DES CAUSES INJUSTES DE GUERRE
Que l'on n'a point le droit d'attaquer un voisin parce que l'on craint l'accroissement de ses forces, ni pour s'emparer de son territoire plus fertile, ni parce que l'on se dit plus civilisé que lui. — Pourquoi la conquête d'Alger fut légitime. — Réfutation d'un sophisme de Grotius. —De l'esclavage et du servage. — Opinion des Pères de l'Église sur le pouvoir temporel du pape. — Bon mot de Pascal.
Les causes injustes de guerre sont manifestement telles, ou elles ont une apparence de raison ; en ce dernier cas, on les nomme douteuses.
n y a injustice manifeste, par exemple, à attaquer un. voisin parce que l'on craint l'accroissement de ses forces-, au lieu de lui déclarer la guerre, on doit se précautionner de son côté si on le juge nécessaire 1 . Toutefois des levées extraordinaires de troupes, des provisions immenses et insolites d'armes et de munitions peuvent Revenir une juste cause de guerre pour une puissance voisine, ainsi menacée, à qui Ton refuserait des explications satisfaisantes.
Le désir de changer de pays pour en habiter un plus fertile ou plus doux ne légitime point une guerre contre le peuple qui possède celui-ci . L'on n'a pas davan-
* Grotius, liv. II, en. xxu.
tage le droit de s'emparer d'un pays, parce qu'on le trouve bon à couvrir ses propres frontières 1 .
C'est encore une manifeste injustice que de chercher à conquérir un peuple sous le prétexte qu'on est plus civilisé 3 . Mais il est permis de subjuguer celui qui viole habituellement le droit des gens ou de nature. Ainsi la guerre que le gouvernement de Charles X déclara en 1830 aux Algériens était légitime, parce qu'ils ne vivaient que de déprédations dont tous les peuples étaient victimes.
Les anciens mirent Hercule au nombre des dieux, parce qu'il parcourait les terres et les mers afin de châtier les méchants et les princes insolents 3 . Selon Aristote 4 , la guerre la plus naturelle est celle qu'on fait aux bétes féroces et aux hommes qui leur ressemblent. C'est surtout aux princes cruels , aux oppresseurs qu'il faut la déclarer. Sénèque dit qu'on doit les retrancher du commerce de la société humaine 5 . Saint Augustin veut que le genre humain prononce l'arrêt de leur destruction 6 . Victoria, Vasquez, Molina et autres casuistes se trompent en disant que, pour que cette guerre soit juste, il faut avoir été offensé
' Vitriarius, Hist. y liv. II, ch. xxu.
9 Victoria, De ind. relect., I, num. 34. — ld., De bello, nom. 5, et Ht. H, n. 18.
* Sénèque, De bénéficias, liv. I, ch. xm. — Isocrate, Éloge d'Hélène. — Philon, De legatione. — Aristide, Oral. Panathen.
* Politique, liv. I, ch. vin.
* De bénéficias, liv. VII, ch. xix.
6 De cïvït. Dei, liv. V, ch. i.
soi-même ou dans ses alliés; car le droit de punir, prenant sa source dans la charité humaine, dérive du droit de nature, et non du droit civil ni des gens.
Grotius prétend qu'on n'a pas le droit de prendre les armes pour recouvrer sa liberté, soit qu'il s'agisse des particuliers, soit qu'il s'agisse d'un peuple, parce que, si Ton est naturellement libre, c'est un droit qui n'est pas incompatible avec l'esclavage, de sorte que ceux qui y sont tombés y doivent demeurer.
Cet auteur parait ignorer que les droits naturels étant imprescriptibles, tout attentat contre eux peut et doit toujours être réprimé. Ainsi les nègres esclaves dans le nouveau monde ont toujours le droit de s'insurger, et de reconquérir par tous les moyens leur liberté naturelle. Les serfs de Russie et d'Autriche montrent une insigne lâcheté en n'usant point de leur force pour se soustraire au servage. Aucune loi divine ni humaine ne protège les individus qui , par l'oppression constante d'un peuple, se tiennent en révolte contre la nature.
