CHAPITRE XI
ItÉSUMÉ OU DROIT DES GENS ET DES REGLES DE LA GUERRE.
Que la guerre n'est chose naturelle que par les mauvais instincts de l'homme. — Des cas de guerre. — Qu'elle n'appartient qu'au souverain. — Différence entre l'aguerrissement et l'exercice des soldats. — Résumé concernant le choix de la zone d'opérations. — Que la mobilité multiplie les forces. — De la fureur française. — Gomment on se montre habile dans la défensive. — Que de la combinaison des principes résulte l'unité ou l'harmonie. — Des moyens efficaces qui seront Ultérieurement dévoilés.
. La guerre est chose naturelle sans doute, mais comme tous les mauvais instincts de l'homme. L'éducation ou le progrès la fait considérer avec horreur, de même qu'il rend les hommes pitoyables, c'est-àdire sensibles aux maux de leurs semblables. L'enfant comme le sauvage est sans pitié ^ et plus on approche de la brute, plus on est porté à vider les différends par les armes.
Sans doute, à certaines époques de l'humanité, la guerre a favorisé le développement de quelques grandes facultés, telles que le courage et le mépris de la mort, si nécessaires à l'élévation de l'homme. Les peuples de l'antiquité étaient nécessairement belliqueux; car, divisés par petits groupes, ils se battaient sans cesse les uns
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contre les autres. Celui qui ne voulait ou ne pouvait résister tombait dans l'extermination ou l'esclavage.
De nos jours, au contraire, toutes ces peuplades réunies en grands peuples n'ont plus à craindre ni l'extermination , ni l'esclavage : par conséquent l'esprit militaire n'existe plus. La guerre est réellement remplacée par le commerce, qui est un calcul de la civilisation, comme la guerre est l'instinct sauvage. Autrefois, une victoire ou une conquête enrichissait le vainqueur; aujourd'hui, une guerre même heureuse fait perdre presque autant de richesses au vainqueur qu'au vaincu. Ce que la nation victorieuse a pu acquérir par le pillage ou les taxes n'a jamais égalé ses dépenses, et surtout ce que la guerre a empêché de produire, puisque l'industrie, le commerce et l'agriculture languissent nécessairement dans un pays inquiet. D'ailleurs, elle enlève au travail un nombre immense de citoyens les plus vigoureux. « Peut-on se féliciter d'une victoire qui fait le malheur « des peuples? dit Machiavel. Les républiques anciennes « dont le gouvernement était sage avaient coutume , t après la victoire , de remplir le trésor public d'or et « d'argent, de distribuer des dons au peuple, de re- « mettre les tributs aux sujets , et de célébrer leurs « triomphes par des jeux et des fêtes solennelles. De « nos jours, au contraire, les victoires commencent par « épuiser le trésor public, et appauvrissent ensuite le « peuple sans mettre l'Etat à l'abri de ses ennemis 1 . »
1 Histoire de Florence, \\x. VI.
Il sera donc bientôt de la dignité, dé la sécurité des peuples civilisés d'instituer un tribunal ou congrès permanent et souverain qui fasse justice entre deux peuples en différend : comme en chaque pays, des juges la font entre les sujets de l'État. Ceux-ci ont la force armée pour appuyer leurs sentences contre les récalcitrants : notre tribunal aura les armées de toute l'Europe pour appuyer les siennes.
Mais le véritable homme d'État sait agir quand il faut pour le triomphe de ses idées. En conséquence il en cherche les moyens, soit qu'on l'attaque, soit qu'on le force à revendiquer ses droits naturels.
La science de la guerre consiste d'abord dans l'exacte appréciation des forces morales et matérielles de l'ennemi. Ainsi, Ton supputera les secours alliés qu'il pourrait recevoir ; et l'on s'informera si ses soldats sont fidèles , aguerris et exercés. Ensuite on fera des calculs analogues sur ses propres forces et ressources: choses qu'oublia Napoléon quand il entreprit la campagne de 1813 -, et surtout quand en août il n'accepta point en Allemagne la paix qu'on lui proposait. Les avertissements ne lui avaient pourtant pas manqué Tannée précédente.
Le grand nombre de places fortes est plus nuisible qu'utile, parce qu'il coûte trop d'argent et d'hommes, qui rendraient plus de services en renforçant l'armée de campagne 1 .
1 Le grand Condé demandait an jour à Turenne comment il dirigerait le guerre de Flandre. Faire peu de sièges, et livrer beau-
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En second ordre, on établira ses forces sur l'échiquier, en combinant l'emploi de leur masse avec leur mobilité, afin de porter un coup violent sur Je point décisif, sans s'exposer au danger de perdre ses communications. On ne peut parvenir à ce résultat qu'avec des mouvements bien liés. Et comme l'unité est essentielle, on ne donnera à l'armée qu'un seul chef suprême : s'U y a plusieurs zones et plusieurs armées, les chefs de chacune seront subordonnés à un seul.
