DES SUITES DE LA BATAILLE
De quelques stratagèmes. — Qu'il faut mettre une grande activité dans la poursuite de l'ennemi. — En quel cas on doit lui faire un pont d'or. — Des précautions à prendre par le général en chef dès qu'il se voit vaincu. — De la retraite de Russie. — Du caractère des Gaulois. — Des retraites volontaires. — Gomment on doit agir dans la retraite.
Il faut au général en chef une grande présence d'esprit pour déjouer les stratagèmes, comme pour faire naître des incidents favorables.
Le dictateur Caïus Sulpitius, au moment de livrer bataille aux Gaulois, fit monter sur les bêtes de somme tous les gens inutiles de Tannée, et leur donna des drapeaux susceptibles de les faire prendre pour une cavalerie réglée. Il les posta derrière une colline, et leur ordonna de se montrer au milieu de la bataille. Ce stratagème, qui fut bien exécuté, inspira une telle épouvante aux Gaulois qu'ils se laissèrent battre.
A Varennes, lorsque Louis XYI fut arrêté, Drouet, manquant de soldats pour lutter contre ses satellites, fit reculer ceux-ci en criant : Canonniers, à vos pièces!
Sylla, voyant le général de sa cavalerie passer à l'en-
nemi avec une partie de ses troupes, feignit que c'était un piège tendu par son ordre. Une autrefois, ses troupes auxiliaires ayant été enveloppées par les ennemis et taillées en pièces, il s'écria quil les avait engorgea là à dessein pour s'en défaire, parce qu'elles se préparaient à la révolte.
Sertorius poignarda de sa main un barbare qui lui annonçait la défaite d'un de ses lieutenants , de peur qu'il n'allât divulguer cette nouvelle capable d'intimider le reste de l'armée alors engagé dans une bataille.
Hanlius remporta une victoire contre les Toscans, pour avoir annoncé à son aile gaucbe qui pliait que la droite enfonçait l'ennemi.
Mais le stratagème doit être si habilement conçu et exécuté qu'il ne soit pas découvert , car autrement il tournerait au détriment du parti qui en use. Semiramis, remarquant que le roi des Indes avait un grand nombre d'éléphants , voulut l'épouvanter à son tour en lui montrant qu'elle n'en possédait pas moins. Elle en fit faire avec des peaux de buffles et de vaches, les mit sur des chameaux, et les envoya en avant-, mais le roi découvrit la ruse-, les moyens frivoles de son ennemi firent croître son audace, et il demeura vainqueur.
Mamercus avait été nommé dictateur contre les Fidénates. Leur chef, pour jeter l'épouvante dans l'armée romaine, ordonna qu'au plus fort du combat un certain nombre de soldats sortissent de Fidènes avec des feux au bout des lances, dans l'espoir que les Romains,
étonnés de la nouveauté de ce spectacle, foiraient en désordre. Ceux-ci éprouvèrent d'abord quelque émotion, mais le dictateur étant! accouru leur demanda s ils n'avaient pas honte, semblables à des abeilles, de fuir la fumée, et leur ordonna de courir sur l'ennemi qui. fut taillé en pièces.'
Quand la victoire parait se déclarer, les officiers doivent contenir les troupes, les empêcher de se débander, et charger en bon ordre la seconde ligne, ou la réserve de l'ennemi. S'ils renversent encore celle-ci, ils doivent avec plus d'attention empêcher que les troupes ne se débandent, de peur qu'elles ne soient chargées et mises en désordre par la première ligne de l'ennemi qui pourrait s'être ralliée. Si l'on tombe sur les bagages, il ne faut point laisser débander les soldats disposés au pillage , mais achever d'accabler l'ennemi dans sa retraite, surtout en dirigeant la poursuite contre son flanc. En un mot, il ne faut jamais oublier que tant que la victoire n'est pas complète, celui qui se croyait vainqueur peut être battu.
La poursuite se fait contre une armée inférieure, ou devenue telle par la défaite, ou contre une armée supérieure, battue par accident. Au premier cas, il faut déployer beaucoup de vivacité et même de l'acharnement : en ayant soin toutefois de ne pas tomber dans une embuscade, ce qui est toujours honteux. Au second cas, il est bon, suivant le précepte de Scipioa, de /air* un pont d'or à T ennemi pour faciliter *a fuite. En effet, quand celui-ci trouve un chemin libre pour se sauver, l'esprit
de déroute devient général; tandis que, si on lui barre toute retraite, le désespoir peut le faire songer à ses ressources : un homme énergique suffit pour le rallier et lui faire ressaisir la victoire.
Il est du devoir rigoureux d'un général en chef de s'efforcer d'amoindrir son désastre en cas de défaite. En conséquence, au moment qui précède la perte de la bataille, il doit prendre Tune des deux résolutions suivantes :
1° Faire un effort considérable avec les troupes les moins endommagées, pour donner le temps aux autres de se rallier, et s'emparer en arrière d'un poste ou d'un défilé qui l'abrite provisoirement jusqu'au moment où il pourra gagner un camp sûr et y réparer ses pertes 1 . Toutefois, en quittant ainsi le champ de bataille en plein jour, sans attendre la dernière extrémité, on peut s'exposer à perdre la partie au moment où l'ennemi renonçait lui-même à la poursuivre.
2° Combattre à outrance jusqu'à la nuit, pour effeotuer sa retraite à la faveur des ténèbres. Mais on peut être complètement défait avant cet instant désiré; d'ailleurs, si une retraite forcée se fait dans les ténèbres, comment éviter l'accroissement du désordre dans une armée naturellement saisie d'épouvante, et qui ne peut plus rien voir?
