‹ L'esprit de la guerreChapitre 57 sur 158 · DU CARACTÈRE REQUIS A L'HOMME D'ÉTAT · texte numérisé non relu

DU CARACTÈRE REQUIS A L'HOMME D'ÉTAT

Dangers de l'orgueil et de la vanité. — Modestie d'Agricola. — Que la probité et la loyauté sont indispensables à l'homme d'État. — Imprudence des girondins. — Avantages de la simplicité de mœurs et de la pauvreté.

Nous voyons dans l'histoire .que les uns ont réussi par la sévérité et la violence, tandis que les autres ont obtenu de semblables succès par la douceur et l'humanité. 11 s'agit donc de marcher entre les deux écueils, tout en suivant son impulsion naturelle, parce que l'homme affable, en contrefaisant le sévère, se mettrait dans une aussi fausse position que le violent qui s'efforcerait de paraître doux. Pascal disait : « Je n'ad- « mire point un homme qui possède une vertu dans « toute sa perfection, s'il ne possède en même temps, « dans un pareil degré , la vertu opposée ; tel était « Épaminondas qui avait l'extrême valeur jointe à l'ex- « trême bénignité : car autrement ce n'est pas monter; « c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être <( en une extrémité , mais bien en touchant les deux à « la fois, et remplissant tout l'entre-deux. » Il avait raison; car ce qui fait la perfection, c'est te combat et

le contraste continus de deux passions contraires. Il est facile de pousser un sentiment ou une passion jusqu'à l'excès 5 mais ce n'est jamais cet excès qui rend admirable.

Ge que l'homme d'État doitsurtout éviter dans la république, c'est la manifestation de l'orgueil et de la vanité, chose d'autant plus dangereuse qu'elle ne se pardonne point chez les peuplés libres, et n'est d'aucun profit pour celui qui s'y abandonne. Camille, après s'être couvert de gloire, s'attira la haine des Romains lors de son triomphe en faisant tfaîrier son char par quatre chevaux blancs; on dit qu'il se comparait au soleil.

A la fête de l'Être suprême, Robespierre commit une faute semblable. Président de la' Convention et marchant à sa tète, il affecta en allant des Tuileries au Champ de Mars de ne point parler à ses collègues et de s'en écarter, paraissant ainsi s'enorgueillir de sa gloire et de sa puissance. Il en résulta qu'un grand nombre conçurent 'dès ce ftiomeht* contre lui une haine et urie envie implacables, a Plus une torche éclaire, dit Ghttt cian, moins elle dure. Ce qu'on retranche à Tappanrence,à l'ostentation est récompensé SVec usure en « estime * . »

Agricola fut plus prudent que Camille et Robespierre. Ayant reriipôrté sûr -lès Bretons uiie victoire signalée, bien loin d'en tirer vanité , il île voulût pas seulement mettre une feuille de laurier (comme c'était

1 Le héros, cb. vu.

la coutume) dans le bulletin qu'il envoya à l'empereur, ni même appeler son succès du nom de victoire. Tacite pense qu'il augmenta sa gloire en la supprimant ainsi, n'y ayant personne qui ne dit quun homme qui ne faisait pas valoir de si grandes choses en roulait sans doute d? extraordinaires dans son esprit.... Qu'en outre cette modestie le mettait à couvert de l'envie, sans lui dérober sa gloire. Un homme du dix-huitième siècle montra autant de modestie et d'habileté que ce personnage romain. Plusieurs fois il refusa les couronnes que lui décerna l'enthousiasme des citoyens : notamment aux Jacobins, le jour de son triomphe, après son acquittement par le tribunal révolutionnaire. En les déposant sur le bureau, il reprocha au peuple son excès de confiance, et Tinvita à attendre la fin de sa carrière pour le juger.

