DES SURPRISES ET COUPS DE MAIN
Que le secret est rigoureusement nécessaire à la réussite (Tune surprise. — Définition des coups de main. —Stratagèmes qui les ont fait réussir, ainsi que les surprises.
La meilleure manière de surprendre une armée, c'est de tomber ayant le jour sur son camp au moment où elle ne s'y attend point. On doit en garder avec soin le secret, même à l'égard de ses propres troupes, de peur qu'il ne soit révélé à l'ennemi par un espion, ou un déserteur, ou un vantard. « Il n'est point de meilleurs desseins que ceux qui seront absolument ignorés de l'ennemi avant leur exécution, dit Végèce. »
La surprise doit aussi être préparée par une fausse démonstration qui détourne l'attention de l'ennemi du véritable projet, et la lui fasse porter ailleurs dans le cas où il aurait eu l'éveil. C'est surtout dans ces occasions que se montre le coup d'œil tactique et le sang-froid d'un capitaine habile, parce qu'il faut que, dans le fracas même des armes, toutes ses manœuvres tendent au but.
Il faut avoir une exacte connaissance du pays et des troupes ennemies sur lesquelles on veut entreprendre,
ainsi que de la protection qu'elles peuvent recevoir par le voisinage d'une armée ou d'une place 1 ; enfin, profiter de tous les accidents même climatériques , tels qu'un orage. Mais on doit éviter de déployer toute Farinée derrière V avant-garde, parce que si l'ennemi pousse celle-ci vigoureusement, sa déroute entraîne ordinairement celle des autres troupes, comme il arriva à Zama et à Rosbach.
L'exécution d'une surprise doit être pratiquée avec vivacité, sans confusion, de manière que chaque commandant d'un corps ou d'un détachement se trouve, en arrivant au lieu de son opération, instruit du parti qu'il prendra, soit qu'on réussisse, soit qu'on échoue dans l'entreprise.
On nomme coup de main l'escalade ou la prise de vive force d'une place fortifiée ou d'un camp retranché, quand il n'y a pas de brèche, ou que celle-ci n'est pas praticable. On peut citer comme exemples les attaques des camps retranchés de Kehl, de Dresde, de Varsovie, des lignes de Turin, de celles de Mayence et de la place forte de Gotha. L'audace déconcerte souvent, parce qu'elle fait supposer plus de forces qu'il n'y en a réellement.
Généralement la réussite d'un coup de main est due plutôt à l'imagination, au tact et à l'audace du général qu'aux règles de la tactique. Ce qui a réussi dans un cas réussirait difficilement dans un autre semblable.
N'eu qui ères, Mémoires*
Mais chacun doit s'en mettre à l'abri en se tenant constamment sur ses gardes.
Philippe, à l'attaque d'une place maritime, fit élever secrètement sur deux vaisseaux des tours à plusieurs étages ; et comme il donnait l'assaut du côté de la terre, il les approcha tout d'un coup de l'autre, et prit la ville par là.
Lorsque le général Pélissier eut résolu la seconde attaque de la tour Malakoff , il donna durant plusieurs jours de fausses alertes au moyen de son artillerie ; de sorte que les Russes, y étant habitués et n'y prenant plus autant garde, furent eafin forcés le jour de l'attaque sérieuse.
Le consul Cornélius Cossus prit plusieurs villes de Sardaigne en débarquant ses meilleurs soldats la nuit dans un endroit couvert, et en abordant le matin d'un autre côté avec ses navires; tandis que les ennemis accouraient en foule pour s'opposer à la descente, ceux qu'il avait mis en embuscade emportaient la place.
Périclès, assiégeant une ville qui se défendait bien, fit sonner les trompettes la nuit et jeter des cris du côté de la mer. L'ennemi, croyant être attaqué de ce côté-là, y accourut, et Périclès put entrer.
