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DE L'UTILITÉ DES CHEMINS DE FER

Les chemins de fer sont encore très-utiles, soit pour l'invasion, soit pour la défense d'un État. Depuis l'usage de l'artillerie, l'attaque des places a la supériorité sur la défense. Autrefois un siège durait plusieurs années. Aujourd'hui la durée moyenne des sièges est réduite à dix jours de tranchée ouverte; aussi le nombre des bouches à feu a augmenté dans une proportion énorme. Sous Henri IV, la France en possédait 400 pour l'armée de terre; un siècle plus tard, 7,000; sous le règne de Louis XVI, 10,000, et, en 1813, plus de 27,000.

Les efforts se sont portés sur les armées de campagne, et les places fortes ont perdu beaucoup de leur importance. Sur cent batailles livrées de 1740 à 1783, il y eut. 67 sièges ; ce rapport ne fut plus que de 26/000 pendant les guerres de la Révolution ; de 23/000 sous le Consulat; et de 16/000 sous l'Empire 1 .

Il est démontré que chaque fois qu'une armée a pu résister à des forces supérieures, ce ne fut qu'en se multipliant par des marches rapides, et en écrasant successivement des corps que la difficulté des subsistances avait contraints à l'isolement du gros de l'armée. Or, jamais moyen ne fut meilleur que les voies ferrées qui, avec une vitesse de six à huit lieues à l'heure, nuit et jour, peuvent transporter une armée avec son matériel.

1 Mémoire de MM. Lamé et Clapeyron.

La Révolution employa le transport en poste , mais qui ne pouvait donner qu'une vitesse moyenne de 25 lieues par jour. Les chemins de fer en donnent une de 430 lieues !

Supposons ^que trois armées marchent Tune contre Paris, l'autre contre MeU, l'autre contre Lyon; si ces trois villes sont reliées par un chemin de fer, des corps d'élite pourront , en moins d'un jour, se transporter de l'un à l'autre de ces trois objectifs, et écraser l'ennemi avant qu'il soit en état d'opérer des jonctions salutaires.

Ainsi l'utilité stratégique des chemins de fer résulte de l'extrême rapidité qu'ils permettent de donner au mouvement des troupes et du matériel ; par conséquent, toutes les forces dont dispose un pays peuvent être transportées en temps utile au point opportun.

Comme, pour des troupes non encore aguerries, les ■fatigues, la longueur des marches sont plus meurtrières que le fer et le feu de l'ennemi, les chemins de fer épargneront donc la vie des hommes; en outre, les campagnes devenant moins longues , la plupart des soldats seront plus tôt rendus aux travaux utiles.

o Les lignes commerciales les plus fréquentées sont dirigées de l'intérieur vers la capitale et les grandes villes du royaume, disent les auteurs du Mémoire cité plus haut; elles servent également de but aux entreprises de l'ennemi; et c'est d'elles que les armées nationales tirent leurs principales ressources. Les besoins du commerce et ceux de la guerre s'accordent donc pour Caire diverger de ces points principaux les lignes de railways qui doivent sillonner la France. La défense de nos

frontières en exige d'autres parallèles à leur développement, et qui étendront les relations commerciales qui existent déjà entre les riches départements du Nord et de l'Est.

« L'ensemble de «es considérations nous a portés à proposer deux séries de railways : les uns convergent de l'intérieur du pays vers les villes principales, ce sont les railways du centre; les autres sont parallèles aux frontières, ce sont les railways de la circonférence.

« Les railways du centre joindront Paris au Havre et à Rouen, à Orléans, à Valenciennes, à Strasbourg; Tours à Orléans, à Nantes, à Bordeaux et à Toulouse; Orléans à Lyon et à Marseille. Les railways de la circonférence joindraient Calais & Valenciennes ; Valenciennes à Verdun , sur le railway de Paris à Strasbourg ; Strasbourg à Lyon ; Marseille à Nîmes et Perpignan ; Toulouse à Bayonne.

