‹ L'esprit de la guerreChapitre 80 sur 158 · HOTES · texte numérisé non relu

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Annibal faisait la môme chose, s 'étant trouvé dans toutes les parties de l'armée dès le commencement.

Cependant,, les Numidiens, ayant fait une attaque de l'aile droite dans la cavalerie opposée qui était à l'aile gauche, ne firent rien qui mérite louange; aussi n'eurentils aucun mal, à cause de la qualité du combat. Ils rendirent néanmoins l'effort des ennemis inutile, le divertissant et attaquant de tous côtés.

Puis en après ceux qui étaient à l'entour d'Asdrubal ayant défait la cavalerie qui tenait auprès du fleuve, dont il y en eut fort peu d'échappés, ils vinrent depuis l'aile gauche secourir les Numidiens.

Alors la cavalerie romaine des alliés, voyant l'attaque de ceux-ci, se recula et lâcha le pied, et Asdrubal fit en ce temps fort à propos une action très-utile et très-prudente.

Car, considérant que les Numidiens étaient beaucoup en nombre, et outre cela bons soldats et adroits, mais cruels contre ceux qui une fois avaient commencé à leur céder dans le combat, il ordonna auxdits Numidiens de poursuivre les fugitifs, et lui-même aida au combat de l'infanterie pour donner promptement secours aux Afres.

Or, attaquant les troupes romaines dans le Midi, et attaquant par intervalles en divers endroits les ailes, il encouragea les Afres, et mit l'épouvante parmi les Romains.

Ce fut ici, et durant cette mêlée, que L. iEmilius, après avoir reçu plusieurs grandes blessures, mourut au combat en homme, certes, * qui a fait aussi bien que jamais autre le fit tous les devoirs imaginables pour sa patrie tout le cours de sa vie, et principalement à la fin d'icelle.

Or lès Romains avaient jusques alors encore combattu contre ceux qui les attaquaient aux flancs, et ayant tourné face de tous côtés, ils résistaient contre ceux qui les environnaient cruellement. Mais après que beaucoup d'iceux furent tombés morts de tous côtés, étant peu à peu affaiblis et environnés , ils tombèrent finalement tous.

ANNOTATIONS ET RÉFLEXIONS SALUTAIRES DU COMTE DE NASSAU SUR LADITE BATAILLE.

(Extrait de Annibal et Scipion ou les grands capitaines, )

Du côté des Romains :

1° A Cannes, nous apprenons que tous princes, potentats et républiques s'abusent grandement lorsqu'ils préfèrent aucune chose dans le maniement de la guerre et des armes à une parfaite et suffisante expérience; car, sans un bon chef, une armée , quelque grande qu'elle soit, n'est pas à.craindre; mais elle nous cause d'ordinaire de plus grands maux que les ennemis mômes, parce qu'elle lui donne plus d'occasion de nuire qu'il n'en avait de soi-môme.

2° Nous voyons ordinairement parmi les peuples et les républiques, soit par ignorance ou par faveur, qu'ils aiment, avancent et récompensent plus les ignorants que les gens de mérite. IciVarro succède à Fabius Maximus, un bon et sage chef; et, ce qui plus est, Minutius lui est adjoint pour codictateur. Il y a apparence que c'était pour le dépiter au lieu de le récompenser, et hasarder

plutôt le tout d'abord que d'assurer leur fait par une mûre conduite et une patience nécessaire.

3° Avec quelle froideur et difficulté on doit venir à une bataille; et par la grande conséquence d'icelle, et principalement pour l'incertitude trop grande de la victoire. Avec quelle prudence on doit balancer le gain avec la perte, et équitablement juger de la nécessité des choses et de l'évidence de l'occasion.

4° Varro nous est un exemple détestable d'un chef inexpérimenté, opiniâtre et malavisé, en ruinant sa république, et perdant par sa seule faute tant de braves chefs et valeureux soldats, si malheureusement et si mal à propos, pat-ce qu'il donna plus de crédit à sa propre fantaisie qu'au bon conseil d'jEmilius.

5° Il nous montre encore qu'il n'est pas loisible de faire faute deux fois au fait de la guerre; car il mena l'armée inconsidérément dans une plaine désavantageuse aux Romains, à cause du grand nombre de la cavalerie de l'ennemi ; ce qu'^milius eût volontiers remédié quand ce fût venu à son tour ; mais par la soudaine arrivée de l'ennemi il en fut empêché.