Le même, .assiégeant dans le Péloponèse un château où il n'y avait que deux avenues, ouvrit un fossé dans l'une pour empêcher les sorties , et attaqua l'autre où se tournèrent toutes les forces de l'ennemi. Alors il fit jeter des ponts sur son retranchement, et prit la place par l'endroit où il n'était point attendu.
De la pr«mière règle à suivre pour bien raisonner. — Définition de la révolution et de l'insurrection. — De l'émeute et de la révolte. — Du coup d'État, du complot, de la conspiration el de la conjuration. — Exemples anciens et récents. — Différences capitales entre les factions et les partis.
Ou ne peut être clair sur cette importante question sans définir avec soin les termes, car c'est la première règle i suivre pour bien raisonner, a Cet art se réduit à une langue bien faite, dit Condillac, parce que Tordre dans nos idées n'est lui-même que la subordination qui est entre les noms donnés aux genres et aux espèces 1 . » Par ce moyen Ton arrivera à concevoir très-distinctement Tétat de la question *, chose dont on s'occupe trop peu de nos jours. Sans cette précaution toute discussion est temps perdu.
1 Logique, 11 e partie, ch. v.
* Malebranche, Recherche de la vérUé.
On entend par Révolution le trouble et la décomposition d'un État, à l'effet de le renouveler en le sauvant de la ruine, du déshonneur et de la mort. Elle est ordinairement précédée d'une insurrection.
L'insurrection est le soulèvement de tout le peuple, ou d'une partie du peuple qui a procuration tacite de la généralité pour revendiquer ses droits contre l'autorité qui gouverne et viole ses engagements l . Par conséquent, elle est toujours légitime, comme étant la manifestation de la volonté générale. Les actes du 14 juillet 1789, du 10 août 1792, du 24 février 1848 sont des insurrections.
L'émeute est le rassemblement d'un certain nombre de citoyens, sans mandat de révolutionner; c'est le mouvement passager d'une petite portion du peuple, causé par quelque mécontentement peu sérieux. Elle est inique, illégale, impuissante ; conséquemment coupable et insensée. Les mouvements du 20 juin 1792, du 13 avril 1834, du 15 mai 1848, du 13 juin 1849 furent des émeutes, propres seulement à retarder les insurrections et les révolutions. L'émeute peut être spontanée , naturelle , ou causée par une conspiration ou une conjuration. Celle du 20 juin 1792 résultait d'une conjuration du parti girondin -, celle du 13 juin d'une
1 Mémoires sur la Révolution par Garât, ancien ministre de la justice. — Théophile Mandar, dans son Traité des insurrections, p. 49, Ta définie trop vaguement : « Le droit donné à l'homme par la nature de s'élever contre tout ce qui contrarie sa pente vers le bonheur, en dégradant sa morale. »
conspiration des démocrates impatients et entraînés par des amis perfides.
La révolte est la résistance armée aux ordres de l'autorité légitime. Elle est répréhensible , parce qu'elle s'exerce par des moyens illégitimes, et qu'elle a pour objet de renverser et détruire la puissance et les lois équitables reconnues par le révolté lui-même.
La rébellion n'est qu'une levée de boucliers, tandis que la révolte est la guerre déclarée. La rébellion peut se changer en révolte; mais elle n'est le plus souvent qu'une désobéissance, une opposition , une résistance peu dangereuse. Un particulier fait rébellion à la justice quand il s'oppose à l'exécution des jugements -, une corporation qui ne reconnaît pas les lois est en état de rébellion; mais lorsqu'une fraction du peuple en colère trouble, par la voie des armes, l'ordre de la société, il y a révolte. Les parlements, les évèques qui refusaient de se soumettre aux décrets de l'Assemblée nationale en 1789 et 1790 étaient en état de rébellion. La Vendée, qui mettait sur pied des armées contre le pouvoir national en 1793, Lyon et Toulon, dans la même année, s'étaient révoltées contre la république. Le 6 juin 1832, les républicains qui se battirent si vaillamment au cloître Saint-Merri étaient en état de révolte contre le gouvernement de Louis-Philippe. Les citoyens qui prirent les armes dans les journées de juin 1848 étaient aussi des révoltés. Nos pauvres hommes d'Etat, qui ne savent même pas la langue politique, les appelaient insurgés. Or, ces prétendus insurgés étaient au plus 20,000 dans
toute la république française, composée de plusieurs millions de citoyens*, ils ne méritaient donc pas la qualification d'insurgés, qui n'appartient qu'à l'évidente majorité.
