DE L'AMOUR DES RICHESSES
(Extrait des Mémoires de Lloyd.)
Quand un peuple est corrompu par le faste, les vices
et les dérèglements de l'imagination, l'amour des richesses devient la passion la plus active, parce que l'argent est le moyen d'échange universel pour obtenir tout ce qu'on désire. Quiconque a de grandes richesses est le maître des autres, à proportion du pouvoir ou de la volonté qu'il a de satisfaire leurs besoins; et ceux-ci disent comme Virgile : '
Namque erit illemihi semper deus, etc.
L'homme riche et puissant est l'objet d'une adoration idolâtre de la part de ses vils commensaux. A mesure que la considération se tourne vers les richesses dans un pays, l'honneur et la vertu perdent leur crédit, et finissent par disparaître entièrement. Cependant, comme on ne peut pas faire les hommes à son gré, qu'on doit les prendre comme ils sont , il faut employer le motif qui est analogue à leurs idées de bonheur et de plaisir, de façon qu'on puisse par là s'assurer de leur soumission, et les porter aux entreprises pénibles et dangereuses auxquelles l'état du soldat est particulièrement exposé. Puisque dans nos législations modernes le soldat est exclu des avantages de l'état social, tels que le rang, les honneurs, etc., il faut au moins lui appliquer ce principe d'action qui peut l'exciter à faire de grandes choses : les récompenses pécuniaires; mais seulement en gratifications du moment, et comme récompense de la victoire ou de quelque acte de valeur extraordinaire; mais il ne faut pas porter ces grâces à un tel excès qu'elles mettent tout à coup l'homme hors du besoin d'en désirer d'autres. On ne doit lui donner des terres que comme
retraite. Une armée enrichie de dépouilles et chargée de bagages devient corrompue et difficile à gouverner. J'approuve fort la conduite d'Alexandre : il licencia ses vieux soldats qu'il renvoya riches dans leur pays, et mit le feu au reste du butin. Le soldat éprouve de grands dangers, il supporte de grands travaux; il lui faut de grandes récompenses, de grands plaisirs; mais que tout cela soit vif et court : que ses désirs, plus aiguisés que satisfaits, entretiennent toujours l'espérance et le besoin du lendemain.
Les soldats grecs et romains étaient animés dans le danger par l'espoir du pillage et la perspective des honneurs de l'État où la vertu militaire menait le plus sûrement. Les mahométans étaient guidés par le pillage et le fanatisme, les Tartares et les flibustiers de l'Amérique par le pillage seul; tous ont fait des actions d'une valeur extraordinaire et d'un héroïsme que nous avons peine à croire.
Quand les motifs qui déterminent nos troupes modernes sont ainsi rapprochés de ces puissantes passions qui embrasaient l'âme du soldat chez ces différentes nations, on ne doit pas s'étonner de l'immense différence des résultats. Le bâton fera peut-être un esclave supportable : il ne fera jamais un héros. Outre les motifs tirés de la crainte des peines, de l'excès des besoins physiques, de l'amour des honneurs ou des richesses, il y en a d'autres encore moins généraux, mais plus- puissants, tels que la liberté et la religion.