6° Deux armées étant proches l'une de l'autre, il est impossible de se retirer sans combattre. Et deux chefs nuisent plus dans une armée qu'ils ne profitent.

Du côté d'Annibal :

1° Annibal nous montre quelles sont les conditions d'un bon chef. Premièrement, il apprend bien l'humeur et le naturel du chef adversaire, et ne néglige point l'heure du berger. Car, en voyant l'ardeur de Varro, il n'en perd pas l'occasion , en se (logeant tout près des Romains, et le sollicitant par sa cavalerie à de petits

combats pour le tant plus chatouiller. Celui donc qui connaîtra bien l'humeur de son ennemi est déjà comme victorieux, vu que, selon cela, il prend ses mesures; et qui ne laissera échapper aucune occasion, soit pour l'offensive, ou pour la défensive, il ne fera que gagner.

2° Que la suffisance du chef fait tout, et que la seule disposition d'une bataille emporte la victoire ; car le bon ordre la gagne; et sans ordre on n^peut faire aucun effort : c'est l'ordre qui donne môme le courage. Annibal donc a si bien rangé sa bataille que, par la courbure lunaire, il rompit celle des Romains, et avec les deux cornes les chargea à l'imprévu aux deux flancs, et ainsi les environna.

3° Qu'un bon général, comme un maréchal de camp, ou qui commande l'avant-garde ou arrière-garde, importe autant dans une bataille que le chef môme, c'està-dire en son particulier : par exemple, je m'étonne de la suffisance de Maharbal et d'Asdrubal : le premier, menant l'aile droite, envoie toute sa cavalerie côtoyer derrière la bataille des Romains, et donne en queue de ladite droite des Romains, contraignant leur bataille entière à combattre aussi bien à dos, comme ils faisaient déjà aux flancs ; es ailes et au front ils étaient forcés de combattre contre la bataille lunaire d'Annibal. Asdrubal, voyant cela de l'aile gauche où il était, envoie tout au long, par derrière la bataille d'Annibal, un secours de cavalerie à l'aile droite de son infanterie , laquelle combattait les flancs des Romains, rassurant par ainsi quant et quant toute la bataille d'Annibal, et ne laissant cependant pas d'aller lui-môme au secours des siens contre Emile, qui commandait l'aile droite des Romains.

374 notes

Celui qui entend la guerre pourra comprendre le fort et le faible des deux corps, en considérant l'espace que la bataille des Romains a tenu en longueur, à savoir 8,748 pieds, et quel avantage cela procura pour faciliter la victoire; car lesdits Romains furent forcés de combattre de tous les côtés. Apprenons donc aussi ces ruses, et n'allons pas seulement de front à la charge, quand môme nous serions de beaucoup plus forts que nos adversaires.

Il me semble ici (je parle sous correction des plus avisés) que les Romains ont fait quatre fautes : la première, qu'ils n'ont mis leur cavalerie devant leur aile droite. Car, à cause de la rivière, ils ne pouvaient aller de côté, et par derrière ils ne pouvaient pas passer l'infanterie sans la rompre; outre cela, au côté gauche, la longueur de l'infanterie les empochait, et en front ils étaient assaillis et choqués des ennemis, et furent, à cause du plus grand nombre, tous défaits, et choqués ou noyés jusqu'à soixante et dix. Aussi ne douté-je aucunement, qu'étant mille contre un, eux-mêmes n'aient rompu leur bataille.

2° Qu'ils n'ont couvert leur cavalerie, et environnée avec l'infanterie; d'autant qu'elle était trop faible.

3° Qu'ils ne renforcèrent pas leurs ailes; d'autant que c'est là que les armées sont les plus faibles; et devraientils l'avoir remarqué à la bataille de Trébie.

4° Qu'ils n'ont fait aucune arrière-garde outre les triaires ; car l'ennemi n'eût su les environner par derrière. Remarquons les fautes et apprenons les remèdes pour des accidents si déplorables.

Il est à remarquer, ce que dit Polybe, que depuis cette

bataille on a trouvé par expérience qu'il vaut mieux que dans un camp la moitié soit infanterie, et qu'il y ait d'autant plus de cavalerie ; ce qui me semble digne de remarque, qu'en nos temps, celui-là est estimé le plus fort qui a plus de cavalerie que d'infanterie en campagne.

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