Les circonstances seules indiqueront lequel des deux modes on devra adopter. En tout cas, quand la re-
1 Feuquièreà; âfémoirvs.
traite est commencée, il est dangereux d'ordonner une marche forcée pour gagner de l'avance : la fatigue pouvant achever la perte de l'armée. La retraite doit donc être exécutée à petites journées et en bon ordre, parce qu'alors on peut former des arrière-gardes assez fortes pour se maintenir contre les tètes des colonnes ennemies.
On doit marcher en masse sur la même route, quand on se replie intact dans le but de combattre dès qu'on aura opéré une jonction, ou atteint le point stratégique qu'on désire. Napoléon, dans sa retraite de Russie en 1812 , échelonna son armée en plusieurs corps à une marche l'un de l'autre, sur une seule route. Ce fut une grave imprudence, parce qu'il les isolait L'ennemi au lieu de l'attaquer en queue le prit latéralement, et tomba perpendiculairement sur les corps isolés : ce qui leur fut fatal, notamment dans les trois journées de Krasnol. Cette retraite fut la plus désastreuse que l'on vit jamais. On a dit que du moins les cadres de F armée furent sauvés. D'abord, en fait, on se trompe*, car on ne peut dire que les cadres sont sauvés quand les cavaliers sont sans chevaux, les artilleurs sans canons, les fantassins sans fusils, les officiers sans troupes et les soldats épars sans chefs. Mais d'ailleurs qu'est-ce qu'un cadre d'armée? Une bordure sans tableau. Or, que m'importe qu'on me laisse la bordure d'un tableau de Raphaël volé ou mis en pièces ?
Les Français ont rarement brillé dans les retraites forcées ; voilà pourquoi Ton disait d'eux au seizième
DE Lk TACTIQUE. 237
siècle qu'ils ressemblaient aux Gaulois leurs ancêtres, plus que des hommes au commencement de la guerre, et moins que des femmes à la fin. Ce jugement sévère n'est pourtant que l'exagération de la vérité,
Outre la retraite forcée, provenant de la défaite, il y en a de deux autres espèces :
1° Celle que Ton fait volontairement , avant d'avoir combattu , pour amener l'ennemi sur un terrain moins avantageux pour lui , comme Wellington se retira de Quatre-Bras sur Waterloo. En 1812, les Russes en firent une habile du Niémen jusqu'à Moscou, devant la formidable armée de Napoléon, et sans se laisser entamer dans cet espace de 240 lieues.
2° Celle que Ton opère sans être battu, pour courir à la défense d'un point menacé par l'ennemi, tel que la base d'opérations. Ce cas se présente notamment quand on marche loin de ses propres dépôts dans une contrée épuisée, parce qu'alors on est forcé de s'en rapprocher.
Mais généralement elles exigent les mêmes précautions que les retraites forcées. L'on n'a jamais trop de cavalerie dans une retraite, tant pour bien éclairer la route que pour flanquer l'armée, et empêcher l'ennemi de la couper à l'improviste. Il est nécessaire surtout de bien régler l'ordre de la marche et de l'arrivée de chaque corps, ce qu'un trop grand nombre de généraux ont négligé.
Quand il s'agit de passer une rivière, il faut faire prendre les devants aux parcs, afin qu'on n'en soit pas en-
combré, et tenir l'arrière-garde assez loin du corps de bataille. L'armée aura ainsi le temps de filer sans être serrée de trop près. A mesure qu'elle passera, elle établira des tètes de pont et redoutes pour protéger les derniers corps. La marche de l'arrière-garde doit être combinée de façon qu'elle se trouve en position , en avant des ponts, dès que les dernières troupes du corps de bataille auront effectué leur passage. Malheureusement, aucune de ces précautions ne fut prise par l'étatmajor français dans la retraite de Leipzig, après la perte de cette bataille.
Quant à l'ennemi poursuivant, il doit , de son côté, s'efforcer de détruire les ponts; il peut lancer des brûlots en amont , comme firent les Autrichiens en 1796 près de Neuwied sur le Rhin. L'archiduc Charles en 1809 rompit le pont du Danube à Essling, ce qui faillit détruire l'armée de Napoléon. On empêche l'incendie par des bateaux amarrés qui donnent la faculté d'arrêter les matières lancées sur le courant.
Au surplus, il y a peu d'opérations aussi difficiles qu'une retraite, parce qu'elle diminue le courage des soldats en redoublant celui des ennemis. Par conséquent, le général doit persuader à son armée qu'il ne se retire point pour éviter le combat, mais par artifice, afin d'attirer l'ennemi sur un terrain où il pourra lui dresser des embuscades.
Souvent une retraite a été favorisée par un piège tendu au vainqueur. Afranius opérant la sienne devant César feignit de camper, ce que l'ennemi fit à son
exemple ; mais lorsque les troupes de celui-ci furent dispersées pour le fourrage , Àfranius continua sa marche.
Philippe , défait en Épire par les Romains , et craignant d'être poursuivi dans sa retraite , demanda une suspension d'armes pour enterrer ses morts, et se retira pendant ce temps.
Publius Claudius ayant perdu une bataille navale contre les Carthaginois, et étant contraint dans sa retraite de passer par des lieux qui étaient gardés par les ennemis, feignit d'être victorieux; et, ornant ses vaisseaux de festons, passa à travers eux sans péril, parce qu'on redoute toujours le vainqueur.
Les vaisseaux carthaginois, se retirant après une bataille perdue, et se voyant poursuivis de prés par les Romains, firent semblant de donner i travers un banc, et, s'arrêtant tout court, commencèrent i jeter de grands cris. Les Romains s'arrêtèrent aussi de peur d'un pareil accident ; de sorte que les Carthaginois purent s'évader.