DES IMPRUDENCES DANS LES LUTTES POLITIQUES
De l'imprudence de Robespierre. — Du danger de menacer son ennemi. — Exemples. — Parallèle entre la dernière imprudence de Danton et celle de Robespierre. — Qu'il ne faut pas s'exposer inutilement au martyre. — De la légèreté de Henri de Guise. — Que les partis comme les individus sont sujets à un fatal aveuglement. — Des moyens d'y remédier.
Quoique l'éducation de Robespierre eût été soignée, rintuition de l'homme d'État lui manquait; il se tint trop à la remorque de son parti. Au lieu de profiter de la fête de l'Être suprême pour faire cesser la Terreur, il présenta le surlendemain la loi du 22 prairial, qui en redoublait les violences. Pourtant le silence du peuple, au supplice de Danton, était un avertissement!... Robespierre manqua aussi d'audace en n'attaquant point les comités de gouvernement dans la nuit du 8 au 9 thermidor, avec proscription de la partie malsaine de la Convention. En certains moments, frappe promptement tes ennemis si tu désires n'en être pas frappé; mais n'aie pas l'imprudence de les mettre en garde en les menaçant, comme fit notre orateur durant quarante jours.
Après la mort de Virginie, le peuple romain, s'étant retiré en armes sur le mont Sacré, élut vingt tribuns militaires, chargés de conférer avec le sénat. Ceux-ci demandèrent notamment la réintégration des tribuns du peuple et la livraison des décemvirs pour les brûler vifs. On leur refusa ce dernier point. S'ils n'avaient pas eu la maladresse de dire que c'était pour les mettre à mort , on les leur aurait livrés , et ils eussent pu les supplicier aisément. « Il ne faut point, dit * Machiavel, manifester tout à coup son dessein, mais « s'efforcer d'obtenir à tout prix ce que l'on désire. « C'est ainsi qu'en demandant ses armes à un homme, o on ne doit pas lui dire : Je veux m'en servir pour te « tuer. Dès qu'on les a en main, on peut satisfaire son « désir. »
Donc rien n'est plus dangereux que de menacer avant d'être certain de vaincre. L'homme d'État doit être extrêmement réservé dans ses paroles; et quand il veut semer dans l'opinion des idées d'une réussite douteuse, ne le faire que par des agents qu'il peut désavouer au besoin. Certain personnage montra encore cette supériorité sur Robespierre. Il fit décrier et menacer une Assemblée nationale par d'ignobles folliculaires auxquels il paraissait étranger; car autrement elle aurait pu le décréter d'arrestation.
Robespierre succombait sous les ennuis que lui causait la durée de la Révolution. A la fin il voulait et ne voulait point. Cet homme , si ferme en ses principes , tergiversait alors : tout lui faisait ombrage. Mais, au
lieu de former un plan bien arrêté, et de s'assurer le concours d'un nombre suffisant de députés dont la voix et l'action lui étaient nécessaires, il se confia trop au petit nombre de collègues idolâtres de ses vertus, et dévoués à sa personne jusqu'à la mort. Il aurait dû, dans les quarante jours qui précédèrent son vague manifeste, rallier autour de lui un parti puissant dans la Convention, et dissiper les préventions de quelques-uns, tels que Cambon et Lecointre, qui se plaignaient de lui. On s'abuse en croyant pouvoir regagner au moment critique les hommes que Ton a offensés ou négligés dans sa prospérité. D ailleurs, il commit une grave imprudence en ne paraissant pas durant un mois entier ni au Comité de salut public, ni à la tribune de la Convention. Cette retraite encouragea les conjurés, et fit croire au public, las de la Terreur, qu'il méditait un coup d'État dictatorial.