La sédition est le commencement de la révolte. Elle est synonyme de rébellion; mais elle s'entend surtout d'une armée ou de masses populaires disposées à la révolte. Ainsi, l'armée de Dumouriez murmurant contre la Convention, après la fuite de ce général, était en état de sédition qu'apaisa le représentant du peuple Levasseur (de la Sarthe).
Nul n'a le droit de combattre une insurrection -, mais le gouvernement peut et doit se défendre contre la révolte. Celle-ci -provient d'une conjuration ou est spontanée, tandis que l'insurrection est toujours spontanée, c'est-à-dire amenée par l'ordre naturel des choses -, les conspirations n'y font presque rien.
Il faut aussi distinguer entre l'insurrection et Yinsurgence, qui est l'insurrection continuée et soutenue. L'insurgé est le citoyen soulevé, combattant ou prêt à combattre , mais non encore enrôlé dans une arméeorgrfftisée : tels étaient les Français de juillet 1789 et de lévrier 1848. Le parlement anglais, soutenant la guerre en batailles rangées contre Charles 1 er , était en état d'in- «urgence. Les colons anglais luttant, à la fin du dix-huitième siècle, dans L'Amérique du Nord contre la métropole, et faisant aussi une guerre régulière , étaient des insurgents. L'insurrection est donc le commencement de Tinsurgence.
On nommait jadis insurrections les levées extraordinaires de troupes exécutées en Hongrie pour la défense du pays. Les Cretois s'insurgeaient pour forcer leurs magistrats annuels à respecter les lois. Quand la plèbe de Rome voulait faire cesser l'oppression, elle refusait de s'inscrire pour la guerre, ou courait tumultueusement à travers les rues en fermant les boutiques, et désertait la ville, jusqu'à ce que les patriciens eussent transigé avec elle. Le liberum veto des Polonais était l'insurrection légale de la noblesse de ce pays contre le roi.
Linsurgence ne peut être pacifique, puisqu'elle est la guerre soutenue contre l'oppresseur qui se défend même en bataille rangée. L'insurrection est pacifique lorsque le gouvernement ne se défend point par les armes. Telle fut celle du 31 mai 1793. Quant à la révolution, elle ne peut être pacifique ; car, autrement, il n'y aurait plus révolution proprement dite, mais progrès naturel et changement insensible.
Les combats qu'entraînent l'insurrection et la révolte constituent la guerre civile. Quant à l'émeute et à la rébellion, on ne leur donne point ce nom, quoique le sang y coule quelquefois.
Tels sont les actes tumultueux ou violents des gouvernés ou simples citoyens. Il en est une autre catégorie perpétrée par le prince ou gouvernement, et qu'on nomme vulgairement coups d'État. Ce sont des attentats commis par le gouvernement contre les lois fondamentales, soit i reflet de conserver ou d'accroître son pouvoir,
soit dans le but de sauver le pays. Us réussissent quand ils concordent avec l'opinion générale, ou du moins avec son apparence, et qu'ils sont bien exécutés; le hasard y a beaucoup moins de part qu'on ne le croit communément. On connaît notamment les coups d'État du 20 juin 1789, du 18 fructidor 1797, du 18 brumaire 1799, du 25 juillet 1830, du 2 décembre 1851. Ceux du 20 juin et du 25 juillet n'ont point réussi, parce qu'ils ont été mal concertés, et que leurs auteurs allaient évidemment contre l'opinion publique. Ceux du 18 brumaire et du 2 décembre ont eu un plein succès, à cause de leur habile exécution.
