FIN
OPINIONS DIVERSES SUR MACHIAVEL, OOMME ÉCRIVAIN MILITAIRE. (Extrait de Machiavel, son esprit et ses œuvres, par M. Artaud. )
Algaroiti écrivait au frère de Frédéric II des lettres destinées à être montrées au grand homme de guerre et à ses lieutenants : Je vais en donner quelques extraits. « Il n'y a pas de doute, dit-il dans la première, que l'estime dans laquelle on a tenu la science militaire du secrétaire florentin n'ait eu de nombreux contradicteurs. L'opinion générale est qu'il faudrait regarder comme temps perdu celui qu'on emploierait à la lecture du livre sur VArt de la guerre. Le secrétaire florentin n'était pas militaire ; cela a dû beaucoup nuire à ses écrits sur cette matière. En fait de guerre, vie d'action et de vigueur, on croit communément à la science de celui qui a été quelques semaines dans les camps, qui a. vu quelques mouvements d'armes, et considéré l'ennemi en face une ou deux fois, plus qu'à la science de celui qui a médité pendant de longues années Végèce et Polybe. En cette étude , un caporal ou un sergent serait plus savant que le plus grand écrivain du monde, et l'on tient fermement
que la guerre n'est pas une science spéculative , et qu'elle s'apprend par la pratique. Ces paroles sont confirmées par beaucoup d'exemples de spéculations fort belles en théorie, "et qui dans la pratique n'ont pas réussi, confirmées par la mauvaise figure entre autres que firent Pompée Targoni au siège» d'Ostende , et Roberval à Thionviile, quand l'archiduc Albert et le grand Condé, qui les y avaient fait venir, crurent y avoir appelé les preneurs de la ville. Aussi quand on voit, sur le titre de l'Art de guerre, que l'auteur est le secrétaire de la république de Florence, on s'imagine qu'il ne faut pas le lire. Que dire de cela ? Au besoin les réponses ne manqueraient pas... Enfin, je confesse, moi, que je suis d'opinion qu'il y a beaucoup de profit à tirer du livre du secrétaire. »
Algarotti dénonce successivement les auteurs et les guerriers qui ont emprunté à Machiavel : Langeay, Gustave-Adolphe , le prince d'Orange, le duc de Parme, Montécuculi. Voici ce qu'il dit de Langeay (du Bellay).
«Da pris des pages entières de l'Art de la guerre, et les a agréabiement encadrées çà et là dans son livre qui, pour un quart, est une véritable traduction du secrétaire, dont, au reste, il n'a pas dit un mot. »
« Les érudits citent bien d'autres exemples du cas que les Français font de nos écrits. »
Algarotti continue ses explorations. Marchi fut maître de Vauban; les parallèles dans les sièges furent inventées par les Italiens : ils étaient autrefois les architectes militaires de l'Europe. La citadelle d'Anvers, si célèbre, fut construite par Paciotti d'Urbin; fa forteresse de Spandau et celle de Gustrin sont l'ouvrage de François
Giramella. Montmorency éleva à Avignon des retranchements conseillés par le secrétaire, dont les ouvrages sur la guerre venaient d'être publiés. En 1745, le roi de Prusse suivit encore un précepte du secrétaire. Les Autrichiens menaçaient la Silésie ; le roi les attendit audelà des montagqes qui la séparent de la Bohême. La lettre neuvième commence sur ce ton :
« Vous aimez beaucoup, dites-vous, à voir Messer Nicolas dans le conseil de guerre* de Montmorency , et encore plus dans celui du roi de Prusse; vous vous le figurez, avec sa simarre noire, entouré de ces uniformes bleus, et qui répond dans son pur langage florentin à des paroles faites pour étourdir un chien ; vous vous le figurerez aussi taillant sa plume pour écrire l'histoire de ce grand roi ; et, certes, il l'aurait écrite mieux que Puffendorff n'a écrit celle du grand électeur. »
« Puisqu'il vous plaît tant de voir Messer Nicolas dans le conseil, voyez-le donc aussi à Molwitz dans le premier fait d'armes qui eut lieu entre les Prussiens et les Autrichiens. Ce fut son ordre de bataille qui donna la victoire. Vous vous rappellerez comme les cavaliers prussiens, qui à ce combat étaient en petit nombre, et encore moins exercés qu'ils ne le sont aujourd'hui, furent battus et dispersés par la cavalerie autrichienne. Celle-ci fit une conversion pour prendre en flanc l'infanterie ; et déjà la bataille était perdue, si cette infanterie n'avait été miraculeusement soutenue par quelques bataillons- qui la protégeaient sur les flancs. Eh bien ! c'est là l'ordre de bataille du secrétaire, «pour être rassuré, dit-il, et se défendre de toute impétuosité de la cavalerie ennemie,
quand elle est plus nombreuse que la tienne, et que tes cavaliers sont découragés. » Cela occasionna la victoire qui sauva le Brandebourg, conquit la Silésie, et à la suite de laquelle les Prussiens furent animés d'une telle vigueur, que depuis plusieurs années ils guerroient, et qu'ils entrent en campagne contre presque toute l'Europe et une partie de l'Asie. »
« S'il vous plaît, suivons le secrétaire plus avant dans le Nord, quand il alla conseiller le fameux comte de Munich dans la guerre contre les Tartares... Que fit Munich contre un tel ennemi? rien autre que ce que recommande le secrétaire. Il marcha en bataillon carré prêt à combattre de tous points, toujours prêt à marcher ou à se défendre... Mais cela ne suffit pas. Vous l'avez vu entrer dans les conseils de guerre ; nous le verrons dans quelques batailles qu'il donna de son invention : s'il n'eut aucun risque à courir, au moins il put en certaine manière pratiquer ses doctrines. »
Suit une description des trois batailles rapportées dans le roman de la vie de Gastruccio, qu'il faut lire dans Machiavel lui-même. Algarotti finit ainsi cette charmante et spirituelle correspondance.