Si, jusqu'à un certain point, Danton se troubla aussi sur la fin de sa carrière, il m'est prouvé que Robespierre commit de plus grandes fautes. Ce dernier se trouvait au sommet du pouvoir auquel Danton avait renoncé depuis longtemps. Il pouvait donner des ordres et requérir la force armée, tandis que Danton n'en avait pas la faculté. Robespierre était libre , Danton au fond d'un cachot : ce «qui rendait sa victoire impossible. Danton, par faiblesse et bonfiomie, s'était laissé entourer d'hommes décriés , tandis que Robespierre, plus méfiant, plus sec, ne hantant que des citoyens dont l'intégrité n'était point suspecte, avait
plus de facilité à rallier autour de lui les Sections eo armes.
Mais Danton était fatigué d'une lutte de cinq ans-, et, désespérant de la consolidation de la république, il se disait : L'humanité ni ennuie! Cet homme qui, presque seul parmi ses concitoyens, n'avait point perdu le sens en un jour de désespoir national, hésitait à la fin sur les moyens de se sauver lui-même. En un seul quart d'heure il croyait et ne croyait pas les comités de gouvernement assez audacieux pour le faire arrêter. Il berçait ses sentiments d'un espoir que repoussait sa haute sagesse. 11 voulait se défendre, et se trouvait comme paralysé, quoique ni l'âge ni la maladie ne l'eussent atteint. Une espèce de poids qu'il sentait sur l'estomac et son cœur glacé troublaient sa vision et son jugement, ordinairement si nets. Il fit involontairement défaut à ses amis qui comptaient sur lui, et il les entraîna dans sa chute. 11 en avait le pressentiment, mais il aimait à en douter , se reposant vaguement sur sa redoutable popularité, sur les immenses services qu'il avait rendus, sur le besoin réel que les chefs de la république avaient de son énergie et de sa popularité. Il se trompait \ car on doit toujours supposer chez ses ennemis comme chez ses amis toute la sottise et l'habileté possibles.
Il lui suffisait de monter à la tribune la veille de son arrestation , de dénoncer les comités de gouvernement, de les faire révoquer et de se faire placer à la tête des nouveaux. La Convention eût voté d'enthousiasme ses propositions, et même décrété d'ac-
cusation ses ennemis. Ainsi , faute d'un discours , il succomba ; et Robespierre se perdit pour en avoir prononcé un.
Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où l'un périt, un autre est conservé 1 .
Danton me parait donc avoir couru au-devant du trépas. Il eut tort ; car, dit saint Grégoire de Nazianze : .« Telle est la loi du martyre, de ne point aller volontai- « rement au combat, par ménagement pour les faibles « et par pitié pour les persécuteurs ; mais de ne point « éviter le combat quand il se présente : l'un est témé- « rite, l'autre est lâcheté 2 . »
Henri de Guise fut un exemple non moins mémorable du danger qu'il y a pour un homme d'État à manquer l'occasion de perdre son ennemi. Il pouvait prendre la couronne d'Henri III, fugitif lors des barricades du 9 mai 1588; mais il manqua de résolution. Le roi, résolu à le faire assassiner, l'attira à Blois par les plus belles promesses et communia avec lui, en jurant solennellement d'oublier toutes les injures passées. Lognac, premier gentilhomme de la chambre, chargé du crime, choisit neuf Gascons qu'il fit cacher dans le cabinet du roi.
Guise, ayant trouvé la veille un billet sous sa serviette qui l'avertissait du complot, dit : Ils n'oseraient.
1 Corneille, Cinna, II.
* Éloge de saint Basile.
et dtna tranquillement. Mais le soir, sur de nouveaux avis, il délibéra avec le cardinal son frère qui lui conseilla de se rendre à Paris. Le. duc préféra rester pour affermir son pouvoir. Le lendemain il se rendit chez le roi -, et au moment où il entrait dans son cabinet, il fut frappé de plusieurs coups de poignard sans pouvoir même tirer son épée f . Le roi se vanta à l'instant de ce fait à la reine mère , et fit massacrer le lendemain le cardinal à coups de hallebarde.