Un coup d'État n'est approuvé par la postérité que quand il a été entrepris dans un but patriotique et par des moyens honnêtes. Ces deux conditions sont requises, car la fin même ne justifie pas les moyens.
Ordinairement le coup d'État est préparé par un complot, ou une conspiration, ou une conjuration.
Le complot est le concert clandestin de quelques personnes unies pour abattre ou détruire, par un coup efficace et inopiné, ce qui leur fait ombrage ou obstacle. 11 a ordinairement pour objet l'assassinat ou l'enlèvement d'un personnage ou des chefs d'un parti puissant.
La conspiration est l'entente clandestine de gens unis de sentiments pour se défaire, par quelque grand coup, de certains personnages ou de certains corps importants dans l'État, et changer la face des choses.
La conjuration est la confédération de citoyens puis-
sants ou armés pour opérer, par des entreprises éclatantes et violentes, un changement dans la chose publique.
Le complot se renferme entre quelques personnes et même deux ; la conspiration veut une ligue et plus d'agents que le complot. La conjuration , d'abord contenue, comme une conspiration, dans un certain cercle, appelle à son secours une foule de soutiens-, de sorte que plus elle devient redoutable par le nombre , plus elle risque d'être découverte.
Sur la fin de 1792, les girondins étaient en état de conjuration pour écarter l'influence de Paris et des jacobins, et proclamer la république fédérative. Les partisans de Babeuf conjuraient aussi. L'entente de Louis XYI avec les rois étrangers était une conspiration, les préparatifs du 18 brumaire un complot. Mais le complot qui ne réussit point expose au ridicule ses auteurs, et reçoit le nom d'échauffburée.
Les émeutes, les révoltes, les rébellions sont aussi préparées par des complots, des conspirations ou des conjurations. Ainsi, une société secrète politique a presque toujours pour objet une conspiration ou une conjuration, suivant son importance.
Il ne faut pas non plus confondre une faction avec un parti.
Les factions sont les coalitions puissantes qui se forment dans un État par l'impulsion des mêmes intérêts ou des mêmes passions. Dans une révolution qui sape de grands intérêts au des préjugés de plusieurs siècles.
il doit se former autant de factions qu'il y a d'intérêts
Les partis sont le plus souvent étrangers aux passions ou aux intérêts qui rallient les factions; mais comme ils ne peuvent exister par eux-mêmes , ils 9e cachent dans leur sein , pour se servir de leurs forces^ et parvenir au pouvoir en s'emparant des victoires qu'elles remportent. Si les factions se forment surtout par la différence des fortunes et les préjugés de la naissance, l'ambition seule donne naissance aux partis.
Les factions tendent par leur natuve à la domination : dès qu'elles se sont emparées de la puissance , «lies se grossissent de cette foule de gens obscurs qui, uniquement occupés de leur repos, de leur sûreté, de leur enrichissement et de leur vanité, passent sans cesse d'une faction à une autre.
La faction liée par l'ascendant d'un intérêt unique se montre bien plus forte, quoiqu'elle soit moins nombreuse que celle qui est sujette à la division. La première lutte constamment avec ensemble ; la faiblesse de la seconde commence au moment même de ses succès. Et plus les factions sont égales en force , plus les oscillations sont longues et douloureuses, les chocs pénibles et cruels , les haines vives et meurtrières, les dénoûments sanglants.
Elles ne peuvent triompher de leurs rivales que par le peuple dont le moindre effort les rend dominantes. Voilà
1 Lâveanx, Journal de la Montagne, 18 brumaire an III.
pourquoi l'opinion est un levier si puissant. Le peuple, n'ayant de ressources que dans le travail , ne peut aspirer à d'autre bonheur que d'en préserver le produit de l'avidité de ces hommes oisifs qui se font une profession de l'exploiter. Aussi ne Pa-t-on jamais vu indifférent dans les luttes soulevées contre la tyrannie , dès qu'il s'est formé des partis assez puissants pour le rallier. Sa passion s'affaiblit dans les révolutions à mesure qu'elles s'éloignent de ce grand but.