Quel que soit le caractère du politique, la probité, c'est-à-dire l'amour du bien , et la loyauté sont essentielles. Avec ces qualités il évite un grand sujet de méfiance contre lui-même et contre ses partisans; car presque toujours le peuple juge les partis sur leurs chefs. Mirabeau, l'un des plus puissants orateurs et des génies les plus vastes que le monde ait produits, avait eu toute sa vie des mœurs honteuses. Fils dénaturé, époux perfide, amant ingrat, crapuleux, faux ami, il était aussi fameux par ses vices que par ses talents. Ce fut un terrible argument pour les patriotes sincères, quand ils lui reprochèrent de s'être vendu a la cour. Brissot fut l'organisateur et le chef du fameux parti de

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ia Gironde qui, durant quinze mois, gouverna la législature . Les hommes purs de ce parti eurent le tort de ne pas renier cet homme, car on disait brissoter pour escroquer; le mépris qu'inspirait Brissot, rejaillissant sur eux, contribua beaucoup à la victoire des montagnards. Ceux-ci, animés de meilleures intentions et plus prudents, obtinrent tout naturellement l'immense influence qu'ils exercèrent sur les destinées de la France.

On entretient les sentiments honnêtes notamment par la simplicité de la vie et la haine du faste. L'homme politique dévoré de besoins physiques ne se peut maintenir pur ou indépendant. Si ceux qui succombent savaient combien le faste fait d'ennemis et le peu de véritables jouissances qu'il procure, un grand nombre d'entre eux se réformeraient sans doute. Mais c'est presque toujours la vanité jointe à une mauvaise éducation qui porte les hommes à rechercher le faste. Quand ils manquent de génie , ou quand leur passé les a rendus méprisables , ils cherchent par là à se faire des amis ou des partisans. Ainsi Mirabeau croyait s'attacher les journalistes en leur donnant des festins somptueux et des présents. Mais il se méprenait -, car ceux qui avaient de l'influence l'abandonnèrent bientôt, en exhalant tout le mépris et toute la haine que leur inspirait la vénalité de ce grand orateur.

D'antiques maximes sont dédaignées à tort. L'homme d'Etat craint aujourd'hui de rester pauvre , tandis que

dans l'antiquité la pauvreté était honorée. Les historiens latins célèbrent celle de Cincinnatus, qui n'avait pour vivre que le produit d'un patrimoine de quatre arpents cultivé de ses mains. Quand ce vaillant dictateur eot sauvé Rome, il ne se trouva pas plus riche. De même les ministres de h religion chrétienne, tant qu'ils surent rester pauvres, s'attirèrent le respect des peuples; dès qu'ils recherchèrent le faste, ils se firent mépriser. L'amour des richesses dessèche et rétrécit l'âme , au lieu de l'Slever et de l'agrandir. A mesure qu'on se livre àa faste, les besoins croissent, l'aridité devient insatiable , on commet mille bassesses pour accroître ses richesses; on oublie le caractère du citoyen pour conserver une vie voluptueuse. « Os n'est donc « point sur le terrain du hixe eft des rich&feès, dit Belle vétios, mais dur celui de la pauvreté, qùè crofesent « les sublimes Vertos-, rien de si rare «que dfe renie contrer des âmes élevée* dans les emprises opulents ; « les citoyens y cotftracterit Urop de bësbftte. (Jtii- * conqrie les a multipRés * èàtmë 4 tk tytofrmie de» « otages de sa tas&sse et île sa lâcheté. La vertu qui a se' contente 4e peu eft la iteule qui toit ft l'abri As ta « comrçrtfcm 1 . *

tythagtfre refuse le ifo/m *e ^NHosophes & r <5t*âit qui cèdent à la corruption des cours, u 'Ceux-là Seàfe, dit-il, u «setat digne* *e de ndm 4pA sont çrtts i ^vérifier deu vanl les rois leur vie, leurs richesses, leurs dignités,

1 De l'Esprit, dise. III, ch. \xiii.

a leur famille et même leur réputation . C'est par cet « amour pour la vérité qu'on participe i la divinité, « et qu'on s'y unit de la manière la plus noble et la « plus intime. »

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