DE L'ORGANISATION DE L'ARMÉE
De rétablissement des divisions. — Des corps d'armée. — De l'inconvéifient des commandements permanents. — Nouvelle organisation proposée par l'auteur. — De l'utilité de tenir toujours au complet les bataillons, escadrons et divisions.
À l'instar de la légion romaine, la Révolution organisa l'armée française par divisions. Chacune, composée d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, formait par elle-même une petite armée qui marchait et combattait séparément 4 .
Bonaparte les maintint, tout en les groupant sous le nom de corps d'armée. Durant tout son règne, chaque maréchal commanda l'un de ces corps, généralement composé de 30 à 40,000 hommes, soit : trois divisions d'infanterie f une de cavalerie légère, six batteries ou trente-six pièces de canon et des sapeurs. La cavalerie forma une réserve générale de deux divisions de cuirassiers, quatre de dragons et une de cavalerie légère. La garde et quelques autres corps formèrent la réserve
1 La légion était d'environ 5,000 citoyens romains, renforcés d'autant d'alliés; de sorte que la division française y ressemble même par le nombre.
d'infanterie , avec une masse d'artillerie qu'on plaçait au lieu de la bataille jugé le plus convenable.
Sans doute, une armée doit être partagée en quatre corps ou fractions, savoir : l'aile droite, l'aile gauche, le centre et la réserve. Mais la permanence des corps d'année et de leurs chefs engendre des rivalités désastreuses; d'ailleurs le principe capital d'un bon commandement militaire est la mobilité des chefs supérieurs. Parce qu'un homme a bien commandé un corps d armée, on le nomme maréchal, et l'on s'étonne ensuite à tort de son incapacité, car il a obtenu tout ce qu'il peut ambitionner. Un grand prince du dix-septième siècle se disposant à assiéger une ville avec d'assez faibles moyens, l'un de ses officiers lui remontra qu'elle était défendue par un maréchal de France. — Cest précisément pour cela que je vais î attaquer, répondit-il. Un gouverneur qui n'est pas maréchal de France est plus à craindre quun gouverneur qui Test déjà l .
En second lieu, un général est capable dans certains temps, pour certaines guerres, et incapable à une autre époque, dans des guerres de nature différente. Cest un fait incontestable, prouvé môme récemment. Tant qu'il ne fallut que maintenir l'armée française dans les tranchées de Sébastopol, et lui faire supporter un rigoureux hiver, on lui donna un chef rempli de douceur et de sollicitude pour le soldat. Mais dès qu'il fallut déployer
1 Bayle, Dictionnaire historique. Ce philosophe approuve la réponse du prince.
une ardeur ménageant peu la troupe, on le remplaça. Or, s'il avait été maréchal de France, on eût été fort embarrassé.
Il est nécessaire, dira-t-on, de donner une insigne récompense aux généraux qui se distinguent.
On le peut sans les investir d'un grade perpétuel -, il suffira de leur décerner des récompenses extraordinaires, telles que des pensions, etc. , et ils s'efforceront toujours de bien mériter de la patrie, pour se maintenir dans leur poste, ou pour obtenir de nouveaux commandements en chef.
Il me semble bon, tout en conservant le système des divisions, de les tenir plus fortes qu'elles ne sont. Je les composerais :
1° De deux brigades d'infanterie; chaque brigade de deux régiments ; chaque régiment de trois bataillons de 1,000 hommes chacun, présents sous les armes, non compris les officiers, ce qui fera environ 42,350 hommes par division $
2° De deux escadrons de lanciers, deux de chasseurs et deux de cuirassiers , chacun de 180 hommes , non compris les officiers ;
3° De trois batteries, soit 18 canons, et de pontonniers et sapeurs, ce qui donnera un total d'environ 15,000 hommes présents sous les armes.
En outre, une grosse cavalerie, la majeure partie de l'artillerie, et une infanterie d'élite seraient placées à la réserve générale de l'armée, en deux ou trois corps, selon les circonstances -, car si on la groupait au même
endroit , on n'aurait pas le temps de la porter où il faut 1 . Si elle n'est pas assez forte pour être partagée en trois fractions, il faut du moins en faire deux : l'une entre le centre et la gauche, l'autre entre le centre et la droite. La réserve doit être assez considérable, mais sans excès , parce que si le centre ou une aile trop affaiblie éprouvait une éclatante défaite , l'armée pourrait être épouvantée au point que rien ne l'arrêterait dans sa déroute.
Lorsque deux ou plusieurs divisions seront chargées du même service, soit en marche, soit dans une bataillé, le généralissime leur donnera un commandant sans troupes, qui aura la prééminence sur leurs généraux.
Lorsque deux ou plusieurs généraux de division se trouveront dans la même opération, sans que le général en chef ait pu désigner l'un d'eux pour commander supérieurement, c'est le plus ancien dans le grade qui dirigera les autres; mais alors il se démettra du commandement de sa propre division. On évitera ainsi tout conflit ou jalousie, parce que ces commandements supérieurs ne seront qu'accidentels. Les généraux qui les obtiendront, n'ayant qu'une commission temporaire , reprendront ensuite leur rang avec ou sans troupes.
Si l'on objecte que le partage en corps d'armée, avec des chefs permanents ou maréchaux de France, facilite
1 On verra pins loin qu'une bataille se livre ordinairement sur une étendue de terrain de trois à quatre lieues de largeur. Celle de Solferino, en 1859, occupa même une ligne de plus de cinq lieues.
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le travail du général en chef et de l'état-major, je réponds qu'un si faible avantage ne suffit point pour préférer cette organisation -, que d'ailleurs le travail est toujours aussi minutieux, puisqu'il faut s'inquiéter sans cesse des approvisionnements et du nombre des présents sous les armes.
En temps de guerre, je tiendrais toujours les bataillons, escadrons, brigades et divisions au complet, mais notamment les bataillons et escadrons. Comme les maladies, le fer et le feu diminuent incessamment les cadres, je les recompléterais de suite, tant par les réserves que par la suppression d'autres bataillons et escadrons. Ce système éviterait les mécomptes que le général en chef éprouve souvent dans ses calculs. Ainsi, quand il croit qu'une division est de 10,000 hommes, elle ne se trouve plus que de 6,000 : or, comme il lui en fallait 10,000 pour l'opération, celle-ci échoue quoiqu'elle ait été bien conçue.
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