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CHAPITRE II

OBSERVATIONS PARTICULIÈRES SUR LES GUERRES CIVILES ET SUR LEUR TACTIQUE.

Des causes de la guerre civile. — De l'insurgence. — Du tact et de l'opportunité. — Que la célérité est essentielle. — Que la force non organisée est presque toujours insuffisante. — Que la trahison est le plus grand péril encouru par une faction. — Qu'il y en a deux espèces. — Anecdotes instructives sur Georgey et sur Kossuth. — Erreur de Machiavel. — En quoi les bannis et les émigrés sont dangereux.

La guerre civile éclate sans déclaration entre deux factions du même État. Elle provient :

1° De la férocité, ou de la cupidité, ou de l'avilissement du gouvernement, ou de malentendus, ou de l'exaltation factice*,

2° De l'ambition des grands sous un monarque faible; la Ligue et la Fronde en sont des exemples-,

3 e Du fanatisme religieux, exploité par un parti politique; ce qui souleva la Vendée en 1793 ;

i° Enfin , des incitations d'une puissance voisine à l'effet d'embarrasser le gouvernement auquel il fait ou veut faire la guerre ; les Anglais agirent ainsi dans

Toulon cette même année , et Philippe II à Paris au temps de la Ligue.

Souvent Tune des factions appelle l'étranger à son secours, comme la Vendée, Lyon et Toulon en 1793 invoquèrent celui des Anglais ; la faction autrichienne impériale fit venir en 1849 le Russe à son secours contre la faction hongroise. En 1792, la faction royaliste de France se servit des Prussiens et des Autrichiens.

On peut ranger les guerres civiles en deux catégories : la guerre entre citoyens d'un même État qui se disputent la forme ou la direction du gouvernement , sans songer à séparer les pays, comme il arriva en France en juin 1848 $ celle entre deux États naguère soumis au même gouvernement , et dont l'un réclame son indépendance, comme en 1774 F Amérique du Nord contre l'Angleterre, et en 1849 la Hongrie contre l'Autriche. Cette dernière classe engendre Yinsurgence, ordinairement plus longue et plus puissante que l'insurrection ou la révolte , et généralement plus licite que les autres guerres civiles. Mais comme cette question capitale n'entre point dans le sujet de? ce livre, je l'ai traitée complètement dans un autre qui paraîtra en son

La guerre civile a pour zone soit la capitale même , ou une grande ville de l'État, soit Tune de ses provinces, soit Tune de ses colonies. A la première espèce appartient par exemple la guerre de juin 1848, qui se fit dans Paris -, à la deuxième, la guerre de la Vendée

en 1793; i la troisième^ la guerre de l'Angleterre contre l'Amérique du Nord. La stratégie est nulle dans la première espèce où la tactique suffit» Mais dans toute? ce sont surtout les expédients politiques qui réussissent: ainsi* la guerre civile de juin 1848 pouvait être aisément prévenue par le gouvernement; sans effusion de sang.

La guerre civil» exige un grand tact relativement à l'opportunité de l'entreprendre ou de la soutenir. Le véritable politique pressent très-bien l'opinion publique qui lui fournit les éléments de mouvement ou de résistance. Ainsi, à la vue de Garibaldi , débarquant avec quelques volontaires, le roi des Deux-Siciles s'enfuit avec une armée considérable. Douze ans auparavant le roi Louis-Philippe, avant de laisser entamer la sienne, céda la place à l'insurrection.

Une entraînante célérité est essentielle dans cette sorte de guerre, tant de la part du pouvoir attaqué que du pouvoir insurgent. Elle profite au premier en ce qu'elle empêche l'incendie de s'étendre, et elle profite au second en- ce que l'étonnement, la terreur qu'il produit déconcertent son adversaire. Je pose donc en principe que tout pouvoir insurgent qui temporise est perdu dès qu'il a levé l'étendard ; car s'il est de force à triompher, son triomphe sera instantané; mais avec le temps il s'use, il se dissipe et se fait détruire.

Ainsi, quiconque a bien examiné ce qui se passait \i second jour de la révolte de juin 1848, vers dix heures du matin, est convaincu que si les révoltés s'étaient rués sur le palais de l'Assemblée constituante, et sur les

DES GUERRES CIVILES. Wb

édifices où les commandants de troupes auraient pris leur quartier général, ils enlevaient tout centre au gouvernement, se rendaient maîtres de la capitale, et partas*, d'une grande partie de la France. Mais ils opérèrent méthodiquement, lorsqu'il ne fallait qu'un coup de main : ils voulurent assurer leur retraite, et avancer de barricade en barricade jusqu'aux extrémités non insurgées de Paris. C'est ce qui les perdit; car ils donnèrent au gouvernement le temps de se reconnaître, et de rallier ses troupes. La force non organisée ne peut rien contre celle qui l'est.

