‹ L'esprit de la guerreChapitre 59 sur 158 · DES TALENTS DE L'HOMME D'ÉTAT · texte numérisé non relu

DES TALENTS DE L'HOMME D'ÉTAT

Que le dictateur doit être vraiment homme d'État. — Nécessité de reconnaître la moyenne des aspirations populaires. — Des moyens d'arracher la vérité. — Nécessité de la bien connaître soi-même. — Du péril de se trop préoccuper des exemples. — Comment on se forme à la politique. — . De l'inspiration et du sort des prophètes. — Des moyens e} de ia nécessité de se faire valoir. — Du danger de l'excessive bonté. — Qu'il faut savoir suivre le, cours 'des événements. — Maximes sur les moyens de voiler ses propres défauts.

Le dictateur doit être homme d'État, c'èst-à-dire prévoir l'avenir, en y rattachant le présent fet le passé. Il prend les hommes tels qu'ils sont, et cherche à les rendre meilleurs et plus heureux par des moyens pratiques, sans blesser leurs sentiments respectables. L'utopiste, au contraire, bâtit un monde imaginaire, et suppose les hommes meilleurs ou plus méchants qu'ils ne le sont. Les véritables hommes d'État , quand ils n'ont pas manqué de probité, ont été les bienfaiteurs de leurs compatriotes -, mais les utopistes ont fait du mal dans tous les temps, en brouillant chez les faibles les idées reçues, et retardant le triomphe des idées pratiques et utiles.

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Pour parvenir à son but, l'homme d'État doit donc examiner quelle est la moyenne des aspirations populaires; en d'autres termes, la volonté générale *. Il faut la pressentir et la formuler, ou la saisir en son germe, parce qu'elle se manifeste rarement avec éclat. Le suffrage universel même n'est pas toujours l'expression de la volonté générale-, car on ne peut juger que des choses que l'on connaît-, or, l'opinion d'un peuple n'a de valeur que dans celles de sentiment: elle en manque dans les choses intellectuelles. Elle est donc respectable quand il s'agit de l'existence de Dieu ou de la morale ; mais s'il s'agit d'une question scientifique, ou du caractère et des tendances d'un homme d'État, elle a peu de poids, puisqu'elle ne peut les connaître. Il faut, dans ce cas, que la multitude s'en rapporte à des hommes spéciaux et compétents, qu'il est très-difficile de distinguer; car parmi ceux qui se trouvent en première ligne, lavis des uns est souvent diamétralement opposé à celui des autres.

Le politique manifeste sa sagesse par plusieurs moyens , entre autres par les quatre suivants :

Il a sous la main, pour chaque genre d'affaires et de personnes, un homme qui puisse lui donner des instructions 2 .

1 Selon Aristote, le gouvernement de la classe moyenne est le meilleur. Cette proposition me paraît incontestable, si Ton entend ainsi la moyenne générale des forces, de l'esprit, et des mœurs de la nation ; mais si l'on prétendait que la classe moyenne est la bourgeoisie opulente, la proposition serait plus que douteuse.

* Bacon, Diç. et ace. des sciences, liv. Vlll.

11 garde un juste milieu entre parler trop librement et parler trop peu, et sait se taire quapd il le faut; néanmoins il use quelquefois d'une grande liberté de parole , en ne taisant que le point qu'il veut cacher, afin d'exciter les autres à des confidences 1 . L'expérience nous apprend qu'il n'est aucun homme tellement dissimulé et maître de soi , qu'il ne révèle quelquefois, ses sentiments les plus secrets dans un accès de colère, ou d'orgueil, ou d'amitié, ou par la faiblesse d'une àme chargée du poids de ses pensées. Gicéron observe que le silence est une sorte d'éloquence. En rendant compte à son ami Atticus d'entretiens qu'il avait eus avec quelqu'un, il dit ; Ici f empruntai quelque peu de votre éloquence et je me tus. Et Pindare dit avec raison : Quelquefois ce quon ne dit pas fait plus d'impression que ce qu'on dit.

