VOTES
dresse des mémoires sur lesquels l'officier général q«i doit commander l'armée, et quelques-uns des plus intelligents, doivent aller reconnaître, pour voir si ces mémoires sont conformes à la vérité, et si la vue des objets ne fournira pas de nouvelles lumières pour changer dans le projet qu'on s'est résolu de suivre. On doit surtout considérer certains postes qui sont toujours de grande importance , et qui peuvent changer l'état de la guerre, c'est-à-dire en tournant une défensive réglée en offensive ; car je ne sais si on doit brider et contraindre un général, quoique inférieur de beaucoup à son ennemi, au point de ne lui pas laisser la liberté de profiter des occasions de défaire son ennemi, lorsque le pays lui est si avantageux qu'il peut combattre, attendre ou l'attaquer dans un défilé ou une trouée, où le faible se trouve sur un front égal au plus fort, qui se voit obligé de se ranger sur plusieurs lignes redoublées. J'ai fait voir démonstrativement, dans plusieurs endroits de cet ouvrage, que la victoire dépend ordinairement de la défaite d'une première ligne, étant une chose fort rare que celle-ci n'amène pas le désordre et la confusion dans la seconde; et quand môme celle-ci remplirait celle qui la devance, je ne trouve aucun exemple qu'une troisième ligne remplace la seconde : nos troupes ne sont pas aussi disciplinées pour de semblables manœuvres que celles des Romains. Ces lieux resserrés, quand un général y sait attirer l'ennemi, ne peuvent lui être que d'un très-grand avantage, et il doit alors l'attaquer sans lui donner le temps de se reconnaître. J'ai donné l'ordre de bataille proposé pour combattre dans ces sortes de situations dans mon Traité de la colonne , ch. n, page 57 , où le
lecteur fera fort bien de l'examiner. Le nombre n'a plus de lien dans un défilé, et la victoire dépend de l'excellence de Tordre sur celui de l'ennemi, et de l'élite des troupes d'une tête. Ce que je dis ici est un axiome militaire contre lequel je ne crois pas que qui que ce soit dispute, ni qu'on dispute encore sur l'autre que j'ai déjà avancé, qu'on ne doit pas régler l'état de la guerre sur la défensive , lorsqu'on est aussi fort que l'ennemi ; c'est risquer à tout perdre. Les soldats et les officiers qui voient cette conduite timide se découragent et perdent toute la confiance qu'ils ont en leur général; et lorsqu'ils s'aperçoivent qu'il persiste dans cette façon craintive de faire la guerre, ils en ont un très-grand mépris, ce qui fait qu'ils lâchent le pied lorsqu'il ne peut plus s'en dédire, et qu'il est forcé .de combattre malgré lui par quelque faux mouvement qu'il aura fait. Il vaut mieux rejeter toute défensive réglée et suivie dans un conseil, où l'on cherche la manière de résister à l'ennemi et de renverser tout son système de campagne, en disposant tout sur une défensive active, c'est-à-dire qu'il faut fuir toute ooca&ion de combattre où la supériorité du nombre peut beaucoup, et chercher celles où le pays militera pour nous, comme je l'ai dit, quoique nous ayons fait assez voir par notre système que le petit nombre audacieux, bien ordonné, peut battre le grand; mais il n'appartient pas aux généraux médiocres de faire la guerre de la sorte ; et lorsqu'un prince est assez heureux pour avoir des généraux du premier ordre à son service, il n'a garde de les brider. Contre ceux-ci, Dieu n'est pas toujours pour les gros escadrons. M. de Turenne a fait voir mille fois que cette maxime était fausse, et elle l'est en effet
à l'égard des grands capitaines et des officiers expérimentés.
H y a des armées qui sont si souvent battues , soit par l'habileté des généraux qu'elles ont' en tête, soit par le nombre des ennemis, que les troupes, intimidées, n'osent plus paraître; le peu de capacité des chefs y a souvent plus de part que le nombre. Un habile général peut être aussi battu par un autre qui sera encore plus habile ; car il n'est pas permis à un capitaine médiocre de suivre constamment la route qu'on s'est proposée dans le cabinet. Les Fabius sont fort rares, et il a peu d'imitateurs. Il se trouvait pourtant, pour le plus grand bonheur des Romains, qu'il était nécessaire pour leur salut de trouver un homme comme ce dictateur. « C'est par cette voie, « dit Montecuculi, que Fabius s'est acquis le nom de « très-grand parmi les capitaines; car on doit considérer « cet homme dans un temps que tant de batailles perv c dues, tant de déroutes d'armées et tant de disgrâces a avaient jeté l'épouvante dans les cœurs des soldats et o du peuple romain. » Les Romains ni leurs armées n'avaient pas dégénéré; c'étaient toujours les mêmes hommes et les mômes vertus; mais c'est que leurs généraux n'avaient ni les talents ni le mérite de ceux de la première guerre punique, outre qu'il n'y avait aucune tête dans le. sénat.
Yercingetorix «était, sans difficulté, un grand capitaine; il reconnut qu'il ne l'était pas contre César. Ce capitaine fut l'auteur de la révolte générale des Gaules contre les Romains. Cette guerre, après celle d'Afranius, est tout ce qu'il y a de plus admirable et de plus beau dans les Commentaire» de César. Avouons que ce n'est pas
un des moins beaux endroits de ses Commentaires , autant dans sa façon de l'écrire en vrai guerrier que dans la sagesse et la profondeur de sa conduite, car le Romain n'avait pas affaire à un général médiocre, mais à un excellent chef de guerre. C'était l'être beaucoup que de savoir résister à César, et le rouler de camp en camp et de poste en poste pendant une bonne partie de la campagne, car il sut le réduire aux dernières extrémités. Ce célèbre chef d'une révolution si remarquable ayant examiné la cause des disgrâces, des défaites et des malheurs de sa patrie, réduite dans un honteux esclavage, et ia proie des Romains, l'attribua bien moins à la valeur de leurs troupes, auxquelles celles de sa nation ne cédaient en rien à cet égard-là , qu'à l'habileté de leur général dans l'art de les faire combattre; outre que leur discipline et la façon de leurs armes défensives plutôt que des offensives n'aidaient pas peu à leurs victoires. Sur ces observations, il résolut de régler l'état de la guerre sur des principes tous différents de ceux qu'on avait suivis jusqu'alors , quoiqu'ils répugnassent assez à l'humeur de la nation. H avait déjà éprouvé par lui-môme la nécessité de ce changement : il fut battu plusieurs fois.
€ Vercingétorix, confus de tant de pertes , dit César, « assembla le Conseil, où il représenta qu'il fallait faire « la guerre tout autrement qu'on n'avait fait par le passé, a et sans en venir à un combat général; se contenter de a retrancher les vivres et les fourrages à l'ennemi ; que a cela ne leur serait pas difficile, étant les plus forts en « cavalerie; vu l'incommodité de la saison, où le fource rage n'était pas assez grand pour être coupé, les Ro-