Au commencement du seizième siècle, la ville de Pérouse se trouvait partagée entre la faction des Oddi et celle des Baglioni ; ces derniers triomphaient ; les antres étaient dans l'exil. Les Oddi ayant rassemblé une armée parvinrent à pénétrer de nuit dans la ville à la faveur des intelligences qu'ils y avaient conservées , et ils n'avaient plus qu'à s'emparer de la place publique pour paralyser toute défense du gouvernement. Les mes étant fermées par des chaînes de fer , un homme àfe tète des insurgés en brisait toutes les serrures, afin d'ouvrir un passage aux chevaux ; il ne restait plus à briser que celle qui débouchait sur la place. Déjà l'on avait appelé aux armes la foule qui était accourue. Hais l'homme qui rompait les chaînes, trop pressé par elle, 9 ne pouvant à son aise lever le bras pour frapper, se mit à crier , afin de se ménager un peu d'espace : Reculez donc un peu en arrière I Ce dernier mot ayant seul été entendu courut à la file, fit fuir d'abord ceux

qui se trouvaient en queue ; et peu à peu une telle épouvante saisit toute la trompe, qu'elle se dispersa d'ellemême en désordre, et l'entreprise échoua.

Ainsi un frivole incident dérange toutes les combinaisons. Mais le plus grand péril de la guerre civile est la trahison.

Un ami déloyal peut trahir ton dessein 1 !

Cet odieux crime y est beaucoup plus fréquent que dans la guerre étrangère, à cause de la jalousie 9 de l'ambition, de la peur, et des anciennes relations des chefs. Dans la guerre étrangère, la trahison est même fort rare (à moins qu'une des factions n'ait appelé l'étranger à son secours), parce qu'un général y a peu d'intérêt , qu'elle est trop ostensible, et que rien ne peu l'excuser.

J'en distingue deux espèces : celle par commission, qui consiste à livrer son armée à l'ennemi, ou à l'entraîner dans une révolte ambitieuse : celle par omission, qui consiste en des fautes volontaires* C'est la plus difficile à apercevoir et à réparer ; elle peut miner l'État jusqu'à ce qu'il tombe.

Monk, généralissime de l'armée patriotique anglaise la vendit au prétendant Charles II , et la république fut ainsi abolie. Dumouriez tenta de faire marcher son armée contre son propre gouvernement. Ces trahisons

1 Corneille, Cinna.

appartiennent à la première espèce. Voici Irois exemples de la seconde * :

Mandat, commandant général de la garde nationale de Paris en 1792, s'étant vendu à la cour, donna l'ordre à ses bataillons de passer le 10 août par l'arcade Saint- Jean, afin qu'on pût les canonner par derrière.

Bouchard, commandant en 1793 une armée de la République française, promit pour trois millions au duc d'York, général des coalisés, de ne point marcher contre lui.

En 1849, le général Georgey, placé par le gouvernement hongrois à la tête de l'armée insurgente, forte de 200,000 hommes, pensa qu'en prolongeant la guerre il se rendrait nécessaire , et parviendrait au pouvoir suprême. La veille du jour où il capitula si lâchement, l'armée russe, qui seule pouvait faire triompher l'empereur d'Autriche contre les Hongrois , avait résolu sa retraite. Le prince Paskéwitch qui la commandait venait d'adresser à son souverain une dépêche portant «que son armée périssait de faim et de fatigue, ses misérables magasins étant épuisés, et les paysans lui refusant tout aliment-, tandis que l'armée hongroise, parfaitement approvisionnée et dans son propre pays , serait jbieut&t forte de 300,000 hommes ; qu'en conséquence il aimait mieux partir que de ne pouvoir ramener un seul homme 1 . »

1 Ce fait curieux fut attesté alors par le consul anglais de Varsovie dans un dîner chez un ministre de la reine.

258 livbe vi.