« Mais il est temps qu'après une longue campagne nous pensions à rentrer en ville, et à rendre, par les vendanges prochaines , gais et délicieux nos quartiers d'hiver. »
Nous ne pouvons pas nous empêcher d'applaudir au bon esprit, à la délicatesse du goût de Frédéric, qui permettait qu'on lui montrât de semblables lettres, et qui en témoigna plusieurs fois une satisfaction sincère à Algarotti, qu'il comblait de bienfaits. Frédéric manifesta
aussi dans ses ouvrages une estime particulière pour la science de Machiavel auteur militaire.
Algarotti n'a pas connu le traité important de Lloyd ; il y aurait aussi retrouvé à chaque page des doctrines du Florentin. Lloyd travaille sur les données de ceux qui ont lu le secrétaire. Il en résulte que, sans l'avoir lu luimême, il répète quelques-uns de ses préceptes. Ce livre renferme encore des réflexions neuves et piquantes comme celles-ci :
«Le Français est gai, vif, étourdi. Une impulsion soudaine, une saillie du moment le gouvernent mieux que des principes de raisonnement et de conviction. Le climat lui donne une délicatesse d'organes qui fait que tous les objets lui causent une impression vive , mais momentanée, et bientôt effacée par une nouvelle impression. Il arrive de là que la première attaque des Français (voici Machiavel) a quelque chose de fougueux et d'irrésistible ; tous leurs esprits animaux sont en mouvement ; vous diriez qu'ils ont une fureur convulsive. Us font alors pour un instant des efforts au-dessus de la nature ; mais, bientôt épuisés, ils tombent dans la langueur et l'abattement : on ne croirait pas que ce soient les mômes hommes. »
Lloyd ajoute en note :
o L'art d'un chef, qui lui-môme a de l'enthousiasme, est de ranimer cette défaillance de la nature, et de ressusciter l'enthousiasme. »
Lloyd trace aussi son portrait du général, à l'imitation de du Bellay; et naturellement il se retrouve en présence de Machiavel, surtout pour les citations des grands effets de l'éloquence militaire. L'ouvrage a encore son chapitre
de la religion, son chapitre de la liberté; il y en a un particulier sur les femmes, où Ton trouve quelque chose de la portion honnête et morale de la doctrine de Saint- Simon sur cette aimable moitié du genre humain ; enfin, la planche première avec ses compagnies en colonne, et son infanterie légère jetée sur les flancs, et qui protège une compagnie contre la cavalerie, rappelle la bataiUe de Molwitz, gagnée par le secrétaire en personne, comme dit si spirituellement Algarotti.
Plusieurs écrivains ont aussi remarqué que le secrétaire, dans son Arte délia guerra , conseille de charger l'artillerie, si cela est possible. C'est cette manœuvre qui a procuré des canons aux Vendéens. Mais ce genre d'attaque est devenu bien difficile, parce qu'on ne hasarde , pas des batteries sans les avoir mises à l'abri de tout coup de main.