« Supposons maintenant les armées destinées à envahir la France pénétrant; sur son territoire, comme en 1814, par Bàle, par Brisach, par Nancy, et menaçant la frontière de Flandre. L'armée française , distribuée sur le railway de la circonférence, en regard des forces ennemies, pourra, en un clin d'œil, se concentrer en un point quelconque, et agir avec une supériorité décidée contre les corps opposés. Ici, c'est l'armée défensive qui prend sur son adversaire l'initiative des opérations; allure plus vive, plus hardie, mieux en harmonie avec le caractère de la valeur nationale. Elle acquiert ainsi tous les avantages que l'état actuel de l'art de la guerre donne à celui qui attaque : rien ne peut faire prévoir le point de la frontière sur lequel porteront ses efforts; et, dès l'ou-

verture de la campagne, les plans de l'ennemi se trouvent déconcertés par une série d'événements inattendus dont il est impossible de prévoir les combinaisons;. un jour il a toute une armée à combattre, le lendemain celle-ci est en mesure de livrer bataille & soixante lieues delà.

<c En vain objectera-t-on que l'ennemi pourra réunir toutes ses masses en un seul corps ; car alors toute Tétendue des frontières occupées par l'armée offensive sera livrée sans défense aux courses de quelques corps détachés de la garde nationale ou de l'armée de ligne, qui battront la campagne, lèveront partout des contributions, et, ayant une retraite ouverte sur les railways de la circonférence, seront en mesure de se trouver réunies aux masses principales sur les points décisifs. Il est impossible d'ailleurs de pourvoir longtemps à la subsistance de 600,000 hommes réunis en un seul corps d'armée; et cette considération contraindra toujours l'armée envahissante à partager ses forces en plusieurs corps agissant séparément, et qu'il sera toujours possible de battre en détail.

« L'importance militaire des railways de la circonférence portera peut-être à la rapprocher davantage du centre, afin de cpnserver plus longtemps à l'armée défensive les avantages qu'ils lui offrent, dans le cas où quelque échec l'aurait contrainte à rétrograder. Nous avons cependant préféré les faire circuler au milieu de la ceinture des places fortes qui garnissent la frontière ; à cause de la facilité qu'ils donneront de les approvisionner et de faire concourir leurs garnisons aux opérations de l'armée active; et parce que leur position,

plus rapprochée du territoire ennemi, rendra plus énergiques les moyens d'agression qu'ils fournissent contre les forces dispersées de l'armée envahissante.

« Pourtant, à moins de circonstances particulières, il sera bon de les placer à deux ou trois journées de marche de la frontière, afin de ménager, au besoin, le temps de réunir des forces suffisantes pour s'opposer aux incursions des corps légers que l'ennemi pourrait lancer pour détruire ou pour détériorer les railways sur quelque portion de leur étendue.

« Autant que possible on les couvrira par des rivières s'il en existe qui coulent à peu près parallèlement à la frontière. Le railway qui joint Lyon à Strasbourg suivra le cours du Rhin jusqu'aux frontières de Suisse. On sent que le passage du fleuve deviendra presque impossible devant un corps d'observation qui, à cheval sur le railway, pourra, au premier signal, se transporter en une ou deux heures sur le point où l'ennemi tente le passage, et jeter dans le fleuve les corps qui l'auront déjà effectué.

« Revenons maintenant au système général de défense, et supposons que l'armée nationale, après avoir tiré tout le parti possible des moyens offensifs dont nous avons déjà parlé, soit contrainte de se retirer devant des forces supérieures: elle pourra d'abord courir les chances d'un combat, ayant à dos et à une petite distance le railway de la circonférence. Un jour de bataille, ce moyen rapide de communication lui donnera , sur une petite échelle, les mômes avantages qu'il lui donnait à l'ouverture de la campagne sur les corps dispersés de l'ennemi. La distribution des forces sur toute la ligne de bataille

pourra changer en un clin d'œil ; des corps considérables, transportés en un instant d'une aile à une autre, pourront fixer la victoire sur le point décisif. En cas d'échec, l'armée nationale, certaine de pouvoir prévenir l'ennemi sur les points menacés de l'intérieur de l'État, en courant sur l'un des railways du centre effectuera sa retraite parallèlement à la frontière. Alors l'armée envahissante aura le choix ou de pénétrer dans l'intérieur du royaume, en abandonnant ses communications, ou de suivre l'armée nationale dans sa retraite. Le premier parti n'est proposable que dans le cas où l'ennemi, vainqueur en bataille rangée, et attendu dans la capitale par un parti puissant prêt à lui ouvrir ses portes, serait certain de terminer la guerre en quinze jours. Le succès d'un moyen quelconque de résistance suppose la bonne volonté de se défendre ; si elle n'existe pas, il faut courber la tête sous le joug.

