‹ L'esprit de la guerreChapitre 64 sur 158 · EXHORTATION ET CONCLUSION · texte numérisé non relu

EXHORTATION ET CONCLUSION

Des privilèges et destinées 'du peuple français. — Reproches qu'il mérite. — Comment il assurera son bonheur. — Comparaison entre quelques patriotes et la maison de Médieis. — Citation de Fénelon et de Périclès. — Immortalité de ceux qui meurent pour ta patrie et la liberté.

Nonobstant mon amour pour la paix, je vois d'ici la guerre qui s'avance du côté de l'Italie et du Rhin ; mais il ne me suffit pas d'en avoir retracé les lois : j'exhorte le peuple français à la considérer de sang-froid ; et à en profiter pour délivrer les nations des entraves que quelques barbares mettent à leur bonheur.

Ce peuple se souviendra, je l'espère, de sa mission. Quand la Providence lui attribua ce territoire qui le rend si fort sur les deux grandes mers et sur le continent $ quand elle lui donna la seule langue que puissent aisément parler tous les peuples de l'univers, c'est parce qu'elle avait sur lui de grandes vues.

Or, n'est-ce pas faillir à sa destinée que de mettre sous le boisseau les facultés que Dieu envoie? N'est-ce pas ressembler au mauvais riche dont l'avarice garde

pour lui seul les trésors dont il n'est que le dépositaire ? Mais comme l'avare rencontre un châtiment dans son égolsme, et par la peur qui le dévore, et par l'infamie dont il s'abreuve , de même un peuple dont on comprime l'essor providentiel n'en peut ressentir que d'amers regrets.

On s'amuse à faire des révolutions sans en savoir profiter ni pour soi ni pour les autres. Si , en 1830, on fit bien de ne pas tirer l'épée du fourreau, en était-il de même en 1848, quand des voix plaintives se fai* saient entendre du Sud au Septentrion , de l'Orient à l'Occident? Qu'en est-il résulté? La guerre est prête encore à fondre avec tous ses fléaux sur l'Europe. Elle est imminente et certaine ; mais elle est sainte dès qu'on n'a plus d'espoir que dans les armes !

Les deux dernières luttes m'ont prouvé que le soldat français n'a point dégénéré depuis les grands jours de son histoire où, seul, animé par l'amour de la liberté, il triompha de l'Europe conjurée contre lui. Rien de plus admirable que sa résignation , sa discipline durant ce terrible hiver, où ni les ennuis de l'immobilité et de la patrie absente, ni les maladies, ni le feu, ne purent le décourager* Y a-t-il donc aujourd'hui quelque chose d'impossible à ces hommes animés par l'amour de la patrie et de l'indépendance des peuples? D'ailleurs les soldats qu'opposent les tyrans accourront en frères et amis au-devant de leurs libérateurs.

Nous avons vu récemment l'une des merveilles du

312 LIVRE YI.

moyen fige : un homme pauvre et modeste, n'ayant pour recommandation que son courage , débarque avec quelques amis dans un royaume protégé par une armée puissante -, en chaque rencontre il dissipe ou rallie à sa cause les vieilles troupes royales. À son approche, le monarque prend la fuite, et court s'enfermer dans une forteresse. Les peuples rendent des actions de grâces à leur libérateur, et lancent vers lui un regard d'admiration et d'amour! Ainsi ce que n'a pu faire la maison de Médicis , un patriote naguère inconnu l'accomplira s'il reste ferme! « Ni les flottes « ennemies, ni les côtes barbares ne peuvent arrêter « ceux que Dieu envoie. Qu'ils sont beaux les pieds « de ces hommes qu'on voit venir du haut des monte tagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, « et prêcher le salut!... Ils viennent, non pour ena lever les richesses et répandre le sang des vaincus, « mais pour offrir leur propre sang et communiquer le « trésor céleste 1 . »

Un jour prononçant l'oraison funèbre de ceux qui périrent à Samos, Périclès les comparait justement aux dieux : car nous ne voyons pas les dieux, disait-il , mais par les hommages qu'on leur rend, et par les biens qui nous viennent (Peux, nous connaissons leur existence et leur immortalité : il en est ainsi de ceux qui meurent pour la patrie. Et Démosthènes dans l'occasion la plus solennelle de sa vie prit à témoin les mânes des citoyens

1 Fénelon, Sermon pour la fête de V Epiphanie.

DES GUBRRB8 CIY1LB8. 313

morts i Marathon pour l'indépendance de la Grèce. Ainsi le soldat de la patrie et de la liberté ne meurt point quand il est frappé : sa mémoire se perpétue glorieusement d'âge en âge.

Page 1