Ce Georgey était d'une hypocrisie sans pareille. Quelque temps auparavant, Kossuth, gouverneur, alla le troaver et lui dit : « Général, on m'assure que vous avez de l'ambition, et que vous seriez capable de manquer à vos devoirs. Que désirez-vous donc? Devenir roi de la Hongrie? Mais si jamais le peuple en voulait un, vous savez que ce ne pourrait être qu'un prince de race royale. Voudriez-vous devenir gouverneur? Eh bien, avouez-le-moi : je travaillerai à vous faire nommer à ma place. »

Le général souriant répondit : « Oui, j'ai une ambition, celle que je vous connais, de me retirer dans une pelite campagne quand la Hongrie sera libre et heureuse-, mais auparavant, dès que les armées ennemies seront repoussées, je vous prie d'user de votre influence pour me faire obtenir durant deux ou trois ans une chaire de professeur de chimie à Pesth 1 . »

Kossuth, rassuré lui-même, s'empressa de calmer les soupçons du conseil de gouvernement.

De tant d'exemples il résulte que dans les révolutions on doit toujours choisir avec un soin extrême les chefs d'armée, les surveiller sans cesse, et étendre beaucoup leur responsabilité ; car dans la guerre civile une année ne peut être renouvelée, et une défaite ou une capitulation intempestive détruit tout espoir de succès. Sans Georgey, la Hongrie serait indépendante depuis onze ans.

1 Je tiens celle anecdote de Kossuth lui-même.

Machiavel approuve les Romains d'avoir pardonné à ceux de leurs généraux qui, par ignorance, laissaient exterminer leur armée , et de ne tes avoir condamnés qu'à l'amende lorsque, par jalousie, ils ne portaient pas secours à leurs collègues. Il en donne pour raison que c'était afin de dégager leur esprit de la crainte des supplices quand ils avaient à prendre des mesures importantes. Si cette coutume profita aux Romains , ce qui nest nullement prouvé, elle ne serait applicable que dans les deux cas suivants : 1° quand le gouvernement est si sûrement établi qu'il ne peut plus rien craindre des trahisons, et que les traîtres n'y auraient môme aucun intérêt -, 2° quand on n a qu'à choisir entre des généraux habiles et patriotes. Hais dans un État nouveau, chancelant, il faut déployer envers eux une trèsgrande sévérité; car si le général est fidèle, plein de foi et d'enthousiasme, il ne craindra point le supplice qui le menace dans le cas où il commettrait des fautes lourdes, parce qu'il doit avoir fait d'avance le sacrifice de sa vie et de sa réputation présente; il conservera donc toute* la liberté de son esprit. Si au contraire il a de mauvaises intentions, la crainte du châtiment pourra l'empêche* de trahir. La menace suspendue sur les têtes détournera d'ailleurs les incapables de briguer ou d'accepter les commandements. L'espoir de l'impunité a toujours porté les hommes à la cupidité, comme à la lâcheté et à la trahison.

Observons encore , au sujet des guerres civiles , que de tout temps l'on a pu reconnaître le danger de se fier

aux bannis et aux émigrés 1 ; car ils s'attribuent souvent une importance qu'ils n'ont point, et se font volontiers illusion sur la situation des choses et sur leurs moyens. Les aspirations vers la patrie absente, les souffrances ou les privations que Ton endure ou s'imagine endurer, le ressentiment, suffisent pour aveugler. C'est ainsi que Thémistocle lui-même, l'un des plus grands hommes de l'antiquité, ayant été réduit à chercher un refuge auprès de Darius, séduisit ce prince par de magnifiques promesses, et le décida à attaquer la Grèce. Mais, reconnaissant bientôt l'impossibilité de tenir ses promesses , il s'empoisonna, soit par honte , soit par crainte du supplice. Les émigrés de 1792 faisaient aux monarques étrangers les propositions les plus bizarres', les promesses les plus outrecuidantes. Plusieurs, sans doute, étaient de bonne foi, et simplement aveuglés par leurs propres rancunes; mais d'autres en imposaient , parce qu'ils préféraient voir abimer toute l'Europe que de rester privés de leurs places et de leurs biens. Ces monarques, en suivant imprudemment leurs avis, subirent d'ignominieux échecs. Il est même évident que , sans l'invasion du territoire français et les menaces provoquées en 1792 par les émigrés, l'insurrection du 10 août n'eût point éclaté,

1 J'appelle émigrés ceux qui fuient volontairement leur patrie, soit parce qu'on les y persécute, soit parce qu'ils ont peur. Les bannis ou exilés sont ceux qui sont renvoyés de leur pays par mesure administrative, ou par jugement régulier.

et l'imprudent Louis XVI n'eût point été condamné à mort.

Conpne la mauvaise politique seule amène la guerre, et surtout la guerre civile, je vais exposer les principaux moyens d'en conjurer le fléau.

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