On raisonne donc mal en disant : L'événement ri arrivera pas ! Mais s'il arrive?... songe donc à ce que tu pourrais faire en ce cas. Un grand nombre de ceux qui ont occupé le pouvoir ont reçu de terribles leçons pour s'être follement endormis dans leur sécurité en dédaignant les avertissements. Comme Guise, Danton répondait lorsqu'on l'avertissait des sinistres desseins des comités : Ils ri oseraient I... Mais ils' osèrent Ainsi les hommes supérieurs ont quelquefois trop de confiance en leur destinée, et périssent par l'excès de cette qualité qui les a portés au sommet du pouvoir.
Les partis, comme les individus, sont sujets à l'aveuglement qui les mène à leur perte. Un des caractères particuliers de cette situation, c'est que l'on est porté à
1 « Il avait passé la nuit qui précéda son assassinat avec nne dame de la maison de la reine, ce qui fut cause qu'il se rendit plus tard que les autres au conseil. On crut même que le saignement de nez qui lui prit dans la salle du conseil, et qui l'obligea à demander quelques confitures, vint de ce qu'il avait épuisé ses forces avec cette femme. » (De Thou.)
consulter chacun ; dans le nombre, il se rencontre de bons avis; mais on suit presque toujours les mauvais qui émanent des incompétents ou des perfides. Il faut donc se défier, dans les tourmentes politiques ou privées, de réchauffement que cause une forte et continue tension de l'esprit; car il trouble le jugement, nonseulement pendant des jours, mais des mois entiers. Tels furent les montagnards et les jacobins en 1793 et 1794. Les nuits passées au club ou dans les comités les échauffant, ils s'enivrèrent de leur patriotisme et divaguèrent '.
Le seul remède, quand l'homme se sent en cet état, c'est un repos absolu, une trêve ou neutralité, ou inaction qui lui rafraîchisse l'esprit; ou bien, de se mettre entre les mains d'un conseil, si on est individu ; ou d'un dictateur, si on est parti ou peuple. Autrement, en croyant gagner du temps, on en perd, en s'enlevant de plus les moyens de profiter d'une chance heureuse.
En résumé, les règles les plus générales que la prudence prescrit sont celles-ci', suivant le père Léon * : a 11 faut en toutes les affaires viser à un but certain, établir un principe ferme , choisir les moyens les plus propres pour arriver, du principe que l'on a établi, à la
1 Danton, qui avail passé dix jours à Arcis-sur-Aube, loin du tumulte, re?int de sang-froid, et mesura d'un coup d'oeil les dangers que cette exaltation faisait courir à la république, dès la fin de 1793. 11 en signala les remèdes; mais, malheureusement, il ne rencontra pas assez de partisans parmi les puissants du jour, et le flot l'emporta lui-même, comme je l'ai expliqué.
9 Le Portrait de la sagesse universelle, 1655.
DBS GUERBES CIVILES. 297
fin que Ton s'est proposée. Chacun doit toujours agir dans sa sphère, c'est-à-dire conformément à son naturel, à sa condition et à son emploi. Et jamais on ne doit mêler et confondre la fin de l'ouvrier avec celle de l'ouvrage. Le magistrat, par exemple, doit regarder dans l'exercice de sa charge le bien public et la conservation des particuliers, non pas sa gloire ni son profit. Quelquefois il est meilleur de suivre les premières pensées, principalement si elles tiennent de l'instinct et de l'enthousiasme justifié par plusieurs expériences. D'autres fois il faut attendre les secondes, qui sont souvent les plus sages, parce qu'elles sont les plus digérées. Autant la délibération doit être longue , l'exécution d'une chose bien concertée et une fois résolue doit être prompte. Les quatre éléments de toutes les grandes affaires sont la grâce de Dieu, le secret, la diligence et l'argent. Dire peu et faire beaucoup, c'est une marque de grande habileté. Et d'ordinaire il vaut mieux pécher par omission que par commission. »