DE L'EMPLOI DE CHAQUE ARJME
Que le mot arme a deux acceptions différentes. — Définitions de Tune et de l'autre. — De la disposition de l'infanterie en ordre mince et en ordre profond. — Observations de l'auteur. — Que l'attaque par la baïonnette convient aux Français. — De la proportion de la cavalerie avec l'infanterie. — Que l'artillerie doit être soutenue pour ne pas Être promptement paralysée. — Qu'avant l'usage des armes à feu les batailles étaient plus meurtrières qu'à présent.
Le mot arme a deux acceptions différentes : Tune technologique, et l'autre tactique.
Dans la première, il signifie les instruments du combattant, tels que le fusil, le sabre -, dans la seconde, il s'entend d'une des grandes fractions de l'armée, dont les principales sont chez les modernes l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie. Je ne parlerai que de ces trois dernières, car une dissertation sur l'emploi des autres ne doit pas estrer dans un Traité général de la science de la guerre.
11 suffit d'indiquer ici qu'il y a des armes de main ou armes blanches, comme la baïonnette et le sabre -, et des
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armes de jet, comme le fusil. De tout temps les armées ont eu des armes de jet et des armes de main. Autrefois les premières étaient le javelot, la fronde et l'arc; les secondes, l'épée, la lance, la massue, etc. Les deux sont nécessaires afin de pouvoir combattre d'abord de loin, et d'en venir ensuite aux mains.
Sous un autre rapport, les armes du combattant se divisent en offensives et en défensives. Les offensives sont celles dont je viens de parler ; les défensives sont la cuirasse et le casque, auxquels dans l'antiquité Ton ajoutait le bouclier, qui ne serait plus d'aucun effet contre les armes à feu.
Il y a deux systèmes sur la formation de l'infanterie : Tordre mince et Tordre profond.
Le premier consiste à la ranger sur deux lignes, chacune de trois rangs; mais depuis le perfectionnement du tir, on prend l'habitude de ne faire que deux rangs : ce qui procure un feu plus vaste et expose moins les hommes aux ravages de l'artillerie.
L'ordre profond offre plus de résistance aux charges de la cavalerie et une plus forte impulsion dans l'atfeque; mais il expose davantage les hommes au feu de Tennemi, tout en donnant au leur moins d'étendue.
L'un et l'autre doit être employé selon les circonstances; il est donc essentiel que les généraux, les offreurs et les soldats y soient également exercés. Mais en principe il est bon d'adopter un ordre mixte, qui confie à déployer un bataillon en première ligne, et à placer les deux autres en colonne derrière les pelotons
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des extrémités» Les troupes déployées en première ligne commencent par ébranler l'ennemi par leur feu; ensuite les colonnes débouchent par les intervalles et le chargent-, car on ne peut marcher vigoureusement à l'attaque qu'au moyen de colonnes. Toutefois il faut éviter l'excès de profondeur, qui les ferait ravager par l'artillerie, et diminuerait la mobilité sans accroître la force.
L'ordonnance française de 1791 prescrivait l'ordre déployé pour la bataille ; mais quand les grandes guerres éclatèrent , les troupes de la République n'étant pas exercées, on fut forcé d'adopter le système des colonnes, appuyées par de nombreux tirailleurs sur leurs flancs 1 .
Napoléon l'appliqua aussi parce que sa vivacité le portait à assaillir ; mais il commit souvent la faute de donner trop de profondeur à ses colonnes. Cette observation ne s'applique toutefois qu'à celles d'attaque contre l'infanterie; car celles de résistance contre la cavalerie en plaine doivent être en carré long ou parfait, faisant face de chaque côté, ce qu'on nomme bataillons carrés.
On a élevé des discussions interminables sur la préférence qu'il faut accorder soit à l'ordre mince , soit i l'ordre profond; on les aurait évitées en réfléchissant que, dans la pratique des sciences politiques, la solution dépend presque toujours des circonstances, c'est-à-dire
1 Ce fat le général Grimoard qui donna ce conseil au comité de défense générale sur la fin de 1792.
que le droit ne peut s'appliquer qu'au fait. Un habile général emploiera donc tantôt l'un, tantôt l'autre, sans exagération.
L'attaque par la baïonnette convient spécialement à l'armée française, qui reste difficilement en place, mais marche avec une intrépidité sans égale. Depuis plus de cent cinquante ans, Folard en fit la remarque, et en donna vainement le conseil aux généraux français de son temps. Dans la récente guerre d'Italie, en 1839, on adopta ce système qui réussit comme dans les guerres de la Révolution 1 .
Quant à la cavalerie, on la distingue en grosse, c'està-dire cuirassée, et en légère. La proportion de cette arme avec l'infanterie a varié suivant les facultés des peuples et la nature des pays. Ânnibal avait une cavalerie dans la proportion d'un quart à un cinquième de son armée. Les Romains , ses ennemis , ne l'avaient que dans la proportion d'un dixième. Aujourd'hui l'on admet généralement la proportion d'un cinquième, c'est-à-dire 20,000 cavaliers pour 80,000 fantassins. Toutefois, avec le perfectionnement récent de l'artillerie, qui atteint les réserves de plus loin, il suffirait que la cavalerie fût seulement d'un septième, c'est-à-dire
1 Turpin de Crissé, judicieux commentateur de Montécuculi, fit la même remarque, qu'il appuya de faits accomplis depuis la mort de Polard ; « L'arme blanche, dit-il, en impose au plus brave. On n'a presque jamais tu de troupes marcher décidément à l'ennemi qu'elles ne l'aient enfoncé ou déterminé à la retraite.» (Édii. d'Amsterdam, t. !, p. 48.)
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que, pour 140,000 hommes, il n'y eût que 20,000 chevaux.