Enfin nous trouvons ce passage dans les œuvres choisies de Napoléon :
« U ne pouvait pas y avoir ce que dans sa pensée il concevait être une véritable armée, sans une révolution dans les mœurs et l'éducation du soldat, peut-être même de l'officier. Il ne pouvait pas y en avoir avec nos fours, nos magasins, nos administrations, nos voitures. Il n'y aurait d'armée que quand, à l'imitation des Romains, le soldat recevrait son blé, aurait des moulins à bras, cuirait son pain sur sa petite platine, etc. Il n'y aurait d'armée que quand on aurait mis en fuite toute notre effroyable administration paperassière. »
Tout ceci n'a été inspiré à Napoléon que par la lecture de Y Arte délia guerra. Il n'a pas été chercher cette doctrine dans tous les auteurs romains où elle est souvent
éparse ; *test Machiavel seul qui a pris cet embarras, c'est lui seul, cette abeille infatigable, qui a extrait 1^ suc de toutes ces fleurs ; c'est lui qui, déjà môme de son temps, a déclaré que les armées avaient trop de chars, trop de sacs, môme trop de papiers. Depuis, ces immenses bagages se sont multipliés à un tel point, qu'il y a deux arasées au lieu d'une seule, et que l'armée qui a peur, et fui fuit toujours quand elle est trop près de l'ennemi, peut effrayer en môme temps l'autre armée qui sait et doit se battre. Celle-ci, à son tour, quand elle est séparée de sa boulangerie, ne sait plus où prendre de la nourriture. La description d'une armée romaine, telle que la présente Fabrice, est celle que veut Napoléon ; et qu'on vienne dire que ce galant de Machiavel n'a rien entendu à écrire sur la guerre I Nous nous serions contentés de l'offrir à l'administration comme stratège consultant, mais le voilà qui est devenu l'administrateur militaire le plus consommé, le plus habile. Qu'on lise son ouvrage, chaque réflexion y a sa connexion particulière, les déductions sont exactement appliquées. Il raconte, il raisonne en môme temps; les conclusions naissent, à tout instant, des faits, comme un rameau du tronc. Son style n'est que précision, logique , assurance, calme, dignité. Il ne va jamais en arrière ; il ne reprend pas les arguments dont il a le moins exprimé la substance, il les laisse aux pauvres Çui passeront après lui ; il invente des arguments tout neufs : il n'a pas étudié seulement les circonstances antiques, il a étudié les circonstances modernes. H a vu le pestaste, l'oplite; il a appelé ensuite le triaire; il a connu le centurion; il lui a ordonné de porter rapidement l'aigle sur une éminence. Il parle du
ton de l'autorité au connestabile, au balestrière, à l'homme d'armes, à la lance fournie, à la lance brisée. Tout cela est à lui. U ébranle leurs rangs à sa volonté ; et sur un signe il fait manœuvrer successivement la phalange, la légion, la caterne et la bataille. Qu'on l'appelle encore après cela le secrétaire I qu'on rie de cette qualité civile ! Voilà de bien illustres suffrages, et jusqu'à Frédéric adouci, qui vient nous commander un profond respect pour l'auteur de Y Art de la guerre.
EXTRAIT D'ARISTOTE SUR LA CLASSIFICATION DES FAUTES. (Rhétorique, I, 18.)
Les choses qu'on fait volontairement , on les fait avec délibération ou sans délibération, c'est-à-dire en consultant ou ne consultant pas en soi-même là-dessus. Or, comme on peut causer du dommage en trois manières dans le commerce de la vie , celui que l'on cause par ignorance s'appelle une simple faute; ce qui arrive lorsqu'on a fait quelque chose de tel contre quelque autre qu'on ne croyait, ou sans penser le faire, ou d'une autre manière qu'on ne voulait, ou dans une autre vue. Par exemple, ou l'on ne pensait pas frapper avec un tel instrument, ou l'on ne croyait pas frapper celui qu'on a frappé, ou on ne le frappait pas dans ce dessein : il est arrivé autre chose que ce qu'on se proposait; on a blessé» au lieu qu'on voulait seulement pincer; on a blessé celui qu'on ne voulait point blesser, ou d'une autre manière
qu'on ne pensait. Lorsqu'on a ainsi causé du dommage contre toute attente, c'est un malheur. Si l'on a pu s'y ' attendre et le prévoir en quelque manière, mais en sorte qu'on a pourtant agi sans dessein, c'est une simple faute. Car il y a quelque faute de la part de l'agent lorsque le principe de l'action est en lui; au lieu que, quand le principe de l'action est hors de lui, il n'est que malheureux en cela. Mais lorsqu'on fait du mal à quelqu'un le sachant et le voyant, quoique sans délibération, c'est alors certainement une injure. Et telles sont toutes les choses qu'on fait dans la colère, ou par un mouvement de quelque autre passion inévitable on naturelle : car ceux qui causent ainsi du dommage, et cela par leur faute, font certainement une injure ; mais ils ne sont pas pour cela injustes ou méchants, parce que ce n'est point par malice qu'ils agissent; au lieu que, quand on fait de pareilles choses avec délibération, on peut être appelé injuste et méchant. On a donc raison de regarder ce qui se fait dans la colère comme fait sans une délibération précédente; car ce n'est pas celui qui est en colère qui commence , mais celui qui l'a mis en colère. Et de là vient que, quand ces sortes de cas sont portés en justice, la question roule souveut , non sur le fait, mais sur le droit, parce que la colère vient de ce qu'on croit avoir été offensé.