QUE LA GUERRE EST UNE SCIENCE
Défini lion de la Bcience. — Que les principes de la guerre sont fondés sur les faite. — Que le hasard ne peut donner une longue suite de succès. — Qu'il vaut mieux que le plan de campagne soit exécuté par celui qui l'a conçu. — Du peu d'utilité des conseils de guerre.
La science est la conviction produite par une ou plusieurs raisons solides et véritables ' ; or, un traité de la guerre n'étant autre chose que l'exposé de ces raisons, comme je viens de le démontrer, il s'ensuit que la guerre est une science. On peut demander à ceux qui prétendent qu'elle n'est qu'un art pourquoi ils ont écrit tant d'indigestes volumes dans le but d'en démontrer les règles; car on ne s'instruit dans les arts que par l'observation de la nature et des chefs-d'œuvre. Raphaël, Rubens, Claude le Lorrain, Mozart et Beethoven n'ont pas lu beaucoup de livres pour se perfectionner ; mais Alexandre, Annibal, César, Frédéric et Napoléon avaient, dès l'adolescence, approfondi les sciences politiques, et étudié notamment la guerre : c'est ainsi qu'ils devinrent de grands capitaines.
1 Port-Royal, Logique, IV e partie, cb. i.
Tout homme éclairé et judicieux peut connaître sur un récit la cause des succès ou des revers d'un général; mais on ne pourra prouver par écrit que tel peintre est supérieur ou inférieur à tel autre. La science est fondée sur les faits dont l'ensemble constitue les principes; tandis que l'art, bien qu'il ait des règles/ n'est point fondé sur les faits.
Dire que la guerre est un art, c'est la fonder sur la simple inspiration, et presque sur le hasard. Mais quand les succès ou les revers sont continus, il y a de la science, du calcul ; le hasard est sans influence. Quand Annibal triomphe en plusieurs rencontres consécutives des Romains plus nombreux et mieux armés que ses troupes, Polybe nous prouve que ce ne fut que pour avoir observé des règles alors méconnues par ses ennemis. Frédéric à Rosbach, Napoléon à Rivoli, Wellington à Waterloo triomphent par des moyens semblables à ceux d'Eugène de Savoie, de Gustave-Adolphe et d'Annibal.
Quand les bonnes manœuvres ne réussissent point, cela prouve simplement que ce jour-là le capitaine s'est trompé , qu'il a cru apercevoir sur le point décisif 30,000 ennemis 1 au lieu de 60,000; ou qu'il était ou se croyait forcé de livrer la bataille, quoiqu'il fût cer-
1 Dans une conversation avec Murât et quelques autres, peu avant la bataille de Leipzig, Napoléon disait qu'il pouvait se tromper du quart sur l'évaluation d'une masse ennemie. Je suppose qu'il disait cela par plaisanterie, car une pareille erreur n'était guère possible a un capitaine li habile.
tain de la perdre; ou enfin qu'un accident extraordinaire physique ou moral est survenu.
Voudra-t-on faire une distinction en disant que la guerre est une science pour la partie qui concerne les grands calculs, tels que la politique militaire et la stratégie ; et un art pour la partie d'application' pratique, telle que les batailles ?
Je réponds qu'elle ne peut être qu'une science ou qu'un art, car les choses doivent être nettement classées. On ne peut dire du politique qu'il fait de la science par ses livres, ou par ses lois ; et que, dès qu'il l'applique, comme dictateur ou comme ministre, il fait de l'art. De même, lorsqu'un généralissime dresse dans son cabinet le plan de la campagne, et qu'ensuite, dans une bataille, il lance à propos ses réserves sur le point décisif, fait-il de l'art après avoir fait de la science? Non, sans doute, c'est toujours le même homme et la même matière. En supposant qu'il ne commande point en personne , son lieutenant n'est que son mandataire, obligé d'appliquer sa pensée.
Sans doute les dons sont divers : on rencontre peu d'hommes réunissant toutes les facultés du parfait capitaine. Les uns n'ont que l'aptitude stratégique ou législative, et sont incapables d'exécuter, soit qu'ils manquent de coup d'œil ou de sang-froid, soit que la vue du sang humain les épouvante. D'autres, au contraire, ont le coup d'œil et l'énergie; ils sont bons tacticiens sans être stratégistes. Incapables de discerner le but, ils savent y parvenir quand on le leur a montré.
11 vaut mieux cependant que celui qui combine les plans les exécute, parce qu'il y met plus d'unité et de justesse, et qu il peut toujours les modifier selon les circonstances.
Quand cette réunion est impossible, le travail est divisé. Il y a une tête dans la capitale , et un bras sur le théâtre des opérations ; ou un conseil de guerre aux décisions duquel le général est enchaîné. Mais comme aucune responsabilité ne pèse sur ses membres, que d'ailleurs leur incapacité et leurs jalousies mettent généralement obstacle à de bonnes décisions, il est dangereux d'enchatner à ses décisions le général, quand sa conviction s'y oppose : une simple consultation suffit.
Vainement on a dit, pour prouver que la guerre est *un art, qu'il y faut de P à-propos, de l'inspiration , l'appréciation des qualités guerrières des masses que Ton emploie et de celles que l'on combat. Dans toutes les sciences qui ne sont point mathématiques ou exactes, ces qualités morales doivent être également supputées, et c'est leur appréciation prompte et juste, nommée inspiration ou tact, qui constitue le génie. Or, dans les plus petits détails de la guerre , je retrouve précisément l'application des principes fondamentaux. Par exemple, comme il s'agit de porter avec rapidité le gros de ses forces sur le point décisif au moment où l'ennemi s'y trouve plus faible, il est clair que la faiblesse peut n'être pas numérique , mais résulter ou d'armes inférieures ou du découragement, chose qu'il faut su-
bitement apprécier. Dans la guerre 9 comme dans la politique pure, certaines choses doivent se décider par aperçu ou intuition ; d'autres, par un calcul rigoureux et lent. Celui qui n'a pas cette double faculté ne sera jamais un homme d'État ni un capitaine.