Si la cavalerie est presque inutile sans infanterie, eHe devient nécessaire pour préparer la victoire, soit en portant de prompts secours, soit en enfonçant l'ennemi ébranlé. Elle peut prendre celui-ci en flanc ou à revers, sans craindre d'être coupée -, si elle est repoussée, elle se rallie aisément à l'armée. Enfin, elle est indispensable quand il s'agit de compléter la victoire en enlevant des prisonniers, des canons et des munitions.
Elle peut charger de quatre manières : en colonnes à distance, en lignes au trot, en lignes au galop, à la débandade. La meilleure dépend de l'occasion et de la qualité des chevaux et des cavaliers. Dans la charge en lignes, la lance offre de grands avantages ; mais le sabre est préférable dans la mêlée. Quant à la carabine, c'est une arme inutile ou dangereuse, puisqu'il faut que la troupe s'arrête pour tirer, et que d'ailleurs elle tire toujours mal à cheval.
En France on ne choisit pas toujours assez bien les chevaux , et Ton sacrifie trop à la taille les habitudes d'enfance. Il se trouve dans les recrues nombre d'hommes qui ont l'habitude et l'amour des chevaux, et seraient bien plus vite exercés que d'autres qui, à vingt et un ans, ne s'en sont jamais servis.
La proportion de l'artillerie avec les autres armes a beaucoup varié. Depuis les guerres du premier empire, elle tend à s'accroître, et l'on veut avec raison aujourd'hui trois à quatre pièces de canon par 1,000 hom-
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mes, tandis qu'avant 181 S on croyait en avoir assez de deux 1 .
Dans l'offensive, une grande batterie d'artillerie peut écraser une ligne ennemie, ou du moins l'ébranler et faciliter aux autres armes les moyens de la mettre en déroute. Dans la défensive, elle augmente beaucoup la force d'une position, non-seulement par la destruction qu'elle sème dans les rangs ennemis, mais encore par la terreur qu'elle y répand.
Quand l'ennemi s'avance en lignes déployées, les batteries doivent croiser leur feu pour les prendre en écharpe. Quand il marche en colonnes, on peut tirer de front-, mais il vaut encore mieux tirer simultanément de flanc ou de revers, ce qui terrifie les plus braves soldats eux-mêmes. Il faut avoir bien soin de mettre l'artillerie i l'abri d'une charge, en la faisant soutenir par un certain nombre de fantassins et de cavaliers d'élite : l'un des principes les plus généraux de la tactique est que les trois armes se doivent appuyer mutuellement. En 1793, l'armée vendéenne qui manquait d'artillerie s'en procura en chargeant avec intrépidité celle de l'ennemi , dont elle tuait les hommes. Depuis trois cent cinquante ans Machiavel a donné ce conseil, dont tous les généraux intelligents ont compris la justesse.
On ne peut qu'approuver l'organisation d'un grand
1 A la bataille d'ivry, Henri IV n'avait dans son armée que quatre pièces de canon et deux coulevrines; et l'armée de la Ligue quatre pièces en tout. (Turpin de Crissé, Comment., t. l,p. 49.}
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nombre de corps différents, tels que les chasseurs £ Afrique, les zouaves , les turcos, etc., distingués par l'uniforme et les habitudes, imaginée depuis quelques années dans l'armée française. Chaque fraction de l'armée a ainsi une grande émulation et cherche à se signaler. D'ailleurs le conscrit, entrant dans l'un de ces corps qui se sont fait une réputation de bravoure, en adopte promptement l'esprit -, Un poltron devient brave entrant dans le régiment de Navarre, disait J.-J. Rousseau.
Avant l'usage des armes à feu, les batailles étaient beaucoup plus meurtrières que depuis, parce qu'on était forcé d'en venir aux mains pour chercher la victoire. Deux hommes s'abordaient et se battaient individuellement jusqu'à ce que l'un des deux fût sur le carreau. Mais à présent on peut obtenir la victoire sans que les bataillons ni les escadrons se soient abordés -, ou du moins sans que la majeure partie de chaque armée en vienne aux mains : le feu de l'artillerie et de la mousqueterie peut dissiper, par l'effet de quelques pertes ou par la terreur, l'une des deux armées. Or, le parti qui abandonne le champ de bataille et se met en retraite est ordinairement réputé vaincu.
Dans l'antiquité l'on a vu souvent hors de combat la moitié de l'armée vaincue ; tandis que de nos jours les plus grandes pertes ne dépassent point en un jour le cinquième de l'armée. Sur cinq hommes hors de combat, il n'y a qu'un tué, plus des trois quarts des blessés guérissent , tandis que dans l'antiquité la moitié des hommes hors de combat étaient tués, et les blessures
généralement plus dangereuses que de nos jours. Sur la fin de 1854, nous ayons vu à Inkermann, en Crimée, une bataille qui ressemblait sous ce rapport à celles de l'antiquité. Les Français et les Russes , enfermés dans une vallée, s'égorgeaient avec fureur , à l'arme blanche, sans pouvoir se servir de leurs fusils. Je connais tel soldat français qui, plein d'ardeur, balonnettant des ennemis, versait à chaque instant par terre le sang qui remplissait le canon de son fusil.
En vain Ton objecterait que les anciens avaient des arcs et des frondes. Ces armes de jet ne portaient pas au loin, et ne faisaient pas ce bruit qui répand la terreur; d ailleurs elles étaient aisément parées par les armes défensives, telles que le bouclier, le casque et la cuirasse. Une armée ne cédait jamais le terrain sans un combat corps à corps , à moins qu'elle ne fût saisie d'une terreur panique, soit par l'effet d'un stratagème, soit par un moral excessivement affaibli. Mais dans ce cas elle se retirait sans pertes, et se ralliait le lendemain.