COMBIEN IL IMPORTE DE CONSIDERE* L'ÉPOQUE OU L'ON EST AU POUVOIR
Qu'il est essentiel de choisir les hommes selon chaque circonstance. — De Fabius Maximus, de N. Bonaparte et de Dumouriez. — Que l'homme pris individuellement n'a qu'un seul caractère avec son temps marqué. '•
Toutes les choses humaines ont leur temps marqué de croissance, de prospérité et de décadence. Si Ton attaque un homme, ou un parti, on un gouvernement au moment de sa croissance ou de sa puissance établie, on est brisé par lui, comme le verre sous les roues d'un char. Il y a donc grande imprudence à le faire. Mais si on attend , pour l'attaquer, le moment où il penche sur son déclin , alors on a des chances presque certaines de réussir. En effet , l'homme qui commence à déchoir a vainement le sentiment d'un trouble intérieur : il n'est plus tranquille ni alerte; son sommeil est bref et agité $ la gaieté l'abandonne ; sa figure et ses discours trahissent les inquiétudes qui le tourmentent. En un mot, il sent qu'il se précipite sur l'épée. Tel que l'oiseau , il est fasciné par la tète du serpent dans la gueule duquel il se précipite.
Le véritable homme d'État agit donc selon les temps et les hommes qui l'entourent-, mais le même n'a point assez de génie ou de flexibilité pour se plier aux circonstances nouvelles, après avoir réussi au moyen d'un système. Fabius Maximus, ayant à conduire contre Annibal l'armée romaine , battue plusieurs fois, privée de ses meilleurs soldats, comprit qu'une nouvelle bataille serait perdue à cause de la supériorité de ce grand capitaine, et entraînerait la ruine de la république. Il se tint sur la défensive , harcelant constamment Annibal, dont il usa ainsi les ressources. Les circonstances ayaut changé, il fallut reprendre l'offensive , en allant attaquer les Carthaginois chez eux. Lorsque le sénat en délibéra, Fabius s'y opposa énergiquement , et voulut continuer son système de temporisation. Heureusement Scipion , d'un caractère impétueux , fut jugé l'homme de la circonstance. La guerre portée en Afrique tourna heureusementpour les Romains; tandis qu'en continuant le commandement à Fabius elle eût été probablement désastreuse \
Si Napoléon Bonaparte eût tenté son coup d'État cinq ans plus tôt, sous la Convention, et avant la décadence de la République, il eût immédiatement payé de sa tête cet attentat. Quelques années auparavant, Dumouriez en avait commis un semblable avec une armée qui lui était toute dévouée. Mais il fut hué par elle, et forcé de s'enfuir au milieu des balles qu'elle diri-
1 Plutarque. — Tite-Live. — PolyJbe.
gea contre lui, parce qu'elle était alors franchement républicaine et soumise aux décrets de la Convention.
Tel homme qui s'immortalisa par ses écrits, ses dis* cours et ses actes politiques de 1789 à 1794 n'eût point acquis de gloire sous Louis XIV, parce qu'il n'aurait pu plier son caractère droit et impétueux, et ses idées nettes, franches, radicales et profondes à des temps de mollesse ou de corruption.
De ces exemples et d'une foule d'autres que je pourrais citer il résulte trois enseignements : 1° l'homme, pris individuellement, n'a qu'un caractère avec son temps marqué, et non pas deux; 2° dans le gouvernement démocratique, on a l'avantage de choisir celui qui convient en chaque circonstance*, 3° quiconque veut changer la forme d'un gouvernement doit surtout s'enquérir de l' esprit général. Si Rome n'eût pas été une république où toutes les grandes questions étaient discutées tant par un sénat éclairé que par un peuple libre, de sorte qu'on voyait ordinairement triompher le meilleur avis -, si Fabius eût été le chef perpétuel de l'État, il eût continué la guerre avec les mêmes errements, et laissé réduire son pays en esclavage. Si la France eût été en république au commencement de notre siècle, l'idée d'aller porter la guerre au fond de la Russie, et sans utilité même dans le cas d'une victoire, n'eût point été mise à exécution. 11 importe aussi, dans les conseils de gouvernement comme dans les cours de justice, qu'il se trouve des hommes d'un esprit différent : les uns gens d'examen, de résistance; les autres d'action, de
mouvement; car c'est souvent de la combinaison de ces tendances que résulte la découverte de la vérité.
En écartant celui qui a rendu des services à l'État vous êtes ingrat envers lui, dira-t-on.
Je réponds qu'il ne doit point se laisser aveugler par son orgueil où son ambition. S'il a rendu d'immenses services, qu'il jouisse doucement de son triomphe et de sa gloire, et laisse la place à d'autres , désormais plus capables. Le citoyen est fait pour sa patrie, et sa patrie n'est pas faite pour lui seul. Qu'il imite Washington, qui se retira de lui-même dès qu'il comprit que son génie n'était plus dans le mouvement de son pays.
Ils sont bien peu connaisseurs en vraie gloire ceux qui se cramponnent au pouvoir ou à la renommée, et se jettent à la tète du public. « Ces gens-là, dit Gracian \ « perdent toujours pour avoir voulu trop gagner, et à la « fin ils sont tout aussi hais qu'ils ont été chéris aupara- « vant. Tout ce qui est excellent a ce malheur, qu'à « force d'être en usage, il se convertit en abus. » À mesure qu'un homme excellent en savoir, en pudeur, en vertu, se retire, il se fait désirer, parce que sa retraite augmente l'envie et le plaisir de le voir. Tacite remarque 2 que Poppée, maltresse de Néron, sut mieux qu'aucune femme faire valoir une rare beauté. Un jour elle laissait entrevoir ses yeux et son front, une autre
1 Le Discret, ch. Ad ter Malilla. Trad. de Hamelot de la Houssate, 4* édit.
1 Ami. 15.
fois sa bouche et ses joues, sans jamais montrer le reste de sa figure.
C'est donc la retraite qu'il faut à l'homme usé, puisqu'il ne peut changer selon les circonstances. Le changement dont je parle ne doit pas être confondu avec l'apostasie, qui n'est qu'une bassesse, une lâcheté déshonorante pour quiconque s'en rend cQupable.
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