‹ L'esprit de la guerreChapitre 68 sur 158 · OBSERVATIONS DE FOLARD SUR LA PEUR · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS DE FOLARD SUR LA PEUR

(Commentaires sur Polybe.)

Les armes tombent des mains des plus braves et des plus hardis dans les surprises , et la tête tourne lorsque ces sortes d'aventures arrivent. Xénète et ses troupes ayant été surpris, la confusion et le trouble furent étranges dans le camp : chacun chercha son salut plutôt par la fuite que par son courage. « Comme on « voyait le camp qui était de l'autre côté, dit Polybe, « n'étant éloigné de l'autre que de la largeur du fleuve , « l'envie de se sauver fermait les yeux sur la rapidité du « Tigre, et sur la difficulté de le traverser. Ne sachant a où ils en étaient, et occupés uniquement de la conte servation de leur rie, ils se jetaient eux-mêmes dans le « fleuve. Us y jetaient aussi les chevaux et les équipages, o comme si le fleuve, par je ne sais quelle providence, a eût dû compatir à leur peine, et les transporter sans « péril de l'autre côté. » Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que Xénète, sans être si fou, fit voir, lorsqu'il fut en delà du fleuve, et par conséquent hors de péril avec un bon reste d'armée capable d'empôcher Molon de passer en delà, de profiter de sa victoire et de passer en deçà , il fit voir, dis-je, que la peur dont ofr revient aisément, dès lors qu'on, est délivré des plus grands périls, n'était pas éteinte dans lui non plus que dans le reste des généraux de son armée ; que les uns

et tes autres en avaient encore de reste pour mettre le comble à leur déshonneur, à leur honte et ad malheur de leur maître ; ils ne se contentèrent pas d'abandonner les bords du Tigre, qu'on ne pouvait traverser que sur un pont ou par un stratagème; mais, après avoir lâchement abandonné le second camp, dont le victorieux se rendit le maître, la peur leur troubla tellement le jugement, que Zeuxis et Diomédon, au lieu de tenir bon dans Séleucie, qui était une place importante et la clef de la frontière , abandonnèrent cette forteresse où Molon entra sans aucune résistance. Xénète ne fait pas seulement voir par sa conduite qu'il est un mauvais général, mais qu'il est encore plus lâche que le dernier goujat de son armée. Il devait se sauver, je l'avoue, lorsqu'il se vit surpris et son armée en déroute ; mais devait-il tout abandonner î Quel étrange effet de la peur dans un général d'armée, qui ne devrait pas en faire paraître dans les plus grands revers de fortune, et surtout lorsque le mal n'est pas sans remède ! Mais l'expérience ne le fait que trop voir, comme je l'ai dit quelque part, et la raison en est évidente, vu que ce qui surprend étonne de telle sorte qu'il ôte souvent les moyens de s'y opposer. Finissons ce paragraphe par un passage de Montaigne sur cette étrange et insensée passion. « Tant de gens, dit-il, qui, <( de l'impatience des pointures de la peur, se sont « noyés et précipités, nous ont bien appris qu'elle est « encore plus importune et plus insupportable que la « mort. Les Grecs en reconnaissaient une autre espèce, « qui est, outre l'erreur de notre discours, disaient-Hs, « sans cause apparente et d'une impulsion céleste; des « peuples entiers s'en voient souvent frappés, et des ar-

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« mées entières. Telle fat celle qui apporta à Carthage « une merveilleuse désolation. On n'y oyait que cris et « voix effrayées ; on voyait les habitants sortir de leurs « maisons comme à l'alarme, et se charger, blesser et « entre-tuer les uns les autres, comme si ce fussent « ennemis qui vinssent occuper leur ville. Tout y était « en désordre et en fureur, jusqu'à ce que, par oraison» « et sacrifices, ils eussent apaisé Tire des dieux. Ils « nomment cela terreurs paniques. *

Les grands courages se laissent quelquefois entraîner à la première impression de la peur dans les périls les plus grands; et ce qui la produit quelquefois, c'est lors-» qu'elle devient générale, et que les chefs n'en sont poinl exempts et prennent souvent leur parti; mais comme ils sont plus susceptibles de honte que de crainte, celle-ci s'évanouit aussi subitement que l'autre» A peine l'ennemi a vu leurs talons qu'il voit leurs visages, et les trouve plus mauvais que s'ils n'avaient point bougé de leur place. Ils ne voient plus le péril. Gomme on demandait à un brate, dit Sénèque, comment il avait pu se tenir ferme dans son assiette dans un danger dont tous cherchaient à s'éloigner : c J'y étais trop avant embarqué, et trop violemment épris de sauver mon honneur, et de ne rien faire d'indigne de mon courage, leur répondit-il, pour songer quel était le danger où je m'exposais.» Pejus vexabar quam ut periculum mihi succurreret. « La peur naît parfois , dit k Montaigne, de faute de jugement, comme par faute de « cœur.» '

1 II est ftafceux que Folard, bMtrnit et judicieux, ait été si mauvais écrivain.

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