S'il en est ainsi contre les princes laïques, que dirai-je des princes spirituels qui usent de l'épée contre un peuple? Selon Saint Chrysostome, il appartient aux rois, mais non pas aux évêques, de gouverner en imposant quelque nécessité 1 , c'est-à-dire par une contrainte virile. « Nous n'avons pas reçu , dit-il encore 2 , le pouvoir de détourner les hommes du péché par une
1 In act. apost., Homel. III et IV.
* De sacerd., liv. 11.
sentence prononcée avec efficacité, c'est-à-dire soutenue par la force armée. » En effet, ce Père interprète sainement la parole de Jésus-Christ : Mon règne n'est point de ce monde , c'est-à-dire qu'il n'est point de la nature des autres règnes, lesquels s'appuient sur l'épée, tandis que celui du Christ ne s'appuie que sur la persuasion; il est tout spirituel, et ne s'entoure point de gens armés. Un roi commande aux hommes bon gré mal gré, dit saint Jérôme, au lieu qu'un évêque ne commande qu'autant qu'on lui veut obéir 1 .
Il suit de là que le pape, qui est l'évéque de Rome, et le chef spirituel des autres évêques, ne doit jouir d'aucun pouvoir temporel; parce qu'il semblerait violer l'Évangile, et se mettre en opposition avec les Pères de l'Église. Au lieu de faire aimer la religion chrétienne, il la fait haïr par tous les hommes d'un esprit assez étroit pour ne savoir point distinguer entre elle et ceux de ses ministres qui sont prévaricateurs.
Quant aux causes douteuses de guerre, les philosophes indiquent deux règles principales à suivre dans leur examen 2 : 1° quand il y a autant de raisons d'un côté que de l'autre, on doit s'abstenir-, 2° si l'on est forcé d'opter entre deux choses, on embrasse le parti qui comporte le moins d'injustice et de mal. Ainsi un juge, forcé de condamner ou d'acquitter un accusé, doit, dans le doute de sa culpabilité, l'acquitter, parce
1 Epis t. ad ffeliod.
• Aristote, EtU. — Cicéron, De off. — Saint Chrysostome, sur le chapitre IV aux Corinthiens.
que c'est un moindre mal d'acquitter un coupable que de condamner un innocent.
Comme la guerre attire des maux sans nombre, on doit se prononcer pour la paix dès qu'il y a le moindredoute sur sa justification. C'était la maxime de Fabius, ce grand homme qui deux fois sauva la république romaine '; c'était celle des démocrates en 1792. Pascal raille très-bien ceux qui entreprennent légèrement la guerre: «Pourquoi me tuez-vous ? — Eh quoi! nedemeu- « rez-vous pas de l'autre côté de l'eau? Mon ami, si « vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, cela « serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque « vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et « cela est juste 2 . »
En effet, dans l'armistice, ceux qui vont s'entretuer dînent ensemble et se comblent de politesses. Je comprends plutôt la guerre telle qu'elle se faisait dans les premiers âges du monde. Alors qu'une peuplade, méconnaissant la division du travail, était privée d'aliments et d'habitations, elle se ruait sur une autre pour s'emparer de ses provisions, et la détruisait. Plus tard, le vainqueur trouva bon de se faire servir par la nation vaincue, dont il métamorphosait les membres en animaux domestiques.
Tout cela était logique. L'instinct de la destructivité qui se trouve en l'homme, comme l'amour de la vie, le
1 Sil. lui., Bel. pwt., liv. 1.
' Pensées, art. IX, 3.
portait vers ces actes barbares. Mais aujourd'hui la conscience universelle réprouve l'extermination et l'esclavage. La saine philosophie, la politique avouent que les peuples sont les maîtres absolus de leurs destinées, de leur gouvernement, de leur réunion ou de leur séparation. En conséquence, il ne faut plus perdre un temps précieux à discuter contre les esprits ténébreux ou impies qui ne reconnaissent point cette vérité.