DE LA LIBERTÉ
(Extrait des Mémoires de Lloyd.)
Tous les animaux ont un amour naturel pour l'indépendance; la liberté est nécessaire à leur existence : il faut qu'ils en jouissent à un certain point pour chercher leur nourriture, et pour mettre leur vie en sûreté par le combat ou par la fuite. L'homme a soumis à sa domination la plupart des animaux; et à son tour la plus grande partie, ou même la totalité de l'espèce humaine, est réduite sous le joug par quelques individus que la nature avait faits nos égaux. Dans la classe des animaux, ceux qui ont échappé à la tyrannie de l'homme jouissent d'une entière liberté ; mais les hommes réunis ou en société civile, comme les nations policées, ou en société naturelle, comme les peuplades sauvages, ne peuvent être ni entièrement libres, ni absolument esclaves. Il leur faut, comme aux autres animaux, une entière liberté pour conserver leur vie; mais ils ne peuvent jouir d'une indépendance illimitée. Nés dans la société, accoutumés aux nécessités réciproques des besoins et des secours qui enchaînent tout* le monde, grands ou petits, il n'y a d'indépendance pour personne, et c'est la cause et l'origine de la société dont l'homme est susceptible. Les animaux s'assemblent, mais l'homme seul s'associe, parce qu'il est le seul être dont l'industrie personnelle ne peut suffire à ses besoins. Ceux-ci se multiplient, et notre dépendance croit avec eux; il en résulte un assujettissement
volontaire à tous ceux qui peuvent les satisfaire; on obéit sans répugnance quand c'est un moyen de se procurer les objets de ses désirs; mais quand l'utilité cesse, fin* ordre est regardé comme une oppression ; on en déteste l'auteur en proportion de la gène où il met la liberté, l'honneur ou la propriété; et on saisit la première occasion de secouer le joug et de rentrer dans ses droits. L'homme n'a qu'une certaine mesure de patience ; quand elle est épuisée, la force s'oppose à la force; la violence ne peut plus espérer l'impunité ; le désespoir naît de l'oppression; et s'il est favorisé, môme des plus petits moyens et conduit par une sagesse ordinaire, il devient invincible. Tremblez donc sur ce trône où tous sommeillez, despotes qui ne connaissez point de lois, et songez que les effets du désespoir sont terribles !
Un peuple réduit à la nécessité de se révolter contre son souverain dans la crainte d'une vengeance atroce, à qui la mort et l'esclavage ne paraîtraient pas une peine suffisante, est obligé de s'exalter lui-même par l'espérance de la liberté et de tous les avantages qui y sont attachés; et des motifs si puissants obtiennent presque toujours un heureux succès.
Le premier objet, comme la première cause d'une révolte, est de repousser une injure vraie ou supposée ; le second, de se procurer pour l'avenir une tranquillité qui ne peut être assurée que par la ruine entière de l'autorité souveraine. C'est pendant cette contestation que se font les plus grands efforts, parce qu'il n'y a point de milieu entre la liberté ou l'esclavage qui doit en résulter. A me* sure que l'entreprise des rebelles prend de la consistance, leur vigueur diminue avec le danger. Si on les aban-
donne à eux-mêmes, leur enthousiasme doit s'éteindre; mais si on continue à les combattre, si on accumule les mépris et les injures, ils n'entendront à aucun accommodement ; et animés par une vengeance inextinguible, ce qui est un mobile très-actif, ils poursuivront leurs oppresseurs jusqu'à la destruction totale.
Si Tarquin, si Philippe II, usant d'une politique lente et circonspecte, eussent laissé aux rebelles le temps de se brouiller entre eux jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable de regagner tout à coup tout ce qu'ils avaient perdu, Rome et le Pays-Bas peut-être n'auraient jamais eu de liberté. Le sentiment du danger réunit ceux-ci , les rendit invincibles , et couronna enfin leur entreprise par le succès le plus complet.
Il faut conclure de tout cela que dans une guerre civile le souverain doit diminuer, aux yeux des rebelles, les idées de la vengeance, avoir une conduite modérée, et tenir toujours des voies prêtes à un raccommodement solide et de bonne foi; que de leur côté les instigateurs de la révolte doivent s'efforcer de rendre suspectes cette feinte modération et les promesses illusoires du despotisme irrité, dont l'objet est de diviser pour régner et de se rendre maître par la ruse et la trahison de ceux qu'il n'a pu soumettre par la force et par la valeur. Des hommes enflammés du feu sacré de la liberté, pour peu qu'ils soient bien conduits, doivent être toujours supérieurs à ceux qui combattent à la solde, et pour l'autorité d'un maître : les commencements seuls sont difficiles, quand le courage et le désespoir dénués de tout, et pleins seulement de leurs injures et de leur vengeance, doivent attaquer des troupes disciplinées et bien pour-
vues de tout ce qui peut assurer le succès de leurs opérations.