On doit s'efforcer d'être toujours présent à ce qui se dit et se fait devant soi. Comme Épictète voulait que le philosophe se dit à lui-même à chaque action : Voilà quant à présent ce que je veux ; et quant à l'avenir je veux aussi être fidèle à mon plan; le politique doit se dire : Voilà ce que je veux pour le moment; et je voudrais en même temps y voir quelque chose qui pût m' être utile par la suite.

Enfin il faut se bien connaître soi-même. Que d'hommes fussent devenus célèbres s'ils eussent étudié et suivi leur vrai caractère ! « Tel est malheureux , dit

1 Hérault de Séchelles, Théorie de f ambition.

« Gracian 1 , pour avoir endossé la cirasse, qui eût « été heureux, et eût passé pour prudent, s'il eût pris « la robe. » Défions-nous surtout des exemples, et ne croyons pas que ce qui est facile aux autres doit l'être pour nous. Pompée avait coutume de dire : Ce qu'a bien pu Sylla , pourquoi ne le ferais-je pas aussi î Grande erreur, parce que son caractère était plus grave et plus respectueux des lois. Robespierre dédaigna sa mise en accusation par la Convention nationale, en disant qu'il voulait imiter Marat, et comparaître comme lui devant le tribunal révolutionnaire qui avait acquitté Yami du peuple. Il croyait donc qu'a fortiori ce tribunal épuré par lui-même l'acquitterait-, mais il se trompa, en ce qu'il ne réfléchit point que la Convention, dans cetteprévision, le mettrait hors la loi. En conséquence, elle éluda une juridiction favorable i l'accusé dont l'identité constatée suffit pour le faire mourir.

Quelle est la profession qui forme i la politique? On n'en peut guère indiquer ni exclure aucune. A Rome, ceux qui y ont brillé s'exerçaient d'abord au barreau ; mais ces orateurs ne voyaient pas étroitement leur profession d'avocat, et ne s'en occupaient point exclusivement, comme on fait de nos jours. Il en fut de même à Athènes. En France, quand on s'y est voué tout entier jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans , on voit mal les grtmdes questions politiques et même législatives. Nos orateurs justement célèbres et nos hommes

1 Le Discret.

d'État n'étaient point des avocats, ou du moins n'avaient pas paru longtemps au barreau; tels fureqt Danton, Yergniaud et Robespierre.

Pour être un bon politique, il faut avoir reçu 4e la nature des vues larges, nettes, pénétrantes, avec une fermeté et une patience indomptables, et n'entrer (Uns la carrière qu'après des études et méditations profondes. Mirabeau, jusqu'à l'âge de quarante ans, médita les livres les plus sérieux et observa bien le monde. Nos pères se nourrissaient de lectures fortes et substantielles, conféraient sérieusement entre eux, écoutaient les leçons des vieillards. Aujourd'hui, il est bien rare de voir on homme qui consente i passer sa jeunesse dans l'obscurité, le silence du cabinet et la méditation. On reçoit dans les collèges une demi-instruction -, on se croit parfait dès qu'on en est sorti; on parle de tout sans rien savoir; on puise sa science ultérieure dans des journaux ignares, des romans dégoûtants ou des livres inal faits. Je ne connais pas deux de nos hommes d'État ou législateurs qui aient lu sérieusement Aristote, Tacite et Machiavel.

Outre le savoir et l'expérience, l'inspiration est nécessaire : c'est le pressentiment qui devance la raison ; ou plutôt c'est la raison supérieure. Jeanne Darc n'at-elle pas pressenti et annoncé la défaite des Anglais alors si redoutés > et le couronnement de son lâche et imbécile roi ? Sur la fin du dix -huitième siècle , un publiciste français n'a-t-il pas fait en moin s de quatre ans plus de cent prédictions qui se sont

aussi réalisées à la lettre ? Cessez donc, hommes abâtardis, cessez de douter des prophéties, et de dédaigner les âmes privilégiées qui vous dévoilent salutairement l'avenir, afin de vous mettre en garde contre les périls!...

