant une ville après Vautre, mais marcha droit à la capitale dont il s'empara. L'effroi fut tel dans toutes les autres villes qu'elles se soumirent à lui.

Ainsi la foule d'écrivains qui l'ont blâmé de n'avoir point entrepris le siège de Rome ont porté un jugement téméraire *.

de 20,000 hommes; or nous savons qu'il en avait 50,000 avant

hlwUille.

1 Je suis étonné que le comte de Nassau et Folard eux-mêmes répètent ce vieux et banal reproche, et n'aient pas fait tes réflexions qui me sont venues à l'esprit.

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