TEXTE DE POLYBE SUR LA BATAILLE DE CANNES
Gaïus, auquel le lendemain était échu le sort du com-
1 Je donne ici la traduction du comte de Nassau. Son vieux français a une certaine grâce el exactitude qu'il ne faut pas changer.
mandement, fit sortir à l'aube dn jour les troupes des deux camps. Et ayant passé le fleuve, il mit en ordre de bataille ceux qui étaient du cap Majeur, et y ayant aussi mené ceux de l'autre camp, il rangea en une môme ligne droite toute Tannée, laquelle occupait toute la superficie devers le midi.
Or, il mit la cavalerie romaine à l'aile droite, la plus avancée devers le fleuve. Lui joignant consécutivement l'infanterie en môme droite ligne, et rangeant les manipules plus serrées qu'elles n'avaient pas été auparavant , il multiplia ou redoubla, et rendit plus épaisse la profondeur des lignes du front.
Il mit la cavalerie des alliés en l'aile gauche. A la tète de toute l'armée il rangea à quelque distance les légèrement armés.
Or ils étaient, y compris les alliés, jusques au nombre de 80,000 piétons et au delà de 6,000 chevaux.
Hais Annibal, ayant aussi passé le fleuve, plaça à la tête de Tannée les frondeurs et les lances. Puis il fit sortir du camp les autres, et ayant passé le fleuve en deux endroits, il les mit à Topposite des ennemis. Or proche du fleuve à gauche, il mit les Espagnols et Gaulois vis-* à-vis de la cavalerie romaine, et leur joignit en ligne contiguô la moitié des Afres, pesamment armés, proche desquels il ajouta des Espagnols et Gaulois, et après ceux-ci le reste des Afres ; en l'aile droite, il disposa la cavalerie numidienne.
Or, après les avoir tous rangés sur une môme droite ligne, il prit les bataillons du milieu des Espagnols et Gaulois et les avança; afin qu'avec la conjonction proportionnée des autres, ils fissent une courvature lunaire, et
ouvrant ladite figure, il voulait que les Afres soutinssent dans le combat le lieu de la bataille ou du secours, et que les Espagnols avec les Gaulois fissent le commencement du combat.
Or les Afres étaient armés à la romaine ; car Annibal les avait ainsi ornés des armes choisies entre le butin que Ton avait fait dans les batailles de Trébie et Trasimène.
Les Espagnols et Gaulois avaient des écus semblables, mais leurs épées étaient dissemblables; car celles des Espagnols étaient bonnes à l'estoc et au tranchant, et celles des Gaulois n'étaient propres que pour l'estramaçon. Or l'aspect de ces gens était terrible à voir, parce que les Gaulois combattaient étant nus, mais lés Espagnols couverts de chemisettes de toile ouvragée, à la façon de leur pays. De cette diversité advint aux Romains l'épouvante après l'étonnement.
Or le nombre entier de la cavalerie* du côté des Carthaginois, montait à 10,000 chevaux, et l'infanterie ne surpassait de guère 40,000 hommes, y compris les Gaulois.
P. iKmilius, du côté des Romains, commandait l'aile „ droite, et Térence Varro la gauche. Marcus et Cnéus qui, l'année précédente, avaient commandé l'armée, conduisaient la bataille.
L'aile gauche des Carthaginois fut commandée par. Asdrubal, la droite par Hannon, la bataille par Annibal, ayant avec lui son frère Magon.
Or parce que la bataille romaine regardait le midi, comme j'ai déjà dit ci-devant, et celle des Carthaginois le septentrion, il arriva que le soleil levant n'empêchait ni les uns ni les autres. Le premier combat étant donc
commencé par ceux qui étaient à la tête de l'année (les enfants perdus ou les vélites), les légèrement armés furent du commencement en danger égal; mais d'abord que la cavalerie espagnole et gauloise de l'aile gauche eut donné un furieux choc aux Romains» on ne combattit pas seulement avec courage , mais désespérément et sans donner quartier. Le combat ne se faisait pas à Tac* coutumée par conversions, mais après la première attaque ils en vinrent d'abord aux mains, et étant descendus des chevaux ils combattaient un contre un.
Mais après que les Carthaginois eurent défait et tué beaucoup de monde dans le combat, et que les Romains se furent vaillamment défendus , ils poussèrent le reste devers le fleuve, avec grand carnage et tuerie, sans donner quartier à personne. Alors l'infanterie, de part et d'autre, ayant reçu dans les rangs les légèrement armés, s'entre-choqua ; dont les Gaulois et Espagnols firent au commencement grande résistance. Hais tôt après , ils se trouvèrent obligés de céder à la trop grande multitude des ennemis ; de sorte que, ne pouvant plus résister, ils lâchèrent le pied, et reculant ouvrirent le milieu de la lune, ce qui redoubla l'ardeur aux Romains à les poursuivre et pousser au corps de la lune ou la partie bossue; et ainsi ils n'eurent pas grande difficulté à rompre le corps de bataille des ennemis; parce que les Gaulois étaient rangés à peu de hauteur et faibles. Mais leur corps de bataille de réserve qui soutenait le combat était au contraire serré.
Il n'arriva pourtant pas que les ailes et le corps de bataille combattissent en môme temps avec les ennemis; mais seulement le milieu du corps, parce que les Gaulois,
rangés en figure lunaire, avaient choqué les ennemis beaucoup devant que les ailes; car la lune tournait sa partie convexe (sa couverture ou son dos) devers l'ennemi.
Toutefois les Romains, en les poursuivant et accourant au milieu, et au lieu cédé parles ennemis, s'avancèrent si avant que les Afres pesamment armés leur étaient aux deux côtés obliquement opposés.
Desquels les uns tournant à gauche, et faisant irruption dans les ennemis à droite, les attaquèrent de côté; mais les autres, s'étant tournés à droite, firent l'attaque à gauche , la chose montrant d'elle-même ce qu'il fallait faire.
Ainsi il arriva, comme Annibal avait prévu, que les Romains furent enfermés au milieu des ennemis après la déroute des Gaulois*
Eux donc, assavoir les Romains, ne combattaient plus par troupes, mais homme à homme, et se tournant-rang par rang vers ceux qui les attaquaient aux flancs.
Or Lucius, quoiqu'il eût au commencement été dans l'aile droite, et participé au combat de la cavalerie, avait pourtant jusques alors encore été conservé en vie.
Mais comme il désirait, pour satisfaire aux promesses qu'il avait faites dans son exhortation, d'être présent en personne aux actions mômes, et considérant en outre que le principal appui et la force des troupes et le fondement de la victoire consistaient dans l'infanterie, il poussa son cheval au milieu de la bataille ennemie, et l'attaqua en même temps en personne, exhortant et excitant tout d'un temps les soldats à donner avec courage et à faire bien leur devoir.