Mais le sort des prophètes est déplorable : quand ils font leurs prédictions, on n'y croit pas, ou Ton fait semblant de n'y pas croire; puis, quand la chose est arrivée, si elle est fatale, on la leur impute, parce qu'ils l'ont prévue , et on les en punit. Si au contraire elle est heureuse et favorable, chacun veut qu'elle soit arrivée par ses propres efforts ou par le hasard , et celui qui a su la prévoir n'en est pas plus honoré. L'on a toujours tort de jeter les perles aux pourceaux....

Outre qu'il faut se connaître ainsi que les autres, il faut savoir se produire et se faire valoir, c'est-à-dire donner une haute idée de soi en faisant ressortir ses vertus, ses services et son bonheur, mais en évitant tout air arrogant ou dédaigneux. On a dit : Calomnie hardiment , il en reste toujours quelque chose. On peut dire aussi : Vante-toi hardiment, il en reste toujours quelque chose, pourvu que tu le fasses avec adresse. Nous devons éviter que notre vertu ne soit par notre incurie frustrée de sa récompense. Et l'on est frustré, i° lorsqu'on est trop prompt à offrir Sa personne et ses services ; 2° lorsqu'au commencement d'une entreprise on abuse de ses forces en faisant tout d'un coup ce qu'il n'eût fallu faire que peu à peu -, 3° lorsqu'on parait trop sensible aux louanges et à la faveur ; 4* quand on se

désarme facilement, et qu'on se met en butte aux affronts. Ainsi l'excessive bonté attire le mépris. Péthion, à cause de sa bonhomie , eut moins de pouvoir et d'influence qu'il n'en méritait par ses vertus et ses talents : j'en pourrais citer un grand nombre d'autres exemples. En France on dit souvent bon , comme synonyme de bête ou sot. Cette expression est caractéristique-, car il y a beaucoup d'hommes méchants et ingrats qui n'hésitent pas à offenser les bons, dont ils ne redoutent aucune vengeance.

Il faut s'efforcer de rendre son esprit souple et obéissant aux circonstances -, car le plus grand obstacle au projet d'établir sa fortune, « c'est de demeurer toujours le même quand les mêmes qualités ne sont plus de mise 1 . » Gaton l'Ancien était réputé habile artisan de sa propre fortune, parce qu'il avait un esprit versatile 3 . La raideur provient chez certains hommes d'un défaut de jugement qui les empêche de saisir l'àpropos ; chez d'autres , de ce qu'ils sont fâchés de perdre la quiétude qu'ils ont acquise dans 1a route où ils sont une fois entrés : c'est la paresse. D'autres se flattent de pouvoir maîtriser les événements par la seule constance, comme le joueur imprudent qui s'acharne contre une veine qui l'engloutit. 11 est donc de très-bonne politique de rendre les roues de son âme concentriques à celles de la fortune , afin de

1 Cicéroo, Brutus, c. 95.

1 Tiie-Live, liv. XXXIX, ch. xl.

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Suivre celle-ci dans ses promptes et capricieuses évcmi* tions.

L'homme qui veut avancer doit apprécier toutes, choses seulement en raison de l'influence qu'elles peuvent avoir sur son avenir, en ayant soin toutefois de ne rien faire contre l'honneur et la probité. 11 peut profiter des trois moyens suivants indiqués par Bacon pour dissimuler ses défauts : 1° n'entreprendre rien qui soit au-dessus de ses forces ; 2° emprunter le rôle de la vertu voisine de son défaut» afin de l'abriter à son ombre : par exemple, l'homme lourd doit se donner comme un homme grave -, 3° montrer du mépris pour les choses auxquelles on ne peut atteindre, ou se vanter hautement de ses défauts, en se piquant d'exceller dans la chose qui parait la partie la plus faible. On peut aussi paraître se défier de soi-même dans le genre où l'on excelle.

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