« Le second parti aura pour effet d'attirer l'ennemi le plus loin possible du centre de l'État, sur un terrain couvert de places fortes qui ouvriront un vaste champ aux combinaisons défensives, et permettront de traîner la guerre en longueur en offrant à l'armée nationale des chances toujours reuaissantes de succès.

« Dans cette seconde hypothèse, le but de la défense est parfaitement atteint; l'intérieur de l'État est préservé des maux de la guerre. Indépendamment des difficultés que rencontre l'ennemi sur son front d'opération, sa ligne d'opération, parallèle à la frontière, est menacée par les railways du centre et par ceux de la circonférence qu'il n'a pas encore occupés ou détruits.

« Pour ajouter à l'évidence des considérations qui

précèdent, nous allons les appliquer à un nouvel exemple. Supposons que, malgré les difficultés que présente l'entretien d'une armée immense concentrée sur un seul point, et le danger de livrer sans défense une grande partie de ses frontières, l'ennemi réunisse toutes ses forces , et pénètre sur le territoire français par Sarrebruck, en se dirigeant sur Nancy. L'armée française, après avoir épuisé les moyens de résistance que nous avons indiqués, effectuera sa retraite à cheval sur le railway de Strasbourg à Paris, jusqu'à Verdun; si l'ennemi possède des machines locomotives, à l'aide desquelles il puisse utiliser les railways qu'il aura occupés, l'armée française les détruira en se retirant; sinon il est probable que l'ennemi ne manquera pas de le faire pour ôter à ses adversaires les moyens qu'ils lui donneraient d'agir plus tard sur ses communications. Arrivée à Verdun, où le railway de la circonférence venant de Valenciennes s'embranche sur celui du centre qui mène à Paris, l'armée de ligne, dans le cas où la disproportion de force ne serait pas trop considérable, et où la capitale offrirait des chances de résistance , jetterait un corps léger sur le railway du centre qui se dirige vers Paris, et effectuerait sa retraite sur le railway de la circonférence. L'ennemi serait obligé de la suivre, et la guerre continuerait au milieu d'un pays couvert de places fortes. Toutes les garnisons, depuis Verdun jusqu'à Dunkerque, appuieraient les opérations de l'armée de ligne, qui communiquerait avec elles , et recevrait ses renforts et ses munitions, tant par le railway de la circonférence que par celui qui va de Paris à Valenciennes. D'autres corps, lancés sur les railways de la circonférence allant de Lyon

à Strasbourg, composés des gardes nationales des provinces qu'ils traversent, et appuyés par les garnisons des places fortes, auraient ordre d'inquiéter ses communications et de se retirer devant des forces supérieures. Enfin les gardes nationales de Paris , de ,1a Normandie et des provinces de l'Ouest, réunies sur le railway de Paris à Verdun, auraient les mômes instructions. L'armée ennemie serait donc obligée de détacher deux grands corps, l'un vers Strasbourg, l'autre vers Paris, pour couvrir ses communications, et de guerroyer avec le reste contre l'élite des forces nationales avec les chances les plus défavorables.

« Si l'ennemi , se confiant sur des forces immenses, après avoir détaché deux corps, l'un sur Strasbourg, l'autre sur Mézières, marchait résolument sur Paris, l'armée de ligne le suivrait par une marche parallèle, ayant sa retraite ouverte sur le railway de Valenciennes à Paris, le préviendrait sur ce point décisif; et, au premier échec éprouvé par l'ennemi, se trouverait, en vingtquatre heures, transportée par le môme chemin sur ses communications, battrait le corps d'observation, et, s'é- ,tablissant sur la ligne de retraite, ne laisserait à l'armée envahissante aucune chance de salut. »

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