L'échiquier stratégique n'a que trois zones : celle de droite , celle du milieu et celle de gauche. On doit choisir celle où l'on courra le moins de risques, tout en faisant le plus de mal à l'ennemi 1 -, puis on déterminera avec netteté l'objectif.
On va de la base vers l'objectif par une ligne d'opérations -, la vivacité des marches ou la mobilité multiplie les forces, comme en économie politique la circulation des valeurs multiplie la richesse. En général tant qu'on n'est pas très-supérieur en nombre, on doit resserrer ses propres masses, afin qu'on puisse se réunir plus
coup de combats, répondit-il. Quand vous aurez rendu votre armée supérieure à celle des ennemis par le r ombre et la qualité des troupes, quand vous serez maître de la campagne, les villages vous vaudront des forteresses. Mais on met son honneur à prendre une ville forte, bien plus qu'à chercher le moyen de conquérir une province. Si le roi d'Espagne avait mis en troupes ce qu'il a dépensé en hommes et en argent pour faire des sièges et fortifier des places, il serait le plus considérable de tous les monarques.
1 Cet examen est ce qu'en logique on nomme analyse. C'est le seul moyen d'acquérir des connaissances exactes (Coudillac, VArt de penser).
aisément que l'ennemi pour tomber sur son point faible.
Les maximes fondamentales de la tactique sont les mêmes. Ainsi il faut porter ses efforts principaux sur une seule aile, ou sur le centre, selon la position des forces ennemies ; mais, dans les batailles, les distances et les instants doivent être calculés avec plus de précision et de promptitude que dans la stratégie -, parce que les effets sont tout immédiats, et qu'on ne peut le lendemain réparer une faute.
Le général doit connaître parfaitement les qualités et les défauts de ses troupes, afin de tirer des unes tout le parti possible, et de paralyser les autres. Par exemple, la qualité dominante du Français est l'ardeur, ou l'entraînante audace : ce que les Italiens ont si bien nommé la fureur française. La qualité du Russe est l'impassible résistance : mais il manque d'élan, comme le Français manque de sang-froid ou de passivité. Une colonne Russe se laissera foudroyer durant plusieurs heures sans bouger : mais si une colonne française n'avance pas, elle reculera. Ni les uns ni les autres ne craignent la mort : ils sont braves ; mais le Français est plus vaillant, plus glorieux, plus noble; il est surtout le plus intelligent de tous les soldats de l'univers. Donc un général habile, commandant des français, prendra autant que possible l'offensive ; et s'il commande des Rus* ses, il se tiendra plutôt sur la défensive.
Chaque fois qu'un général français a oublié que ses soldats se distinguent surtout par l'élan, par la charge à la baïonnette, il les a rendus faibles. Charles XII avait
remarqué les mêmes qualités chez ses Suédois. Un jour qu'il les voyait tirer de loin sur l'ennemi, il s'écria : Mes amis, joignez l'ennemi : ne tirez point : c'est aux poltrons de le faire. Toutefois, comme un général habile n'emploiera pas deux fois le même stratagème, il variera de temps en temps sa tactique, afin de dérouter l'ennemi.
L'habileté dans le guerre défensive consiste à neutraliser l'ardeur de l'assaillant, en traînant les opérations en longueur-, et en ajournant le choc décisif, jusqu'au moment où l'armée ennemie sera usée par les fatigues et les maladies inséparables de la guerre ; ou disséminée pour occuper le pays envahi, masquer les forteresses, et protéger sa ligne d'opérations. Pendant ce temps, l'armée défensive se renforçant choisira le moment de tomber avec le gros de ses forces sur les parties divisées de l'armée assaillante. Mais il faut beaucoup de tact pour traîner ainsi en longueur, sans compromettre tout le pays que l'on défend -, car si l'ennemi fait des progrès trop rapides, il peut soulever les populations en sa faveur, empêcher la levée des impôts an profit de l'armée défensive, ainsi que le recrutement; et se trouver, malgré la dissémination d'une partie de ses forces, en état de vaincre sûrement lors du choc décisif.
En résumé, ce qui dans les sciences politiques rend si difficile la solution des grandes questions, c'est la duplicité du principe qui les domine. Gomme en politique pure et en économie politique, le législateur est
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sans cesse étreint par l'antagonisme de l'égalité et de la liberté; c'est-à-dire par la résistance et le mouvement, de même, le général d'armée doit combiner sans cesse la cohésion de ses forces avec leur mobilité. Or, cette cohésion n'est autre chose que le principe de la résistance, et la mobilité celui du mouvement* C'est de leur sage combinaison que résulte l'unité ou l'harmonie.
Tels sont les principaux moyens de triompher de l'iniquité, pour parvenir à une paix durable et bienfaisante. Il m'en reste d'autres à indiquer, qui sont trèsefficaces; mais je les réserve pour mon pays, et les lui ferai connaître en temps opportun.