DE L'INGRATITUDE ET DE LA SÉVÉRITÉ
Que la trahison par omission est aussi à redouter de la part des fonctionnaires civils. — Qu'une nation doit plutôt être ingrate envers ses fonctionnaires que reconnaissante h l'excès. — De la garantie d'un bon gouvernement.
Les fonctionnaires civils comme les militaires ont souvent pratiqué la trahison par omission , dans les temps de révolution surtout. J'en pourrais citer deux mémorables exemples du mois de juin 4848 qui ont couvert d'infamie leurs auteurs. Dans tous les temps les ambitieux, les voleurs, les traîtres ont eu pour tactique le mensonge et l'assassinat. Voilà ce qui rend la sévérité nécessaire contre ces hommes fatals.
Il vaut mieux d'ailleurs qu'une nation soit ingrate que trop reconnaissante; car ce dernier excès porte facilement un ambitieux au pouvoir suprême. Le citoyen véritablement grand et dévoué ne s'en plaindra jamais, puisqu'il n'a en vue que le salut de sa patrie, et que l'ingratitude ne frappe qu'un seul individu. Il a d'ailleurs le souvenir de sa gloire qui le dédommage amplement.
Mais quand une république est bien constituée, il est très-rare qu'elle ait à redouter l'ambition d'un citoyen.
Rome employait aux charges civiles et militaires un grand nombre de patriciens et de plébéiens entre lesquels il y avait émulation : plusieurs s'étant illustrés en même temps, on n'avait pas souvent lieu d'en craindre un en particulier, parce qu'ils se surveillaient mutuellement. La sagesse des lois, la pondération de tous les pouvoirs forçait le citoyen qui avait obtenu la dictature à se trouver d'autant plus honoré qu'il l'abdiquait plus tôt. « La véritable garantie d'un bon gouverne- « ment, dit Aristote, consiste à surveiller l'exécution « des lois, et à ne jamais permettre qu'on y porte la « moindre atteinte. Si chaque infraction légère est in- « sensible, elle est comme les menues dépenses qui, « trop multipliées, finissent par ruiner 1 . »
Il faut prévenir les dissensions entre les principaux fonctionnaires, afin de préserver de la contagion ceux qui ne sont pas encore engagés dans la querelle. Et comme des lois sévères sont nécessaires pour empêcher un citoyen de devenir trop puissant par ses richesses ou son crédit, les institutions doivent être combinées de façon que les fonctions publiques ne puissent jamais être l'objet d'une spéculation d'intérêt.
Quand Dumouriez eut tenté de s'emparer du gouvernement de la France, le Comité de salut public fit trembler les généraux par le supplice de quelques-uns qui avaient trahi , et divisa habilement le commandement des armées, sans violer le grand principe des masses; de
1 Politique, Ihr. V, ch. vm.
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sorte que, tout en favorisant les succès des généraux, il en forma un grand nombre d'autres aussi capables que fi* dèles. Napoléon 1 èr eut aussi l'habileté d'empêcher qu'aucun de se» lieutenants aspirât à le supplanter. Ceux-ci, enorgueillis de leur haute fortune, auraient bien pu en concevoir l'idée ; mais il commanda toujours en chef, ou du moins dirigea seul ses armées.